09/01/2010

Une nouvelle que la presse a passé sous silence

Près de 3000 manifestants se sont rassemblés au Square Rabin à Tel Aviv le 2 janvier 2010. Ils ont défilé jusqu’à la place du Musée où un meeting de protestation a eu lieu. Les manifestants scandaient à l’unisson (en hébreu) « Gaza ne désespère pas ! Nous mettrons fin à l’occupation ! », « Israël, nous avons honte – le blocus est inhumain ! ». L’organisation israélienne Gush Shalom a décrit cet évènement émouvant en détail. Plusieurs personnalités ont pris la parole. Parmi eux, Nurit Peled-Elhanan, que la mort tragique de sa fille Smadar a transformé en militante ardente pour une paix juste entre son pays et la Palestine. Voici son discours , traduit par Roseline Derrien.

gaza 47.jpg

http://www.alterinfo.net


Bonsoir à tous ceux qui sont venus pour marquer le premier anniversaire du carnage de Gaza, et pour protester contre la confortable suffisance que les habitants de cette ville exhibent face à la lente annihilation qui se déroule sans interruption à Gaza et dans toute la Palestine.

 

Si on avait demandé à des enfants d’âge préscolaire « Qu’as-tu appris à l’école cette année, mon cher petit garçon à moi ? » on aurait pu avoir toutes sortes de réponses. Un enfant éclairé et critique pourrait avoir répondu : « J’ai appris que le soleil brille toujours, et que l’amandier est en fleurs, et le boucher tue et il n’y a personne pour le juger. (1)

 

Et l’enfant moins habitué à théoriser aurait pu se réjouir et dire : J’ai appris comment rouler les Américains, tromper les Palestiniens, tuer des Arabes, expulser des familles de leur maison, et maudire quiconque me dit que je suis un sale môme quand j’ai été un sale môme. Et j’ai appris que le Peuple juif vit et que Gilad Shalit vit aussi. Encore (2)

 

Et le garçon, nouvel immigrant, qui aspire terriblement à s’intégrer et à faire partie de la société aurait pu dire : J’ai appris qui haïr, j’ai appris qui il est nécessaire de tuer et sur qui on devrait cracher, et je suis toujours prêt à la tâche ; chaque fois qu’on fait appel à moi.

 

L’enfant sioniste religieux, qui suit les barrières et fréquente les jardins d’enfants bien gardés des colonies pourrait dire : J’ai appris à être un bon sioniste, à aimer le pays, à mourir et à tuer pour son bien, à en exclure les envahisseurs, à tuer leurs enfants, à détruire leurs maisons, et à ne jamais oublier que dans chaque génération se dressent des persécuteurs pour nous annihiler et que tous les gentils sont les mêmes et qu’ils sont tous des antisémites qui doivent être annihilés. Et le plus important, est que le soleil continue à briller, et que l’amandier soit encore en fleur, et bientôt, nous irons planter bientôt toutes les montagnes de Samarie et de Judée et bien garder les boisages contre le troupeau de moutons qui a envahi notre pays pendant les deux mille où nous n’étions pas là pour le garder.

 

L’année dernière, nos enfants ont appris que tuer un non-Juif, quel que soit son âge,  est un commandement (de Dieu) important. Ils l’apprennent non seulement des rabbins mais aussi par des soldats qui se vantent sans cesse de ce qu’ils ont fait. Ceci a été bien exprimé par Damian Kirilik, quand la police l’a arrêté et l’a accusé d’avoir assassiné toute la famille Oshrenko. (3)

 

Très froidement, il a demandé aux enquêteurs de la police pourquoi ils faisaient tant d’histoires concernant le meurtre d’enfants ? Damian Kirilik est un nouvel immigrant qui ne comprend pas les nuances et la sophistication du commandement des rabbins de tuer des enfants des gentils. Mais cet assassin de l’extérieur avait compris l’idée générale – qu’il était arrivé dans un endroit où le meurtre d’enfants est considéré avec beaucoup de légèreté.

