16/09/2008

Traitement abusif des pêcheurs gazaouis

Gaza et le continent européen partagent la même mer méditerranéenne, mais la vie des pêcheurs n’est pas partout pareille. Dans une communiqué de presse du 14 septembre, le Centre des Droits Humains Al Mezan à Gaza décrit une situation déjà choquante pour les pêcheurs de Gaza lors de ma visite à la Coopérative des Pêcheurs Al Tawfiq en 2002. Voici la traduction de l’article paru en anglais sur http://electronicintifada.net.

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photo : pêcheurs palestiniens près de la côte de la ville de Gaza, mai 2008 (Wissam Nassar/MaanImages) 

Les Forces d’Occupation Israéliennes (IOF en anglais) continuent à imposer un siège total sur la bande de Gaza tout en accélérant leurs attaques contre les pêcheurs palestiniens sans respecter leurs droits. Cette pratique continue malgré le cessez-le-feu auquel l’Etat d’Israël déclare adhérer, en levant petit à petit le blocus sur la bande de Gaza.

Selon le monitoring du Centre Mezan pour les Droits Humains, la vie pour les gens de Gaza se détériore. L’annonce du cessez-le-feu le 19 juin n’a rien changé de façon tangible par rapport à l’accès à la nourriture, les médicaments et soins médicaux et le carburant. Après presque trois mois, il y a toujours une crise due à la pénurie de carburant et de gaz pour cuisiner, en contraste avec les affirmations de l’IOF que le siège est partiellement levé et  les passages à Gaza, ré-ouverts.

Les abus contre les pêcheurs, selon les observations d’Al Mezan, se poursuivent chaque demi-journée en dépit du cessez-le-feu censé être maintenu. L’armée israélienne tire sur les pêcheurs jour et nuit dans l’intention de les terrifier et de les empêcher de travailler, en limitant leur activité à une zone étroitement définie. Les soldats humilient les pêcheurs délibérément, en les forçant à se déshabiller et à nager vers leurs bateaux et en les arrosant d’eaux usées. Ils font preuve d’imagination dans toutes les moyennes qu’ils trouvent pour humilier les pêcheurs.

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photo : filet  Basel Al Maqousi

Ce traitement abusif des pêcheurs a commencé le 9 octobre 2000, lorsque l’armée a annoncé qu’elle allait renforcer le blocus et le siège imposé sur la bande de Gaza. Depuis ce jour-là, on a interdit la pêche plus loin que 21 miles nautiques, ce qui rendait impossible aux pêcheurs d’aller là où ils avaient l’habitude. La limite a été ramenée d’abord à 12 miles nautiques, puis à six. Les observations d’Al Mezan montrent que les pêcheurs ne peuvent pas dépasser la limite de trois miles nautique les jours durant lesquels l’armée autorise la pêche.

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photo : raccommodage d’un filet Shareef Sarhan

Dernièrement, l’armée a arrêté quatre pêcheurs et blessé un autre par des tirs. Les trois derniers mois, on tire souvent sur les pêcheurs pour qu’ils n’aillent pas dans leurs endroits habituels. Un incident grave s’est produit le 10 septembre 2008, vers 17h15. Un aviso-torpilleur israélien s’est attaqué à un grand bateau palestinien (20 mètres de long et 8 mètres de large) appartenant à Rajab Muhammad Abdelmenem al-Hissi. Le bateau israélien a tiré sur l’arrière du bateau de pêche en haute mer presque six miles nautiques du port de Gaza. Le bateau était sévèrement endommagé, heureusement sans blessures à l’équipage, qui comprenait sept membres de la famille al-Hissi. Choqués, ils sont tous restés à bord, risquant ainsi la noyade, avant d’être sauvés par quatre bateaux à moteur palestiniens. [Lors de ma visite en 2002, j’ai appris que pas tous les pêcheurs de Gaza savent nager.] Les bateaux à moteur ont remorqué le bateau de pêche jusqu’à dans le port de Gaza.

