21/05/2007

Gaza déchirée

Ça a commencé le jour de la Nakba, le jour qui réunit tous les Palestiniens dans le souvenir de la date, le 15 mai 1948, qui a marqué le début de la perte de leur héritage. Les tirs, que j’entendais parfois sporadiquement pendant la nuit depuis mon arrivée, ont débuté vers six heures du matin dans le quartier d’en-Nasser.  Des enseignants et des soldats de la Sécurité Nationale ont alors entouré les enfants qui arrivaient à l’école.  Dans mon quartier de Rimal, c'est vers huit heures que les tirs ont commencé : les enfants étaient déjà en classe. Je suis partie à pied, comme d’habitude, à l’école où je suis un cours d’arabe, à quinze minutes de la maison.  La rue principale était presque déserte : pas de foule comme à l'ordinaire devant la banque, absentes les deux mendiantes normalement assises sur le sol, presque pas de circulation là où le flot  du trafic lance en général un vrai défi à qui veut traverser la chaussée (les voitures d’abord !). Il y avait dans la rue plus d’hommes en uniforme que d’habitude; et puis, devant le poste central de police, deux tanks.

Fleurs et barrière

A l’école, j’ai pu envoyer mon dernier texte et quelques photos pour ce blog à l’aide de leur ordinateur. Cela faisait six jours que je n’avais pas eu accès à une connexion ADSL, ni aux informations, sauf celles diffusées par la radio en arabe. Mon prof est arrivée en annonçant que huit innocents avaient été tués au passage de Karni.  Les nouvelles étaient graves : des Palestiniens avaient tué des Palestiniens, et personne ne comprenait pourquoi.  J'ai été la seule à venir en classe ce jour-là.  Nous avons fait notre cours, j’ai regardé la télévision palestinienne, et j’ai poursuivi la lecture du livre monumental de Sarah Roy sur Gaza. (The Gaza Strip ; The Political Economy of De-development, 1995) Je suis restée à l’école jusqu’à ce que les affrontements se soient suffisamment calmés pour pouvoir refaire le chemin jusqu’à la maison, encore plus déserté qu'auparavant sauf pour la présence des soldats.

 

Les tirs se sont intensifiés pendant la soirée et toute la nuit. La ville de Gaza est sous le feu. On a appris que des groupes proches du Hamas et d’autres proches du Fatah, qui ne représentent qu’une fraction de ces deux tendances politiques, se faisaient la guerre.  Et ce qui était pire, ils attaquaient à l'arme à feu des maisons et des appartements privés aussi bien que des associations bénévoles, parfois en kidnappant des personnes qui étaient relâchées plus tard ou alors disparues. On parlait d’une nouvelle nakba.

 

Aujourd’hui, il n’y avait pas d’école. On a entendu beaucoup d'échanges de tirs de fusils et de mitraillettes, parfois des explosions. Une fois on a vu un camion avec deux drapeaux palestiniens et des hommes courageux qui appelaient à la fin des violences. Ils invitaient la population à marcher et manifester pour le retour au calme. Mais tout le monde a trop peur. On se terre chez soi, ou alors les hommes font un petit saut chez le voisin pour discuter de " la situation " autour d’une tasse de café. Le gouvernement est totalement dépassé par les événements. Il n’y a que les armes qui parlent. Et ceux qui les tiennent sont jeunes, dépourvus de toute vision d’un avenir dans lequel ils auraient une place.  Ils ont grandi dans la grande prison qu'est Gaza, à l’ombre de la première intifada qui a débuté il y a vingt ans. Ils ont attendu toute leur vie un changement.  Ils n’en peuvent plus.

 

Qui est-ce, qui nourrit leur désespoir et leur rage avec de l’argent ? Qui est-ce, qui donne généreusement des armes à des gens qui ont besoin de tout, sauf de ça ?

Mandala 

 

J'ai passé la matinée sur le toit de la maison et ensuite à l’étage en-dessous, avec des enfants qui couraient lors de chaque tir voir ce qui se passait dans la rue. Ils ont pourtant pu oublier un moment les bruits du dehors en coloriant les mandalas que j’avais dans mes bagages. Ils ont entre quatre et quinze ans. A l’école, les dessins sont notés et doivent se conformer à un seul modèle qui est donné par l’enseignant, un système que j’ai moi-même subi à l’école primaire.

Mandalas

Mandalas 2

J’ai promis de revenir demain matin, et je vais me coucher. Les attaques dirigées contre les journalistes entassés dans une salle en haut de l’Hôtel Sheraton ont cessé, et les tirs sont devenus moins fréquents. Le week-end gazaoui commence demain. Il va être long.

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