01/01/2009

La vie et l'horreur

Le psychiatre Dr Eyad Sarraj s’est rendu plusieurs fois en Suisse et à Genève pour parler du Programme pour la santé mentale de la communauté de Gaza, qu’il a fondé en 1990 (http://www.gazamentalhealth.org). Dr Sarraj détient un journal de bord publié sur le site du Gaza Mental Health Foundation, établi aux Etats-Unis en 2001. (http://www.gazamentalhealth.org) Voici sa publication la plus récente. Elle revient sur la frappe initiale israélienne le samedi 27 décembre, à l’heure de la sortie des écoles. Deux cents personnes sont mortes dans l’attaque, dont beaucoup de civils.

« La vie et la mort sous les F16

Gaza, 31 décembre 2008

Ma femme et moi, nous parlions du repas de midi. Elle m’expliquait que la soupe aux lentilles était hors de question puisqu’il n’y avait plus de lentilles dans les magasins, ni de farine de riz.

Soudain, il y a eu le bruit assourdissant de ce qui semblait être une énorme explosion, suivie par une succession de pétards que je n’avais jamais entendus de ma vie. Notre maison était violemment secouée, les fenêtres vibraient.

C’était la panique. Nous sommes accourus dans le petit vestibule de notre maison où nous avons trouvé ma sœur, qui vit à l’étage au-dessus. Elle était pâle et tremblait : sa fille n’était pas encore de retour de l’école. Le petit Sari, un de nos voisins, a frappé à la porte. Lui aussi, tremblait pendant qu’il nous racontait comment, lorsqu’il rentrait de l’école en taxi, il y a eu une explosion terrible. Le conducteur du taxi a quitté la voiture et couru pour se mettre à l’abri. Ses passagers ont couru dans tous les sens. 

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par Salwa Sawalhi de Gaza, alors qu’elle avait 14 ans

Sari aussi courait sans penser à rien, il avait l’impression que les explosions le poursuivaient. Tout à coup, il a commencé à voir des gens couchés dans la rue. Ils saignaient. Il s’est approché d’un homme en voulant lui porter aide. Sari a touché sa main et a réalisé avec horreur qu’il ne tenait qu’un morceau de chair brûlé. Quelqu’un lui a crié de courir loin de là, ce qu’il a fait.

Nous avons appris les nouvelles par des coups de fil et des bribes de nouvelles à la télévision. Plus de deux cents personnes venaient d’être tuées, et encore plus blessées, en moins de dix minutes. … Les bombardements ne se sont pas arrêtés. Dans un seul raid, plus de cent F16 ont frappé plus que trois cent cibles. Les pilotes ont certainement signalé un bon travail de fait à leurs supérieurs. Mais ils n’ont pas pu décrire la douleur et les souffrances des gens innocents ni la peur qu’ils ont semé dans les cœurs de nos enfants.

Ma belle-fille Noor est réduite à un silence total, d’où elle sort parfois maintenant pour pleurer ou rire hystériquement. C’est une fille douée et artiste qui aime la poésie.  

Le carnage continue alors qu’une crise humanitaire est toujours en cours à cause du siège israélien : manque de médicaments, de pain, de farine, de gaz, d’électricité, de carburant et presque de tout. Le siège a fait de Gaza une énorme prison. Pendant que j’écris cette note, il y a des explosions tout autour de moi. Gaza est une ville fantôme, ses rues désertes – les gens n’osent plus sortir.

Le pire, ce sont les souffrances des enfants. Ils voient la peur dans les yeux de leurs mères. Déjà, le père n’est plus un symbole de sécurité puisqu’il n’est plus capable de leur procurer de la nourriture ni de les protéger. Il y a de grandes probabilités que ces enfants soient attirés par le Hamas, qui remplacera le père en tant que celui qui est fort et qui donne un sentiment de sécurité. A la fin, ce que nous fait Israël en ce moment ne fera que renforcer le Hamas. »

20:47 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : gaza, bombardements, peurs, hamas, 27 décembre | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

C'est vraiment dur d'écrire un commentaire car je ressens ce drame intense et en même temps, je suis bien au calme chez moi.
Je ne peux, pour l'instant, que dire toute mon empathie pour chacune de ces personnes qui vivent des souffrances polyvalentes, lesquelles ne peuvent qu'étouffer l'être humain.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 01/01/2009

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