Le Centre Al Mezan dénonce les pratiques dures et humiliantes contre les pêcheurs palestiniens. L’armée israélienne les humilie sans respect aucun pour leur dignité humaine et les prive aussi de leur droit de travailler. Comme conséquence, les pêcheurs et leurs familles vivent en ce moment en dessous du seuil de pauvreté. L’harcèlement des pêcheurs viole le droit international humanitaire : tout comme le siège de la bande de Gaza, il inflige une punition collective sur la population civile.

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photo : pêcheurs dans le port de Gaza Majed Shala

Dans ce contexte, le Centre fait appel à la communauté internationale, surtout aux signataires de la Quatrième Convention de Genève qui traite de la Protection des Civils en Temps de Guerre, pour intervenir immédiatement afin que les graves violations israéliennes du droit international cessent envers les civils des Territoires Palestiniens Occupés.

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photo : amarrage Shareef Sarhan

Nos remerciements aux photographes Al Maqousi, Sarhan et Shala (voir www.artwfg.ps ).

 

23:05 | Tags : gaza, pêcheurs, armée israélienne, abus | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

14/09/2008

Blocus des jeunes cerveaux

L’article, dont la traduction suit, est paru dans The Guardian (www.guardian.co.uk) du 11 septembre. Peut-on espérer une suite heureuse pour son jeune auteur, comme pour Wissam Abuajwa à sa sortie du passage d’Erez le 15 juillet ? A l’âge de 31 ans, après presque 8 ans de démarches, il peut enfin poursuivre des études pour un Master en Angleterre.

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photo : Wissam Abuajwa le 15 juillet 2008 à la sortie du passage d’Erez,            

Quique Kiersyenbaum pour The Independent

 

 

« Blocus des jeunes cerveaux

 

Mon rêve est de devenir médecin spécialiste des os. Mais le gouvernement israélien ne m’autorise pas à partir pour poursuivre mes études à l’étranger. 

 

Cette année aurait dû être ma première année d’études de médecine. Au lieu de cela, je suis enfermé à Gaza chez mon père dans le camp de réfugiés de Jabalia sans possibilité et de sortie. Lorsque j’ai terminé le lycée l’année passée, j’ai décidé que je voulais être médecin. Gaza a grand besoin de spécialistes des os, mais la formation n’existe qu’à l’étranger.

 

Lorsque j’ai obtenu une place à une université médicale en Allemagne, mes parents étaient fiers. Je me réjouissais de suivre mon frère aîné, qui y étudie déjà. En février, les autorités allemandes m’ont accordé un visa d’entrée. J’ai immédiatement demandé la permission aux autorités israéliennes pour voyager en Europe. Mais on m’a répondu qu’on émit un visa  seulement aux malades en besoin urgent de soins – pas aux étudiants.

 

Il y a des centaines d’autres jeunes gens enfermés dans la bande de Gaza qui ont été acceptés pour des études à l’étranger. Pour beaucoup d’entre nous, c’est la seule manière de continuer notre éducation. Gaza a une des densités de population la plus élevée au monde; il est un des endroits les plus pauvres : nous sommes 1,5 millions pour une parcelle de terre d’environ 41 kilomètres de long et 6-12 kilomètres de large. Nos hôpitaux manquent des équipements nécessaires pour plusieurs soins vitaux, par exemple des traitements de radiation pour des cancéreux et des traitements pour des patients cardiaques.

 

Les universités à Gaza sont surpeuplées et n’ont que peu de moyens. Maintes branches ne sont même pas offertes et il y a peu de programmes pour des études avancées. On refuse à des enseignants étrangers l’autorisation de venir à Gaza. Nous avons besoin de nous expatrier pour apprendre.

 

En juin, après que les Etats-Unis aient exercé de la pression sur Israël afin que des lauréats du Fulbright puissent quitter la bande de Gaza, l’armée israélienne a annoncé qu’elle accorderait des autorisations de sortie pour quelques étudiants dont la bourse est « reconnue » - mais pas des centaines. C’est ainsi que des centaines attendent encore, la plupart d’entre nous sans bourse prestigieuse qui pourrait attirer l’attention du monde. Je suis certain d’être parmi la majorité qui n’ont pas la possibilité de partir. La vie à Gaza m’a enlevé tout mon optimisme.

