08/07/2007

carte postale

Genève, le 7.07.07
 

Elle est arrivée à Genève ce matin, ma carte postale, un bon mois après son envoi. J’avais marché longtemps pour trouver le bureau de poste central de la ville de Gaza dans un quartier que je ne connaissais pas, et je me suis arrêtée plusieurs fois pour demander mon chemin. Tout le monde me répondait courtoisement, sans curiosité spéciale pour cette étrangère qui parlait mal leur langue.


 

 Carte postale de Gaza

Carte postale de Gaza


 

C’était typique de mon séjour à Gaza. Je me promenais seule dans les rues de la ville, en prenant des taxis collectifs de temps à autre, sans incident.  Comme à Genève, si j’oubliais de fermer mon sac à dos, on me le disait en passant, et avec un sourire amical. A l’Internet café du Rimal sud, le quartier où je vivais, les jeunes gérants ne me demandaient presque rien pour les heures que je pouvais y passer.


 

Rimal sud 

Rimal sud


Au petit supermarket près de ma maison, il y avait toujours foule. A 7 h le matin, on y trouvait les pains ronds et plats qui arrivaient encore chauds de la boulangerie. Le propriétaire du magasin, un homme âgé, les emballait dans des sacs en plastiques et les empilait à l’extérieur à côté des journaux du jour.  Il y avait tout ce que l’on trouve à une petite Coop ou Migros de quartier en Suisse – même de la confiture Héro et des bonbons Ricola ! On m’écrivait soigneusement chaque article avec son prix sur un papier, pour que je puisse vérifier que c’était juste.  A côté il y avait l’épicerie, où le responsable constamment occupé coupait ou vidait des légumes pour rendre plus facile la préparation d’un plat. Il ne voulait pas toujours que je le paie. Trois pommes seulement ? Prenez-les ! Il a mis deux mois pour me poser la question que j’entendais souvent : êtes-vous musulmane ?


 
En fait, tout le monde était sûr que je ne l’étais pas. La question était le préambule
à une deuxième qui ne manquait pas de suivre: pourquoi vous couvrez vous la tête ? J’expliquais que c’était pour ne pas me démarquer ; ensuite, je demandais l’avis de celui ou celle qui me posais la question.  On me répliquais invariablement : c’est bien ainsi.  En fait, je me sentais à l’aise comme ça. Je passais souvent pas loin de l’endroit où Alan Johnston avait été kidnappé. Une amie d’un certain âge m’a dit en me toisant la tête la première fois que je suis arrivée chez elle,  « Tu fais bien : à Rome, il faut vivre comme à Rome ! »
 
 

Carol 

Carol à Khan Younis (4 mai)


  
A Gaza, la vie est normalement calme, voire monotone. Les mêmes gestes s’accomplissent depuis des générations. Par exemple, près de ma maison il y a un arbre dont une branche forme un arc dépourvu de feuilles : les garçons rentrant de l’école ont l’habitude de s’y suspendre, comme l’avait fait avant l’homme de 65 ans qui m’expliquait pourquoi la branche du caroubier avait cette forme lisse particulière. 

Caoutchouc et porte 

Caoutchouc et porte rouge


Dans la ville de Gaza, il n’y a pas de cinéma. Les concerts et les pièces de théâtre ont lieu presque à huis clos. Le Centre Culturel français avec son beau jardin est un endroit public privilégié pour des expositions, des films et des spectacles : les centaines de palestiniens qui parlent français adorent assister à ces événements. Le soir des élections en France, la télévision française était projetée sur un écran géant après une démonstration de hip-hop par des danseurs de Lyon et de Gaza. Il y avait foule pour écouter le discours du nouveau président et de la candidate socialiste. C’était un grand événement.

 

Je suis allée à Gaza pour observer la vie de tous les jours. Le monde est sur-informé sur les problèmes que la plupart des gazouis subissent. Eux-mêmes en sont les premiers spectateurs involontaires. J’y suis allée parce que j’aime les gens de Gaza que j’ai eu la chance de rencontrer à Genève et à Gaza. Ce n’est que la quatrième fois que j’y suis allée, toujours chez les mêmes amis, et c’était la première fois que je pouvais lire, comprendre et parler un peu l’arabe. Le visage hautement humain de Gaza n’est pas assez connu. Le Musée d’art et d’histoire de Genève fait honneur en ce moment à son passé ; j’avais envie de faire honneur aux gens qui y vivent aujourd’hui.


