21/12/2009

Une histoire peut en cacher une autre

Un aperçu de la vie des enfants de Gaza un an après raconte l’histoire d’une fille de treize ans dont l’oncle, gynécologue et obstétricien de Gaza, travaillait en Israël au Sheba Medical Center (Tel Hashomer) après avoir passé des années à l’Hôpital de Soroka University à Beersheva. Dans un entretien en 2006, ce médecin qu’on appelait « le médecin de la paix » ou « le médecin qui sourit » dit par rapport au conflit israélo-palestinien : ‘Nous pouvons parvenir à nos buts avec la raison plutôt qu’avec la force brutale. La science est notre atout le plus précieux et la vie est plus précieuse que toute autre chose au monde.’

Voici l’histoire d’une tragédie et d’une résilience peu communes.

 


 « L’enfance en ruines

 

En décembre dernier, Israël a commencé des bombardements de la bande de Gaza qui ont duré 23 jours, tuant environ 1'400 personnes. Un an plus tard, une génération d’enfants grandit au milieu des débris de cette attaque, traumatisée et radicalisée par l’expérience. 

 

 Harriet Sherwood, éditeur en chef des nouvelles étrangères, The Guardian, 17 novembre 2009

 

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Des enfants jouent dans ce qui reste de leurs maisons à Jabaliya, détruites par l’offensive israélienne en janvier (Ashraf Amra/Polaris/eyevine)

 

Ghiada abu Elaish tord ses doigts dans son giron, ses yeux se voilent lorsqu’elle remémore le jour où un obus israélien a tué quatre de ses cousines, la plongeant dans un coma qui a duré 22 jours. On pourrait imaginer cette fille de 13 ans rongée par la colère et la haine depuis douze mois. Pas du tout : Ghiada a survécu à des blessures horribles, une douzaine d’opérations et la perspective de bien d’autres opérations encore en gardant sa douceur naturelle et la foi dans un futur heureux.

 

Ce qui est cruel pour elle, c’est de retourner chaque jour après l’école, dans sa blouse d’écolière palestinienne, à sa maison familiale, scène du massacre.

 

C’était le vendredi 16 janvier. Ghiada préparait ses examens. Son père, pharmacien, se réveillait de sa sieste en réclamant du thé et le silence aux plus petits enfants. ‘ Tout d’à coup, j’ai entendu ma cousine dans la salle en bas hurler ‘ Mort ! Mort !’ Un obus venait de frapper l’immeuble où habite la famille Abu Elaish et qui comprend cinq appartements. Celui du rez-de-chaussée vient de subir des dommages importants, les fenêtres sont soufflées.

 

Dans la panique qui a suivi, Ghaida a désobéi à son père pour le suivre dans l’escalier. ‘La salle était complètement noire. J’ai vu Aya (sa cousine), elle était à terre, il y avait du bois sur elle. Il y avait un grand trou dans le mur.’

 

Ghiada a essayé de tirer Aya hors des meubles qui la recouvraient. A ce moment, il y a eu une deuxième frappe. ‘ Il y avait un grand flash de lumière,’ dit-elle. ‘J’ai vu des fenêtres disparaître et j’ai entendu des cris autour de moi. Un éclat d’obus m’a frappée. J’ai hurlé au secours et puis je me suis évanouie.’

 

Son père est accouru dans la chambre. ‘J’ai vu des corps sans têtes et sans jambes. J’ai vu ma fille. J’ai vu sa mère qui hurlait.’ Il s’est précipité dehors pour téléphoner à une ambulance. ‘Les israéliens ont arrêté les ambulances à 250 mètres de la maison. Des garçons présents dans la rue sont venus pour porter les morts et les blessés de la maison aux ambulances.’

 

Cet évènement n’était qu’une des innombrables attaques de ces 23 jours … mais c’était une attaque tristement célèbre puisque l’oncle médecin de Ghiada – le père d’Aya – qui travaillait dans les hôpitaux en Israël - était connu des téléspectateurs de la télévision israélienne. Tout le monde le savait artisan de la paix et de la réconciliation. Chaque jour de l’assaut sur Gaza, le Docteur Izzeldin abu Elaish, qui parle parfaitement l’hébreu, était en direct par téléphone avec les téléspectateurs du Canal 10, leur décrivant ce qui se passait sur le terrain. Quelques minutes seulement après l’attaque sur sa propre famille, il était en ligne avec un journaliste d’un studio à Tel Aviv, pleurant et criant au secours, et entendu par toutes les téléspectateurs israéliens : « On a tué mes filles. » [Sa femme est décédée de la leucémie dans un hôpital en Israël exactement quatre mois auparavant. ndlt]

 

En effet : Bissane, 20, Maya, 15 et Aya, 14, étaient mortes avec leur cousine Nour, 17 ans. Ghiada était dans un état critique et une autre fille du docteur était blessée. Grâce à l’émission en temps réel à la télévision, les filles furent transportées rapidement vers un hôpital à Tel Aviv. Les blessures de Ghiada se sont révélées multiples : cœur, reins, estomac et jambes. Elle est restée à l’hôpital quatre mois et demi.

 

Maintenant, Ghiada pense ‘tout le temps’ à ce jour fatal; elle essaye de cacher sa peine des autres. ‘Lorsque je pleure, je m’enferme dans ma chambre et je pleure seule,’ dit-elle. Ressent-elle de la colère ? ‘Non,’ dit-elle, ‘seulement la tristesse.’ Et elle veut rester à Gaza. …

 

Selon Dr Hasan Zeyada, psychologue du Gaza Community Mental Health Programme (GCMHP), ‘la majorité des enfants souffrent de plusieurs conséquences psychologiques et sociales.’… Dr Abdel Aziz Mousa Thabet, professeur de psychiatrie à l’Université d’Al-Quds à Gaza, explique que les suites psychologiques du conflit sont différentes pour les filles et pour les garçons. ‘Les filles souffrent de dépression et d’anxiété, les garçons sont devenus hyperactifs.’

 

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fille sur les ruines de sa maison (Wissam Nassar, Maan)

 

 

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 garçon dans les ruines du quartier de Zeitoun (Mohamed Al-Zamon, Maan)

 

Ghiada veut vaincre ses traumatismes. [Son nom de famille veut dire, en effet, ‘la vie’. ndlt] Elle suit des cours d’anglais après les heures d’école trois fois par semaine dans ce but-là. Dans un cours, son professeur lui présente une question écrite. Elle doit y répondre devant le groupe. ‘Si tu étais une couleur, quelle couleur choisirais-tu ? Sans hésitation, Ghiada répond : ‘Rouge.’ L’enseignante demande aux élèves ce que la couleur rouge évoque pour eux. ‘Le sang,’ dit l’un ; ‘le danger’, dit un autre. Les deux ont été témoins du carnage de l’an passé. Ghiada réfléchit un instant, puis répond : ‘Cette couleur me rend heureuse, c’est la couleur de l’amour.’

 

Pourquoi Ghiada veut-elle maîtriser l’anglais ? Elle veut être pilote de ligne, dit-elle. Mais pour cela, elle serait bien obligée d’émigrer. Il n’y a pas d’avions à Gaza ; son aéroport unique [construit avec des fonds en provenance d’Allemagne, du Japon, d’Espagne, d’Arabie saoudite et du Maroc; ouvert en présence de Yassar Arafat et Bill et Hillary Clinton en 1998 ndtl] a été bombardé et rasé par des bulldozers israéliens [en 2001 et 2002 ndtl]. »

 

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 feu Gaza International Airport

11:41 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : médecin, israël, gaza, bombardements, morts, canal 10, enfants | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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