 

Mon père est enseignant et propriétaire d’un magasin de vêtements pour enfants. Ma mère est femme au foyer. J’ai six frères et trois sœurs. Nous sommes retournés en Palestine en 1996 de l’Arabie saoudite, où mon père enseignait. C’était au point culminant du processus de paix.  Mes parents ont mis leur espoir dans les accords d’Oslo signés en 1993; ils pensaient que la vie serait mieux pour nous ici.

 

Mais lorsque j’avais dix ans, la deuxième intifada a commencé. Mes années d’adolescence ont été marquées par l’effritement du processus de paix. Pendant ma troisième année du lycée, les autorités israéliennes ont fermé la bande de Gaza. Les contrôles aux frontières ont réduit le nombre de personnes autorisées à utiliser les passages au minimum et ont étranglé l’économie gazouie, en limitant  les imports et les exports et en coupant le livraison de carburant de d’électricité. Il n’y a plus de vêtements dans le magasin de mon père, alors qu’il était destiné à payer les études pour mon frère et moi.

 

Les Etats-Unis, le Canada et l’Union européen ont soutenu Israël dans son blocus contre le Hamas, qui a gagné les élections en 2006. Mais le blocus ne sert qu’à rendre les gens plus désespérés. Hamas et les autres groupes armés, je sais, ont tiré des roquettes depuis la bande de Gaza en tuant des civils dans des villes et des villages israéliens.

 

Mais j’ai aussi vu comment Israël a exercé des représailles avec des attaques aériennes et des incursions armées dans la bande de Gaza, y compris à Jabalia. Le blocus israélien est une punition collective. Il nous fait mal à nous tous, en dépit du fait que l’on soit pour le Hamas ou pas. Ce blocus détruit mon rêve de pouvoir écrire « médecin spécialiste des os » à la suite de mon nom.

 

Parfois, je regrette que je viens de Gaza. Mais je garde l’espoir de pouvoir aller à l’étranger, acquérir des aptitudes et retourner pour aider d’autres ici. Par moment, quand nous avons l’électricité, je regarde la télévision et je vois comment les gens vivent ailleurs. Je me demande pourquoi eux, ils peuvent voyager, étudier, aller en vacances, et moi, je ne peux pas me déplacer à l’étranger même pour étudier la médecine.

 

Nous sommes des étudiants, pas des soldats. Nous ne sommes pas des combatants dans ce conflit. Pourquoi est-ce qu’Israël refuse de nous autoriser de partir pour étudier ? Pourquoi est-ce que l’Europe et l’Amérique soutiennent-ils un blocus des jeunes cerveaux ? Bientôt, mes camarades des classe à l’université médicale commenceront leurs cours. Et en ce moment-là, moi, je serai probablement encore ici chez mon père, en attendant que le blocus prenne fin. »

 

The Guardian nous précise qu’Abdalaziz Okasha a reçu son diplôme de fin d’études du lycée dans la bande de Gaza en juin 2007.

 

21:04 | Tags : gaza, université, blocus, autorisation, visa, bourse d'étude | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

11/09/2008

Sortir de Gaza pour étudier : le chemin de croix

Les situations invraisemblables d’ étudiants universitaires gazouis se multiplient. Il leur faut une sacrée dose de détermination et de persévérance pour poursuivre des études universitaires ces jours-ci. Mais combien de jeunes auraient pu étudier et réussir dans la situation de Nevine ? Serait-elle condamné à abandonner la voie qu’elle poursuit si courageusement puisqu’elle tenait à tout prix à voir sa famille, dont elle a vécu séparée pendant trois ans? Le Centre palestinien des droits de l’homme raconte son histoire. (http://www.pchrgaza.org/files/campaigns/english/gaza_closure/narratives_20.html) 

« Pendant les deux derniers jours du mois d’août, les autorités égyptiennes ont autorisé  environ 3'300 personnes à passer la frontière de Rafah pour des raisons humanitaires.