  

A la banque de mon quartier un homme de mon âge m’a aidé dans un anglais impeccable, il m’a confié, « Je suis Quaker. » En effet, ce sont les Quakers américains qui étaient les premiers à aider les réfugiés de 1948 avant que l’ONU s’organise en créant le UNWRA. Un jour, mon amie en hijab s’arrête pour saluer une voisine la tête découverte balayant la rue devant sa maison. « Ah, la Suisse ! »  Sa fille y est allée ! Cette catholique gazouie porte des boucles d’oreilles en or et une petite croix en or autour du cou. Je la rencontre après chez l’épicier, où se pressent des dames en tenue traditionnelle à côté de jeunes filles en pantalons courts et tops moulants. Dans la rue, on voit des étudiantes aussi bien que des dames de tout âge la tête découverte à l’instar de la veuve macédonienne qui rend souvent visite à son amie paralysée. Elle vit au deuxième étage de ma maison. Ce n’est vraiment pas l’image des gens de Gaza que la presse nous donne. Et c’est justement ce genre de détail qui m’intéresse.


 timbre de Gaza 

timbre de Palestine tamponné à Gaza

 

Cette carte postale est arrivée chez nous aujourd’hui de Gaza avec un timbre de l’Autorité palestinienne. Ce timbre incarne un espoir légitime. Gaza sur la Méditerranée existe. Dans sa longue histoire ( « GAZA à la croisée des civilisations, Tome I – Contexte archéologique et historique », disponible à la librairie des Musées d’art et d’histoire Genève ou au contact@chaman.ch)  elle a eu des hauts et des bas. Le 15 juin, lorsque j’ai décidé de rentrer à Genève ce blog et mes photos inachevées, c’était un bas. Mais Gaza mérite bien mieux que son image violente faisant l’actualité. Le monde se prive d’un patrimoine unique en isolant Gaza – ses plages, ses monuments historiques, ses plats délicieux, ses marchés  – Gaza, tout banalement, une destination touristique … non, mais je rêve !  Et pourquoi pas ?

 

mosquée Omari

mosquée el Omari


 

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02/07/2007

Nasser

 

Abdel Nasser Amer fait partie des artistes qui, comme le genevois Nicolas Bouvier, vont à la recherche d’autres horizons pour mieux créer une fois rentrés chez eux. Nasser vit à Khan Younis, au milieu de la bande de Gaza, dans la maison familiale que lui et ses frères ont construit pour leurs parents il y a sept ans. Les quatre étages de la maison fourmillent d’enfants, l’accueil y est chaleureux. Les grand-parents de Nasser étaient parmi les habitants de la petite ville d’el-Magdal chassés par l’armée israélienne en 1948. Aujourd’hui 71'000  réfugiés palestiniens font partie de cette diaspora – la plupart vivent dans la bande de Gaza à moins de 20 kilomètres de leur lieu d’origine.

 

 mer près de Khan Younis


Vue de la mer près de Khan Younis – Photo Carol

 

Les gens de Magdal ont la réputation d’être intelligents et forts face à l’adversité. Il fallait l’être pour les parents de Nasser : ils ont vécu la destruction de trois de leurs maisons, les deux premières dans le camp de réfugiés de Jabalia et la troisième, à Khan Younis. Le papa de Nasser est diplômé de l’université, mais pour gagner son pain, il était ouvrier dans la construction en Israël. Parlant hébreu et un bel anglais, il se remet lentement d’un cancer et semble bien plus âgé que ses cinquante ans. La maman de Nasser, aussi généreuse dans son corps que dans son être, gère une grande famille qu’elle a commencé tôt : elle s’est mariée à l’âge de 14 ans et, comme son mari, n’a pas voulu accepter d’aide pendant les années difficiles.

 

jardin de Nasser

 

jardin de Nasser

Jardin de Nasser sur le toît de la maison familiale

 

Petit, Nasser est devenu rapidement allergique à l’école. Il détestait tout ce qui était rigide. A l’âge de 10 ans, il s’échappait pour retrouver des amis à Rafah au lieu de se rendre en classe. Lorsque son père a su, sa réaction n’était pas tendre : l’école avait une grande importance pour la famille Amer, mais pas pour Nasser. Très vite, il ne sait pas comment, il s’est mis à dessiner et faire des croquis, même à l’école.  A la maison, ses parents encourageaient ce drôle de fils épris de liberté et de beauté.


