01/06/2009

Dévastation fichée !

Cette semaine, le journaliste Peter Beaumont écrit pour The Guardian à Gaza. Son dernier article date du 29 mai 2009. http://www.guardian.co.uk/world/2009/may/29/gaza-book-of-destruction

 

«  La mort et la dévastation à Gaza, soigneusement fichées et documentées 

 

Comme une exposition dans un musée : chaque maison, chaque école et chaque hôpital détruits lors des bombardements sont répertoriés dans un livre sur la destruction.

 

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un bâtiment détruit dans la ville de Gaza, Antonio Olmos


On a tendance à codifier les conséquences d’un conflit. On dresse les listes de morts et on répertorie les ruines dans des bases de données. On dessine la cartes des cimetières en calculant le coût. C’est un exercice de mathématique, de graphiques et de tableaux qui finissent par passer complètement à côté de la réalité de ce qui s’est passé. Cela rend insensible et déshumanisé.

 

A Gaza, on a enregistré et étiqueté les bâtiments éventrés. Ils sont déjà des objets témoins d’un événement historique, après seulement une demi-année. Le numéro G1086-01 indique le bâtiment du parlement : des restes de béton qui ressemble à une cage thoracique grise implosée. Le site des ministères en ruines dans le quartier de Tal al-Hawa est numéroté G10177-01 : les tours grises et vertes qui ont été fracassés par les bombes lâchés par les F-16 israéliens.

 

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Ces numéros sont inscrits dans le livre de la destruction de Gaza. On y trouve également les maisons – leur nombre s’élève à plus de 1'300 – des postes de police, des immeubles résidentiels, des bureaux, des écoles et des hôpitaux, chacun marqué par ces numéros soigneusement peints au spray, tags fétiches en bleu et vert.

 

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Dans un des ministères du Hamas, le Dr. Ibrahim Radwan essaie de se connecter à la base de données des dommages, nouvellement achevée. ‘Des problèmes, des problèmes,’ il ronchonne devant son écran d’ordinateur. A Gaza, explique-t-il, ‘on a des problèmes avec le réseau’. Son collègue Mohammed al-Ostaz, directeur de la planification urbaine, arrive alors, les bras pleins de questionnaires qui correspondent à chacun de ces numéros.  

 

C’est Ostaz qui est responsable de l’inventaire pour le livre de la destruction. Ces derniers mois au lieu d’être chargé de la planification urbaine, il doit faire face aux résultats d’une planification anti-urbaine par la force militaire. Il s’agit en effet des institutions et de l’infrastructure, mais il manque à Ostaz et ses collègues les ressources nécessaires pour leur reconstruction.

 

Les documents ne laissent pas de place à l’interprétation. Il y a des cases à cocher selon l’état de l’immeuble : réduit en ruines, partiellement détruit, ou encore debout mais dangereux et nécessitant la démolition. Dans d’autres cases, on peut cocher le moyen par lequel les dommages se sont produits : par bulldozer, par une frappe directe ou par une frappe indirecte.

 

On peut aussi lire les dimensions du terrain sur lequel le bâtiment se trouvait, s’il était privé ou loué, et combien de personnes y habitaient.  … seulement à la dernière page on peut deviner une présence humaine grâce à la photocopie d’une carte d’identité et un numéro pour le chef de famille. …

 

Muni de quelques-uns de ces numéros, je suis parti à la recherche des histoires qu’ils cachaient. Le nom de Rajoub Yousef al-Abed est suivi d’un code – G104-01. Selon Dr. Adwan, c’est une maison dans le camp Al-Shati, dans la rue Al Rashid, ‘le long de la mer’. Le Hamas est né dans ce camp de réfugiés. … Je suis des petits chemins à peine plus large que mes épaules pour enfin tomber sur la maison, moins d’un pâté de la maison de Ismail Haniya, Premier Ministre du Hamas.

 

Un voisin … explique que Rajoub, un fonctionnaire du Hamas, pas un ‘résistant’, avait fui sa maison avec sa famille avant que le missile d’un hélicoptère israélien l’ait frappé. Il y a dans les décombres une sandale rose en plastique et une robe brodée bleu foncé. Une serviette de la même couleur est visible sous des restes de béton pulvérisés qui couvrent un escalier. ‘La roquette a frappé à 5h du matin,’ dit le voisin. ‘C’était une semaine avant la fin de la guerre. Seize personnes habitaient ici. Quelqu’un les a averti du danger.’

 

Depuis ma voiture sur la route de retour à la ville de Gaza, je vois quelque chose qui bouge à l’intérieur de l’immeuble G10130-02, un bâtiment moins sérieusement endommagé que celui des Rabjoub. .. Dedans, Ahmad Wael Lian, âgé de 18 ans, et trois garçons plus jeunes, ont arrangé leurs lits. Il y a des tas de maïs à rôtir pour la vente et une pile de melons. ‘Ici, c’est la maison de notre famille,’ dit Ahmad. ‘Le 14 janvier, ils ont bombardé l’immeuble. Nous y dormons tous les soirs. Notre famille loue ailleurs, mais ils ont besoin de quelqu’un pour surveiller l’immeuble.’ Ahmad n’a ‘aucune idée de pourquoi nous avons été attaqué.’

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Il ne reste que peu du bâtiment N30049-3. Lorsque l’on l’a fait explosé, il s’est effondré sur un atelier situé juste au-dessous. Ismail Hamouda, un menuisier dont les machines ont été écrasées sous les poutres en béton, s’est emparé d’un cric rouge pour voiture pour soulever le plancher qui est tombé sur son atelier. Le cric indique un poids de 15'000 tonnes. Il tourne la manivelle en glissant des bouts de bois et de morceaux de moellons pour doucement soulever un tour à métaux vert, très lourd. ‘Khatar,’ murmure quelqu’un qui regarde Ismail, en train de glisser ses jambes sous la poutre afin d’y coincer une cale. Il veut dire ‘dangereux’.

Au coucher du soleil, nous allons au nord pour photographier quelques ruines de bâtiments. On dirait des igloos en béton, implosés avec des explosifs et ensuite démolis au moyen de bulldozers. C’était depuis ici que les équipes de lanceurs de roquettes essayaient d’atteindre Israël, dont on peut voir les lumières à distance. L’armée a rasé toutes les maisons en représailles.

 

La guerre est pourtant finie il a y des mois, Ismail continue de creuser. En déplaçant les ruines morceau par morceau. Par millimètres. Aucun numéro ne peut faire justice à des efforts pareils. »

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Les photos de Mohamed Abusal sont tirées de son album « War – GAZA » http://picasaweb.google.com/mabusal/WarGAZA02?feat=email#  

21:43 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : gaza, dévastation, mort, fiches, ruines | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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