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bus le 30 août, photo AllPoster

 

Ceux qui sont entrés en Egypte étaient des malades, des étudiants et un nombre non divulgué d’égyptiens qui avaient été forcés de rester à Gaza. Plus que 50 cars de voyageurs, cela donne bien l’impression que les restrictions de mouvement se détendent enfin. Mais presque 900 gazouis qui attendaient dans d’autres cars sont arrivés à la frontière et se sont fait refusés le passage. Parmi eux, Nevine Abu Taima de Rafah, 20 ans. Elle essaie toujours désespérément de retourner aux Etats-Unis afin de continuer ses études en science politique.

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photo de Nevine, PCHR

 

‘Ma famille vit dans le camp de réfugiés de Brazil, à Rafah,’dit-elle. ‘Notre maison était détruite par les israéliens en 2005, et nous avons vécu les six mois suivants dans une école de l’UNWRA. Notre famille est grande – 11 enfants – et quelques-uns de mes frères et quelques-unes de mes soeurs ont leur propre famille – nous habitions tous ensemble dans une seule salle de classe. Pouvez-vous l’imaginer ?’ Nevine a quitté Gaza pendant que sa famille vivait encore dans cette salle de classe. ‘Je n’avais que seize ans, mais mes notes étaient excellentes, et on m’a offert une bourse United World College en Italie. J’ai quitté ma famille pour habiter à Trieste pendant deux ans. Je devais étudier l’italien et l’anglais en même temps. Au bout de deux ans, j’ai reçu le baccalauréat international.’

Pendant qu’elle vivait en Italie, Nevine est allée chaque été en Egypte pour essayer de voir sa famille à Gaza. ‘J’ai fait deux fois le voyage jusqu’à Rafah du côté égyptienne, et chaque fois, j’ai attendu presque trois mois pour l’ouverture de la frontière,’dit-elle. ‘J’ai toute ma famille à l’intérieur de Gaza, et je mourrai d’envie de les voir. Mais je n’ai jamais pu traverser la frontière, et j’ai dû refaire le chemin en Italie sans les voir. »

Le blocus imposé par Israël sur la bande de Gaza a séparé des dizaine de milliers de gazouis de leurs familles. Souvent, des individus qui quittent Gaza ne sont pas autorisés ä retourner pendant d’années, ou bien ils ont peur de rentrer et d’être empêchés de retourner, comme cela a été le cas pour beaucoup. Par conséquent, beaucoup de familles ne restent en contact que par des photos, des téléphones et Internet – mais Internet est réservé à ceux qui peuvent se le payer.

Nevine n’a pas vu ses parents pendant trois ans. Suite à son bac, elle a gagné une bourse pour étudier la science politique à l’université de St Lawrence au nord de l’état de New York. Sa bourse, qui couvre ses quatre années d’études, ses frais de nourriture et logement et de l’université, se monte à $50,000 par an. Nevine a laissé l’Italie pour les Etats-Unis, où elle a étudié en 2007-08, tout en travaillant pour pouvoir se payer un avion aller et retour en Egypte. Elle voulait à tout prix voir sa famille. ‘Je suis arrivée au Caire le 9 mai, et je suis allée directement à Rafah pour attendre que la frontière s’ouvre,’ dit-elle.

‘Je dormais sous des arbres avec d’autres palestiniens qui vouaient aussi aller à Gaza ; il y avait des vieux et des malades. Il n’y avait personne pour nous aider. Nous avons attendu presque deux mois, et j’ai été réduite à frapper aux portes pour quémander de la nourriture.’

 

Au début de juillet, les autorités égyptiennes ont donné leur accord pour l’ouverture du passage de Rafah pendant trois jours pour que des cas humanitaires puissent rentrer et sortir. Nevine s’est frayé un chemin dans la foule qui courait à la frontière et a finalement pu arriver à Gaza le 3 juillet.

 

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carte des entrées à Gaza, photo BBC

‘J’ai été absente pendant trois ans, et le changement m’a choqué ’, dit-elle. ‘Je n’ai même pas reconnu le chemin qui mène à notre maison, il y a eu tant de destruction depuis mon départ.

