18/06/2009

Le péril d'oublier Gaza

Sara Roy, chercheuse mondialement reconnue et experte au Centre d’Etudes pour le Moyen Orient de l’Université de Harvard, a écrit en 2002 : « Pour mon père et ma mère, le judaïsme consistait à témoigner, à dénoncer l’injustice et à briser le silence. »  Son « voyage d’un enfant des survivants du Holocaust » est en anglais sur : http://www.bintjbeil.com/E/occupation/roy_holocaust.html.

Ce mois-ci, Mme Roy a lancé un appel ultime. En voici le texte. L’original se trouve sur http://www.thecrimson.com/article.aspx?ref=528434

 

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Sara Roy


«La rencontre récente entre le Président Obama et le Premier Ministre Netanyahu a donné lieu à des conjectures quant aux relations futures entre l’Amérique et Israël ainsi qu’à un potentiel changement politique américain face au conflit israélien-palestinien. Tant à gauche qu’à droite, les analystes décrivent une nouvelle politique américaine plus intransigeante caractérisée par des demandes plus fermes de la part des Etats-Unis. Cependant, la danse diplomatique cache une réalité atroce qu’Obama a commenté brièvement et que Netanyahu a passé sous silence : la dévastation actuelle du peuple de Gaza.

 

Gaza est un exemple d’une société réduite délibérément à un état de dénuement abject. Sa population autrefois productive a été transformée en peuple indigents dépendants de l’aide extérieure. Il est impossible de nier ce contexte de souffrance généralisée, créé en grande partie par l’Etat d’Israël, mais avec la complicité active des Etats-Unis, de l’Union Européenne et de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie.

 

L’assujettissement de Gaza a commencé bien avant les attaques israéliennes récentes. L’occupation israélienne – oubliée ou niée aujourd’hui par la communauté internationale – a dévasté l’économie et le peuple de Gaza, en particulier depuis 2006. Les restrictions économiques se sont accrues avant même que le Hamas gagne les élections en janvier 2006, mais l’intensification du siège qui a suivi a presque achevé l’économie de Gaza. D’abord, il y avait le régime de sanctions imposé par Israël et la communauté internationale, suivi par un verrouillage encore plus grand après que le Hamas gagne le pouvoir, en juin 2007. Les palestiniens, les israéliens et les internationaux que j’ai interviewé ces trois dernières années exprimaient tous la même crainte : que l’on porte atteinte à la société et à l’économie de Gaza si gravement que des milliards de dollars et que des générations entières doivent rectifier la situation. Nous sommes à ce tournant en ce moment.

 

Depuis l’assaut sur Gaza en décembre, les conditions déjà précaires sont devenues franchement invivables. Même l’armée israélienne a admis que l’étendue des dommages et la destruction des moyens d’existence, des maisons et de l’infrastructure était inexcusable. Aujourd’hui à Gaza, il n’existe presque pas de secteur privé et aucune industrie. Quatre-vingt pour cent des cultures ont été détruites, et Israël continue à tirer sur des paysans qui essayent de planter ou cultiver près de la frontière bien fermée par des clôtures et patrouillée. [Voir les blogs du 8.02 et du 23.05 2009 ndlt] La majeure partie des activités productives ont cessé.

 

Un signe parlant de la mort économique de Gaza – et de la volonté invincible du peuple de Gaza de subvenir à ses besoins : c’est l’économie florissante des tunnels, qui a commencé il y a longtemps en réaction au siège. Des milliers de palestiniens travaillent actuellement pour creuser des tunnels entre Gaza et l’Egypte. On estime le nombre de ces tunnels à environ 1'000, quoique tous ne sont pas opérationnels. Selon des économistes sur le terrain, la contrebande fait vivre 90% de la population (autrefois c’était une activité de groupes à revenus moyens, également en Cisjordanie).

 

Actuellement, 96% de la population de Gaza, c’est-à-dire, 1,4 millions de personnes, dépend de l’aide humanitaire pour ses besoins élémentaires. Selon le Programme Mondial pour l’Alimentation, la bande de Gaza a besoin d’un minimum de 400 camions de nourriture par jour pour une alimentation minimale de la population. Mais, malgré une décision du gouvernement israélien, datée du 22 mars, de lever toute restriction sur l’alimentation à destination de Gaza, seulement 653 camions transportant de la nourriture et d’autres produits ont été autorisés pour la semaine du 10 mai, ce qui revient à satisfaire 23% des besoins, au mieux.