  
 Grenadine
grenadine - Photo Nasser
 

Adolescent, Nasser a rejoint son père pour aller travailler sur les chantiers en Israël. Il était fier d’apprendre le métier et attiré par l’hébreu qu’il a vite fait sien. A l’âge de 16 ans, Nasser a trouvé un patron dans un des beaux restaurants qui longent la mer à Haïfa. Pendant une année, il y a travaillé et dormi. Physiquement, il  pouvait passer pour un israélien d’origine séfarade (juif du Yémen ou d’Iraq ; à lire à cet égard Ella Shohat, Le Sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël, La Fabrique, Paris, 2006). Puisqu’il parlait, lisait et écrivait parfaitement l’hébreu, il s’est trouvé invité dans des fêtes avec des jeunes de son âge, y compris des bar-mitzvah. Nasser garde d’excellents souvenirs des amis juifs et du patron chrétien qu’il avait à cette époque.

 

Puis sont arrivés les années de la première intifada. L’imposition de la loi militaire était dure à Gaza. A 17 ans, Nasser a rejoint les garçons de son âge qui jetaient des pierres contre les soldats israéliens. Il connu la prison quatre fois en tout. Dans le désert du Néguev ainsi qu’en régime d’enfermement à Khan Younis. Finalement, l’école où Nasser excellait fut la résistance. Il est vite devenu leader des jeunes du Fatah.

 

Si vous le voyez aujourd’hui, grisonnant à 37 ans, vous auriez de la peine à l’imaginer militant engagé. Doux en geste et en parole, Nasser se bat maintenant uniquement pour la culture et la paix. En avril, avec d’autres collègues artistes, il a proposé aux autorités de Khan Younis le projet de créer un complexe artistique avec galleries d'expositions et espaces pour des cours et résidences pour artistes dans un aéroport désaffecté. Ce projet visionnaire est inspiré par sa visite de six mois à la cité des arts de Paris.

 

Ancien aéroport israélien de larmée de lAir

Ancien aéroport israélien de l'armée de l'Air

 

Lors des violences du mois de mai, Nasser et des collègues du monde artistique ont risqué leurs vies en installant une permanence sous tente où les gens de Khan Younis étaient invités à boire du thé et discuter de leurs besoins communs, de l’arrêt des violences entre palestiniens.

 

Pourquoi ce virement ? L’arrivée de Yasser Arafat à Gaza en 1994 a transformé le désespoir de la population en un énorme espoir de la paix. Tout le monde croyait que l’établissement d’un état autonome palestinien était imminent. Beaucoup ont définitivement renoncé aux armes dès ce moment-là,  Nasser en faisait partie. A partir de ce jour-là, il s’est juré de se consacrer à ce qu’il aimait et faisait le mieux : la peinture. C’est à l’Union Chrétienne des Jeunes Gens (YMCA) de Gaza que Nasser a d’abord pu suivre des cours de dessin. Il a rapidement maîtrisé plusieurs techniques, profitant spécialement des ateliers à Khan Younis qui réunissaient des artistes arabes, américains, hollandais, français et palestiniens pendant trois étés consécutifs.

 

Nasser 
Nasser au travail – photo Carol
 

Nasser a commencé à exposer ses tableaux seul ou avec d’autres à partir de 1996, dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, à Amman, au Caire et à Paris en 2004 à la Cité des Arts ( http://www.citedesartsparis.net ). La variété des matériaux qu’il maîtrise est impressionnante : gravure sur papier japonais qu’il fabrique lui-même,
 
prisonnier - librairie lOlivier - Genève 
prisonnier - librairie l'Olivier - Genève
 

peintures sur fonds de textures diverses, peintures à l’huile, peintures à acrylique. Nasser incorpore tout ce qu’il trouve dans la composition de ses tableaux. Il passe du réalisme à l’abstrait pur, souvent à la poursuite d’un thème : les cactus en fleurs ou la violence envers les femmes. Dernièrement, il rêve de pouvoir contribuer au bien-être de « tous les enfants du monde ». ( http://www.bebo.com/nasserart )

 

Des enfants, Nasser en reçoit dans son atelier du Croissant Rouge de la ville de Gaza, il en est le responsable depuis 10 ans. Il organise des cours et des expositions pour des artistes à Gaza et en Cisjordanie. Il a du plaisir à ouvrir à son tour un nouveau monde aux jeunes de la bande de Gaza.

 

A la fin de cet été, Nasser est invité à travailler et exposer ses œuvres à Béziers, au sud de la France.  Il espère pouvoir y aller si le passage de Rafah lui ouvre généreusement ses portes.

 

voisins

Photo Carol

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