C’était merveilleux de retourner chez moi, mais notre terre a été rasée par les bulldozers. Je ne m’attendais pas à une situation si mauvaise.’ Nevine savait que quitter Gaza n’allait certainement pas être facile, alors elle a commencé à planifier son départ après une semaine. Elle avait besoin d’être de retour aux USA à fin août pour pouvoir commencer sa deuxième année à l’université St Lawrence.

Lorsque les rumeurs de l’ouverture partielle de Rafah ont commencé à circuler, Nevine est allée tout de suite à Khan Younis où il fallait attendre un des cars pour l’Egypte. Après deux jours d’attente, elle est montée à bord d’un car qui s’est mis dans la queue à Rafah. ‘Les fonctionnaires palestiniens ont timbré mon passeport, et j’étais sûre que nous allions passer,’elle dit, ‘mais après quatre heures d’attente entre Gaza et l’Egypte, on a dit au conducteur de rebrousser chemin parce que plus personne ne pouvait passer. Les gens hurlaient et pleuraient pendant tout le chemin de retour.’

 

… Il y a environ 200 étudiants dans le cas de Nevine. En plus, il y a environ 1200 étudiants qui ont fini leurs études universitaires en juin, qui voudraient poursuivre des études supérieures à l’étranger et qui ont besoin de passer par le passage de Rafah. Ce n’est pas clair si l’Etat d’Israël leur donnera un permis de sortie ou si ils pourront aller jusqu’en Egypte. Le passage de Rafah n’a pas des heures régulières d’ouverture et même s’il est ouvert, il n’y a aucune garantie que des gazouis puissent accéder à l’Egypte. Plus que deux mois après l’accord entre Israël et Gaza que l’Egypte a chaperonné, les habitants de Gaza n’ont aucun droit de circuler librement.

 

L’ironie amère pour Nevine est que son université l’a maintenant informée par email que sa bourse coûte trop à l’université pour lui la garder en cas d’absence. Elle devait être aux Etats-Unis [pour le 8 septembre] ou bien refaire toutes les démarches administratives pour pouvoir retourner aux Etats-Unis. Elle risque de perdre son visa d’étudiante. ‘Mon université ne comprend pas comment c’est à Gaza,’ dit-elle. ‘Ma famille vit dans un camp de réfugiés : ils ne peuvent pas me payer l’université à Gaza. En ce moment, j’essaies de partir par Erez (le passage par Israël) et ensuite depuis la Jordanie aux Etats-Unis. Mais il me reste très peu de temps.’ »  

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Passage de Rafah

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05/09/2008

Toujours pas de visa pour les boursiers de Fulbright

L’histoire des bourses Fulbright a commencé fin mai – voir notre blog du  6 juin : « Gaza – personne ne sort ! … » Elle continue avec l’article suivant écrit par un nouveau lauréat déchu, Zohair M. Abu Shaban. L’article original est apparu dans le Hartford Courant du 31 août.

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Récipient du Fulbright Shaban, à droite sur la photo, le 10 juillet, au checkpoint d’Erez en attendant son entretien pour le visa. A sa gauche, Fidaa Abed (voir blog du 24 août « C’est la rentrée ! »)  (AP Photo/Adel Hana)

En tant que palestinien de la bande de Gaza, je n’aurai pas pu être plus fier en juin passé lorsque j’ai appris que j’étais le destinataire d’une prestigieuse bourse Fulbright pour étudier aux Etats-Unis.

Enfant, j’étais fasciné par le fonctionnement des postes de télévision, des ordinateurs et des machines à laver. Cette fascination m’a accompagné dans mes études à l’Université islamique de Gaza, la seule de nos institutions à Gaza qui offre un diplôme d’ingénieur-électricien. Pendant mes études, j’ai créé un système de monitoring des ECG qui permet le suivi des malades cardiaques, à la maison, à l’aide d’un ordinateur branché sur Internet. Pour cette invention, j’ai gagné le prix universitaire destiné aux projets exceptionnels. Pendant longtemps, j’ai rêvé comment je pouvais faire avancer mes connaissances à l’Université de Connecticut, où j’étais censé commencer cet automne des études pour un Master d’ingénieur-électricien.