 

Entre 30 à 40 types de marchandise sont aujourd’hui autorisés pour Gaza; alors qu’avant juin 2006, 4'000 articles étaient approuvés. Selon Amira Hass, journaliste israélienne, beaucoup de denrées sont encore interdites (cela était le cas bien avant l’assaut de décembre) : tout matériel pour la construction (y compris du bois pour fenêtres et portes), des appareils électroménagers (des frigos et des machines à laver, par exemple), des pièces de rechange pour voitures et machines, des tissus, du fil, des aiguilles, des bougies, des allumettes, des matelas, des draps, des couvertures, des couverts, de la vaisselle, des tasses, des verres, des instruments de musique, des livres, du thé, du café, des saucisses, de la semoule, du chocolat, des graines de sésame, des cacahouètes, de grandes boîtes de produits laitiers, la plupart des ingrédients pour le pain et les gâteaux, des ampoules, des crayons de couleur, des vêtements et des chaussures.

 

Si on tient compte de ces contraintes – sans parler du désordre interne parmi les chefs palestiniens – on se demande comment la reconstruction dont Obama a parlé sera possible.

Les gens ont indubitablement besoin d’aide extérieure et immédiate. Il y a bien des programmes dont le but est de limiter la souffrance et de contribuer au rétablissement d’un semblant de vie normale, mais leur opération est empêchée par le manque de moyens matériels. Quel sens a la reconstruction de Gaza dans ce contexte d’occupation répressive et d’ augmentation des entraves ? Dans les conditions actuelles, comment est-ce possible d’encourager les gens à se prendre en charge ou à bâtir des institutions permanentes et solides, capables de faire face aux agressions extérieures prévisibles ? Sans une fin immédiate au blocus israélien, sans la reprise du commerce et la possibilité pour les gazaouis de voyager à l’extérieur cet emprisonnement où ils survivent depuis longtemps, la crise actuelle deviendra dramatiquement plus aiguë. A moins que l’administration américaine exige la fin du siège imposé par l’état d’Israël – et rien n’indique que c’est le cas – il y aura peu de changements. Ce n’est guère surprenant qu’en dépit des 5,2 milliards de dollars promis pour la reconstruction de Gaza, les palestiniens gazaouis soient en train de refaire leurs maisons avec de la boue.[Voir le blog du 12.05 2009 ndlt]

 

Des conversations que j’ai pu avoir récemment avec des amis de Gaza m’ont laissé profondément troublée. Mes amis ressentent un manque profond de sources de protection – au niveau personnel, communautaire et institutionnel. La société est dépourvue de signes de légitimité, et il y a de moins en moins de consensus quant aux règles de conduite et au sens de celles-ci. C’est les traumatismes et le deuil qui dominent le paysage malgré quelques signes de résilience ici et là. Les gens se sentent totalement abandonnés, un sentiment qui trouve écho dans l’incapacité croissante d’envisager un futur possible. Une remarque qui m’a vraiment frappé : ‘Ce n’est plus l’occupation ni même la guerre qui nous dévore, mais la prise de conscience que notre vie n’a aucun sens.’

 

Quel bénéfice peut-il être tirée de ce Gaza, voisin d’Israël, qui devient de plus en plus pauvre, insalubre, surpeuplé et furieux ? L’injustice terrible faite à Gaza est une menace non seulement pour la sécurité d’Israël et toute la région, mais elle sape la crédibilité des Etats-Unis et sa possibilité de se présenter comme défenseur de la démocratie et de l’état de droit.

 

Si l’on continue à refuser aux palestiniens ce que nous voulons et exigeons pour nous-mêmes – une vie normale, de la dignité, des moyens d’existence, de la sécurité et un endroit où il fait bon élever nos enfants – et si on les force à subir, une fois encore, la destruction de leurs familles, alors cela aboutira inévitablement à de plus grandes violences. Ce sera le cas tant pour des factions déjà existantes que pour de nouveaux groupes en formation. Le risque est grand de perdre toute une génération de palestiniens. Si cela ce produit – et c’est peut-être déjà le cas – nous en payerons tous le prix. »

22:14 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : gaza, oubli, siège, israël, économie, usa, union européenne | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Bonjour à toutes et à tous,

Le préril d'oublier 8 ans de roquettes...

Bien à vous,

Stéphane

Écrit par : Stéphane | 18/06/2009

Le bilan de Sara Roy est vraiment impressionnant.
Merci pour votre traduction.
Il faut le coeur solide pour considérer en face la situation du peuple gazaoui. Il est plus facile de faire allusion aux tirs de roquettes, seul cri de désespoir possible pour des hommes opprimés et qui n'ont jamais fait de désastre comme Tsahal.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 19/06/2009

Merci pour ce long texte si horrible par la réalité qu'il nous rappelle, et en même temps ça fait du bien que ce soit dit! Et cela nous aide à ne pas oublier cette souffrance qui dure, chaque jour, et aujourd'hui même. Merci à Sara Roy et merci pour la traduction!

Écrit par : Jesadom | 25/06/2009

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