 

Nos enfants ont appris cette année que toutes les qualités répugnantes que les antisémites attribuent aux Juifs sont en réalité manifestes parmi nos dirigeants : escroquerie et duperie, la cupidité et le meurtre d’enfants. Alors qu’il est accusé de commerce d’organes transplantés, imperturbablement, le gouvernement d’Israël est engagé dans le commerce d’humains entiers – pour le moment. On peut conjecturer que pour beaucoup d’années à venir, quand beaucoup de voitures porteraient sur leur pare-choc l’autocollant  "Gil'ad - born to be free" {4},( « Gilad né pour être libre ») les capitaines du bateau pirate connu comme Israël continueront leurs machinations et à encore marchander sur combien de kilos de chair juive, qui diminuent probablement, pourrait  être  échangé pour combien de chair palestinienne qui n’est plus non plus tout ce que c’était, alors qu’on a appris par les information la nouvelle concernant le vol de peau et de cornées au Centre de médicine légale de Abu Kabir (5).

 

Et ils continueront à tuer au nom de Gilad et affamer et étouffer au nom de Gilad et à annihiler le peuple palestinien lentement mais sûrement, et ainsi encourager l’expansion de mauvaises « herbes » palestiniennes (6) qui légitiment toujours une tuerie sans fin.

 

Comme dans toute société pourrie et corrompue, le mot « valeurs » revient toujours et toujours dans chaque discours de chaque politicien, surtout celles qu’on veut. Les valeurs du sionisme et les valeurs du judaïsme et les valeurs de la FDI [Forces de Défense Israélienne].

Les valeurs du sionisme nous les avons vues cette année en pleine gloire lors de l’expulsion de familles hors de leur maison à Sheikh Jarrah. Les valeurs de la démocratie  et de l’autorité de la loi se manifestent chez des Palestiniens qui sont suspectés d’actes violents et qui sont assassinés extra-judiciairement dans leur maison, devant leurs enfants, pendant que des terroristes juifs jouissent de la pleine indulgence du système judiciaire.

 

Voilà ce qu’apprennent nos enfants dans l’état juif démocratique. C’est pourquoi on peut s’étonner du soi-disant choc manifesté face à la violence dans les écoles et les boîtes de nuit, dans les rues et sur les routes. Après tout, cette violence n’est rien d’autre que la pratique des valeurs de la FDI, un cours d’entraînement élémentaire vers les activités et les opérations qui attendent ces jeunes à l’horizon. C’est le moyen pour ces jeunes de montrer qu’ils ont appris quelque chose de leurs parents et frères aînés, de leurs enseignants et guides. Le seul problème qui apparemment dérange les autorités de l’éducation et de l’application de la loi est qu’il n’y a pas de Palestiniens dans les écoles juives et les boîtes de nuit juives et les rues juives. A cause de leur absence, les jeunes Juifs dirigent leur violence  les uns contre les autres – et cela ne devrait pas arriver, un Juif ne devrait pas faire de tort à un autre Juif. La violence devrait être disciplinée et régulée, guidée par une obéissance aveugle aux lois raciales, dirigée seulement et uniquement contre ceux qui ne sont pas juifs.