Maintenant, on m’a volé mon rêve. Je suis terrassé; mes parents ont le cœur brisé. Israël s’est retirée de la bande de Gaza en 2005, mais il contrôle encore nos frontières en décidant qui peut entrer et qui sortir. Depuis les élections qui ont amené une majorité du Hamas au Conseil législatif palestinien en 2006, Israël a réduit drastiquement la possibilité d’entrer et de sortir.

Selon les informations, beaucoup de palestiniens sont morts cette année parce qu’ils ne pouvaient pas obtenir des soins médicaux dont ils avaient cruellement besoin. Il y a des pénuries de nourriture, de carburant et de médicaments. Je suis un parmi des centaines d’étudiants ayant obtenu des bourses pour étudier à l’étranger et dont on nie arbitrairement le droit de quitter Gaza pour poursuivre nos aspirations d’éducation supérieure.

Il y a trois semaines, lorsque je me suis présenté au checkpoint d’Erez entre Gaza et Israël, le fonctionnaire israélien m’a dit que je pouvais partir seulement si j’étais d’accord de devenir collaborateur de l’occupation israélienne. J’ai refusé. Ma conscience et le droit légitime de mon peuple de vivre en liberté avec les droits comme tout le monde me sont plus précieux encore que la meilleure des éducations.

Des fonctionnaires américains me sont venus en aide : ils ont organisé des entretiens en vue d’un visa pour moi et deux autres lauréats de la bourse Fulbright qui étaient dans la même situation, à la lisière de la frontière entre Gaza et Israël. Les Etats-Unis m’ont accordé un visa. De nouveau, je me mettais à rêver être assis dans une salle de classe en Amérique. J’ai préparé mes bagages, j’ai acheté des cadeaux pour mes amis futurs en Amérique, et j’ai fait mes adieux à ma famille.

Puis est arrivé l’appel téléphonique qui a tout remis en question  On m’a retiré mon visa aux Etats-Unis sur la base de données secrètes venant d’Israël. Je n’ai pas le droit de voir ces informations, et j’ai par conséquence aucune possibilité de les réfuter. … Je déteste la violence, mais je suis punissable.

Ce qui me fait le plus mal n’est pourtant pas ma situation, mais l’effet qu’il a eu sur mon frère plus jeune, lui qui avait tant de promesses comme étudiant. Il a vu ce que j’ai dû subir en tant qu’étudiant innocent sans lien à aucun parti politique. Il a décidé de ne plus poursuivre son rêve d’étudier à l’extérieur de la bande de Gaza. L’horizon se ferme sur lui. En tant que grand frère d’une famille qui valorise l’éducation, je souffre de voir ses ambitions disparaître, même temporairement, puisqu’il est témoin de l’injustice de mon cas.

Une question me tracasse: lorsque tous les enfants de Gaza réalisent que les plus brillants des étudiants gazouis sont relégués à l’étroit de la bande de Gaza, quel doit être leur désespoir ? Et comment cette semaine [de la rentrée scolaire] peuvent-ils mener leurs études à bien lorsque leurs parents trouvent nos magasins vides de crayons, de stylos, de cahiers, tous des matériaux vitaux pour l’école, en raison du blocus économique de notre petite parcelle de terre ?

[N.B.: la bande de Gaza mesure 45 kilomètres de long et 6 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite, à peine plus grande que le canton de Genève, pour une population d’un million et demi d’habitants.]

Des centaines d’étudiants gazouis attendent à un miracle ces prochains jours pour que nous puissions faire valoir nos bourses d’études offrant un échappatoire, qui pourrait être unique, de l’ignorance et de la pauvreté. Nous sommes déterminés à refuser que l’on fasse de nous un peuple dépendant dépourvu d’une éducation supérieure.

Pourtant, le silence du monde nous fait craindre qu’Israël réussisse à nous garder dans les confins de Gaza. Les étudiants américains auront peut-être une pensée pour moi et mes camarades étudiants palestiniens au début de cette année académique. Nous avons grande envie d’avoir la chance qu’ils ont.

00:52 | Tags : gaza, étudiants, fulbright, bourses, droits | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |