16/05/2007

Impressions de Gaza

Arbres de lavande (Photo Carol)

Il n’est pas possible de parler de Gaza en termes généraux: mes impressions restent subjectives.  De mi-avril à mi-mai, c’est le printemps, avec les arbres qui renaissent, parfois couverts de fleurs qui crient leurs couleurs au ciel bleu  profond : lavande, rouge, pourpre, jaune, orange.  En pleine ville de Gaza, et surtout sur la côte, une verdure et des palmiers luxurieux, avec comme fond le bleu de la mer. Parfois, le ciel se couvre et une petite bruine vient rafraîchir la nature et les hommes. Le soir, à Khan Yunis, le brouillard s’installe, et les gens se réjouissent : la pêche sera bonne cette nuit !

 Porte ouverte sur un figuier (Photo Carol)

La plage, avec son horizon sans fin, est l’endroit de prédilection le vendredi (jour correspondant au dimanche en Suisse), avec des familles qui déambulent à côté des manèges et parfois d'un chameau fièrement décoré. Ce ne sont que les garçons et les hommes qui peuvent se baigner dans la mer, à moins qu’une femme ne souhaite le faire totalement habillée, modestie oblige. Le bord de mer est à Gaza l’endroit privilégié où les solitaires vont se ressourcer, tôt le matin, lorsque même l’eau est calme.  Le soir, c’est le rendez-vous des amis, des familles et des jeunes couples. On regarde partir les bateaux de pêcheurs qui quittent le port pour une nuit de travail.


Pour aller vers le centre de la bande de Gaza, la route est libre et ouverte. La peur des soldats israéliens et de leurs tirs arbitraires et meurtriers, l’impossibilité pendant cinq ans pour des familles vivant à quinze minutes de distance de se rendre visite les unes les autres, la tension constante pendant qu’on roule, les maudits points de contrôle - lieux d’humiliation, d’attente sans fin sous le soleil brûlant, de souffrance des malades ou des femmes en couches - tout cela est fini.  Dans la voiture, la musique que l’on fait tonitruer n’a plus pour but de conjurer les peurs, mais de fêter le déplacement.(Cependant, combien de mariages, de veillées de malades, de naissances ou d’enterrements manqués, restent gravés dans les cœurs ?) On peut enfin respirer un peu.


On respirerait mieux si l'on ne se sentait pas dans une situation de chaos général, dans laquelle rien n'est prévisible - je parle pour les Gazaouis, non pour un visiteur privilégié comme moi-même.  L'accès à l’électricité et à l’eau (surtout l’eau chaude !) est toujours incertain. Lorsque les israéliens ont bombardé et détruit dans l’été suffocant de l’an passé la principale installation électrique de la bande de Gaza (construite avec des fonds américains), la société d’électricité a travaillé 24 heures sur 24 pour rétablir le courant.. Reste qu'un nombre de plus en plus grand de familles ne peuvent toujours pas payer leurs factures d’électricité.  L'entreprise tolère alors des arrangements : on peut régler un pourcentage symbolique de sa facture jusqu’au jour oú il y aura de nouveau dans la famille un salaire qui permettra de la payer. Pour avoir un peu d’argent pour vivre, beaucoup de femmes vendent tous leurs bijoux au marché de l’or de la vieille ville de Gaza, là où elles étaient allées comme fiancées heureuses se faire choisir des bagues, des bracelets ou des colliers.


Il est vraiment très difficile de trouver l’argent dont on a besoin lorsque votre salaire, comme enseignant à l’école publique ou comme salarié de l'Autorité (docteur, infirmier, employé de bureau, éboueur) n’est pas payé depuis de longs mois, ou si parfois vous recevez avec quatre mois de retard le quart d'un salaire mensuel. On a honte de se trouver dans cette situation incroyable sans pouvoir y remédier. Il y a en conséquence beaucoup de grèves à Gaza, comme en Cisjordanie, pour exiger les salaires arriérés de la part d'un Gouvernement qui est lui-même pareillement impuissant : l’Etat d’Israël n’a pas versé depuis mars 2006 les impôts dus à l’Autorité palestinienne! Les organisations palestiniennes n'ont pas pu payer leurs employés depuis sept mois, en raison du gel des fonds des donateurs internationaux.  Les ambassadeurs et représentants palestiniens à l’étranger vivent également cette situation, y compris en Suisse !

 Poubelle (Photo Carol)

 

 Mais on n’en parle pas. Simplement, on s’excuse auprès du visiteur pour les tas d’ordures qui jonchent les rues et que l’on brûle de temps à autre. Les éboueurs sont en grève. Alors on cherche à vivre le mieux possible avec la situation telle qu'elle est : au lieu de se désespérer, on peut prendre des photos (comme l’artiste Mohamed Abu Sal actuellement en visite à Genève) ou faire des dessins comme l'a fait un enfant à l’exposition ouverte au bâtiment du Croissant Rouge – trouver de la beauté dans les poubelles! Cette semaine, des hommes en casquette blanche nettoyaient la rue principale Omar el-Mouktar dans le cadre d’un programme d’occupation pour chômeurs.  Les examens des élèves et des étudiants approchent, mais les écoles ne sont pas toujours ouvertes : les enseignants font grève.  On a besoin d’un certificat d’un ministère du gouvernement, mais c’est fermé : les employés font grève ! (Il y a deux jours de fermeture officielle : la fin de semaine gazaoui, c' est le jeudi et le vendredi.)  Les frustrations sont  ici à Gaza énormes et envahissantes. Il est impressionnant de voir la persévérance dont font preuve les gens en face des gigantesques problèmes qui pèsent sur leur vie quotidienne.


Hier c'était jour de deuil à Gaza. On commémorait la catastrophe, la nakba, lorsque les palestiniens ont été chassés de leur maison et de leur terre et ont pris la route de l'exil. Gaza a été marquée à jamais par ces événements. En 1948, 250,000 réfugiés sont arrivés dans cette petite bande de terre. Aujourd'hui, le septante pour cent de la population sont des réfugiés.


Depuis lundi les rues sont habitées par les tirs et la violence et la confusion est à son maximum. Il faudra quelques jours pour comprendre où cela va mener.

20:18 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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