tel-aviv-protest-0211.jpg
FDI : l'organisation terroriste la plus morale du monde ! (Katya Reed)
Et nous, qui manifestons chaque semaine, chaque mois, à chaque carnage, à chaque anniversaire de carnage – quel est notre pouvoir ? Aucun.
Le deuil et l’échec sont notre sort dans ce pays. Jeudi dernier, nous nous trouvions tous aux grilles de Gaza, disciplinés et obéissants aux conditions du permis de la police, heureux de se revoir et de constater que nous sommes encore toujours vivants et scandant fort nos slogans pour une audience de policiers et de soldats semblables à des robots, totalement incapables de comprendre ce que nous avions à dire. Mais nous n’avons pas renversé le mur. Nous n’avons même pas réussi à sauver un seul enfant de l’épidémie de méningite qui infecte Gaza depuis déjà plusieurs mois.
Qu’allons-nous faire de notre impotence et de notre échec ? Que peut-on encore faire au sujet d’un système d’éducation qui exige de ses gradués une identification totale avec  des combattants de guérilla juifs qui étaient, avant 1948, exécutés par les Britanniques, accusés de terrorisme – et en même temps une identification totale avec leurs exécuteurs ? S’identifier aux victimes de Auschwitz, et en même temps se comporter avec une indifférence cruelle aux souffrances de quiconque n’est pas membre de notre race ? Que peuvent faire ceux qui recherchent la paix dans un pays dirigé par l’armée, dont les écoles sont infestées de criminels de guerre venus pour instiller leur enseignement, où les élèves sont obligés de vivre une semaine à Gadna, pré-militaire (escadrons de la jeunesse) et écouter les récits héroïques de criminels du carnage de Gaza, sur lesquels tous les moyens possibles, psychologiques, sociaux et éducationnels sont appliqués pour qu’ils fassent partie de la machine à tuer ?
Ceux-là sont nos fils et nos filles – et nous n’avons pas accès au système qui guide leur vie. Quel espace nous est-il laissé pour leur instiller une ou deux de nos propres valeurs ?  Quelles valeurs de beauté et de bonté peuvent être pressée dans un tel appareil sophistiqué de lavage de cerveau et de distorsion de la réalité ?
Il semble que la seule valeur que nous avons encore le pouvoir et le moyen d’instiller est la valeur du refus. Apprendre à dire non. Apprendre à nos enfants qui n’ont pas encore été empoisonnés, à résister au lavage de cerveau, à rejeter les virus dont on injecte leur cerveau. C’est une tâche dure et digne de Sisyphe mais c’est la seule manière de réaffirmer notre humanité. Dire non au mal, non à l’escroquerie et la duperie, non au trafic d’êtres humains, non au racisme  qui se répand ici comme une traînée de poudre, un racisme qui ne s’arrête pas au check-point de Kalandia, ni au check-point d’Erez, mais se répand comme cancer à l’immigrant  honteux des centres d’absorption, aux écoles qui proclament l’intégration et pratiquent la ségrégation, à toutes les cultures et toutes les croyances dans ce pays. Si nous n’apprenons pas à refuser et à rejeter le mal, à refuser les lois et les réglementations néfastes, nous nous retrouverons à nous refuser et à nous rejeter nous-mêmes, notre vérité la plus intime. Nous devons refuser de nous sentir une minorité éteinte, refuser la peur et l’appréhension – et l’aliénation – qui nous sont imposés, refuser d’être complices. Seul le refus peut nous sauver de la reddition, de la banqueroute, du désespoir. Nous sommes ici aujourd’hui, comme une minorité étrangère et aliénée, haïe et persécutée. Mais ensemble, avec nos amis en quête de paix au-delà du Mur, au-delà des fils barbelés, nous pouvons devenir une majorité. Seul le refus d’abdiquer devant les murs et les check-points peut ouvrir les grilles de notre ghetto. Voir enfin qu’il y a un monde extérieur, qu’il y a des régions autour que le Fonds national juif n’a pas détruit. Qu’il existe une culture et des gens qui valent la peine d’être rencontrés, de connaître et d’en faire des amis, d’apprendre d’eux sur cet endroit où nous vivons comme des résidents étrangers et nous souvenir que cet endroit peut être un lieu d’une beauté sans pareil. (7)

 

Notes du traducteur [de l’hébreu en anglais ndlt] Adam Keller   

(1) Référence à un poème fameux de Bialik sur le pogrom de Kishinev en 1903.

(2) "Am Yisrael Hai" (« Le peuple juif vit » ) - un dicton traditionnel, souvent invoqué dans un contexte nationaliste.  

(3) http://www.jpost.com/servlet/Satellite?cid=1256799068438&pagename=JPArticle%2FShowFull

(4) Le slogan « Ron Arad » - né pour être libre » réfère à un pilote israélien fait prisonnier, Ron Arad,  

pour lequel le gouvernement a refusé dans les années 1990 de libérer des prisonniers palestiniens et libanais, et qui est largement considéré comme irrécupérable aujourd’hui ?

(5) Voir http://www.guardian.co.uk/world/2009/dec/21/israeli-pathologists-harvested-organs

(6) Les dirigeants colons se dissocient eux-mêmes d’actes de violence extrêmes contre les Palestiniens, définissant les auteurs comme « les mauvaises herbes de nos jardins ».

(7) L’expression hébraïque utilisée "Yefe  Nof", est extraite d’un poème de nostalgie de Jérusalem écrit par un poète juif espagnol médiéval Yehuda HaLevi: « O séjour de beauté sans pareil/Joie de la terre entière… »

15:16 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : manifestation, gaza, tel aviv, nurit peled-elhanan | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Les commentaires sont fermés.