05/03/2010

« Loin des yeux du monde »

Des histoires de gens ordinaires, des personnes sans importance dont la vie est boulversée par des évènements qui échappent à leur contrôle, voici le sujet des derniers articles d’Eva Bartlett. Il n’est pas question des tremblements de terre, mais des catastrophes sciemment planifiées et exécutées par des êtres humains. Dans l’article suivant, en anglais dans sa version originale, il s’agit de trois maisons et une ferme qui ont échappé à l’Opération Plomb Durci.

 

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le chemin aux terres dévastées


 

Pour le simple plaisir de détruire ?

1 March 2010 In Gaza

  

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les enfants Abou Said

 

« Il y trois jours, lorsque j’ai vu ces enfants, leur papa a exprimé sa fierté en eux : ‘Elle a reçu un prix à l’école aujourd’hui pour ses bonnes notes; lui, il est vraiment calé.’ Nous faisions le tour des ruines de sa maison et de sa terre, à l’est du village al-Musaddar qui est au centre de la bande de Gaza.

 

Des bulldozers israéliens sont arrivés une semaine auparavant. Ils ont rasé sa maison et celles de deux familles voisines ainsi que 17 dunams de terres et de vergers (1 dunum = 919 m²).

 

Sans aucune raison.

 

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ce qui reste d’une maison

 

C’est une région fertile, à côté d’un wadi (une petit cours d’eau, vide depuis longtemps; l’eau a été coupée du côté israélien). Il y a beaucoup d’arbres le long du chemin; il y en avait aussi beaucoup sur la terre dévastée. L’air est frais et humide, la pluie s’annonce. Le blé épargné par les bulldozers est déjà haut pour cette période de l’année.

 

Salem Suleiman Awad Said, 66 ans, est couché sur une couverture près des ruines, son visage traduit une grande fatigue. ‘On m’a expulsé de la terre de ma famille à Beersheba en 1948. Maintenant, notre maison est détruite, et nous n’avons à nouveau plus rien.’

 

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Suleiman retourne dans sa maison détruite

 

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Un âne mort gît à quelques mètres de la cabane où on l’enfermait la nuit, tué quand les immenses bulldozers militaires ont rasé la cabane.

 

Parmi les trois propriétaires qui ont perdu leurs maisons dans cette punition collective, Abdel Hai Abou Said est celui qui a eu le plus de chance. C’est vrai que sa maison, 5 dunums d’oliviers et de dattiers ont été détruits et 150 pigeons tués. Mais son frère Moeen, dont la maison se situe 100 mètres plus éloignée de la frontière, a perdu ses arbres fruitiers, ses oliviers, une exploitation de 1'000 poules et une maison où il n’a presque pas eu l’occasion de vivre alors même qu’il a travaillé huit ans pour la construire.

‘Nous y avons habité pendant un mois avant qu’elle ne soit démolie,’ dit-il.

La maison a été réduite à un tas de béton, totalement inhabitable.

 

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 C’était une jolie maison.

 

Tandis que de la maison d’Abdel Hai, il ne reste qu’une sorte de chambre où dix personnes s’entassent chaque nuit contre le froid et la pluie. Les restes des murs, fendus, pleins de trous de balles, se trouvent du côté d’où les bulldozers sont arrivés. Il y a une couverture par terre, un sac en plastique avec des vêtements sauvés des débris et un second sac en plastique qui contient du pain. C’est tout. La chambre semble risquer de s’écrouler à tout moment.  

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la seule chambre ‘habitable’ qui reste

 

La famille du troisième frère, Aouni Abu Said, a échappé au pire lorsque les militaires israéliens sont arrivés avec pas moins de 5 bulldozers, 10 tanks et 70 soldats de l’infanterie.

 

‘Ma femme était à la cuisine avec quelques-uns de nos enfants’ dit-il en nous montrant les murs défoncés de la cuisine, de la chambre à coucher des enfants et une chambre dont les murs sont complètement criblés de trous ronds causés par l’impact des balles : ‘Ceci est la chambre du bébé,’ dit-il, sans se départir de son sourire aimable.

 

Environ 150 mètres au nord, Radia Abu Sbaih, sa sœur et sa nièce nous accompagnent voir les souches des centaines d’oliviers et d’arbres fruitiers. Des arbres déracinés envahissent la citerne d’eau. Elles nous montrent le tas de béton et d’objets personnels qui marquent l’endroit où leur maison se trouvait.

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Radia

 

Sa grande angoisse se focalise sur les arbres et la terre. ‘La plupart de nos arbres avaient plus de 40 ans, quelques-uns plus de 70 ans. Et le caroubier avait plus de 100 ans,’ dit-Radia.

‘Nous avions de tout: olives, goyaves, grenades, dattes …’, dit-elle en nous offrant des goyaves mûres. Ces familles vivaient de la terre grâce à leurs épinards, fèves, oignons, tomates, concombres, ail, poivrons et salades. Radia nous explique la récolte des olives, la méthode de conservation et de pression de l’huile…

 

La brise, promesse de pluie, évoque la fertilité; on peut imaginer cette terre verdoyante, dans un nuage de branchages et de feuilles frémissantes. Des oiseaux chantent le long de la frontière, plus loin d’autres oiseaux de proie virevoltent dans le vent. On peut imaginer la vie passée, pleine d’abondance tout au long de cette frontière avant la venue des bulldozers.

 

Puis, un avion de guerre F-16 passe sur nos têtes avec un bruit de tonnerre.

‘Ils nous survolent tout le temps,’ dit Radia. …

‘Mais vous savez, nous n’avons pas souffert pendant les attaques,’ dit-elle, au sujet de celles de l’hiver 2008-09. ‘Pas un seul problème...’

 

Le matin du 18 février 2010, tout était différent. Radia et sa sœur s’occupaient des arbres :

‘Nous entendions leur approche, et nous avons vu les tanks entre les arbres. Nous nous sommes sauvées immédiatement.’

 

Elle nous amène le long d’une petite falaise avec une vue sur une vallée où des arbres déracinés et des branches s’entassent. Nous suivons les traces des bulldozers qui ont accompli ce travail.

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Hors d’elle, Radia se met à hurler:‘Vingt personnes vivaient de ces terres ! Nous n’avons plus d’eau, plus de maison, plus d’électricité, aucun abri. Quand il pleut, nous n’avons nulle part où aller. Regardez : tout est détruit, tout est enseveli sous les décombres !’ 

 

 

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abri de fortune

 

Un par un, elle indique des objets endommagés qui se trouvent en tas par terre : une télévision, une cuisinière à gaz, une bouteille d’olives, une autre contenant de l’huile d’olives (provenant de leurs récoltes), un ventilateur, des ustensiles de cuisine, des vêtements. Elle tire sur la manche d’un pull, mais elle ne peut pas le déloger des débris.

 

Nous regardons le puits détruit et le chariot complètement plié du seul âne survivant. Le prix d’un nouveau chariot, dit Rania, revient à 500 $. ‘Avec le puits hors usage et le chariot détruit, je dois aller à pied tous les jours pour nous ramener de l’eau potable,’ dit Rania. Le trajet dure une heure dans chaque sens.

 

La nièce de Radia s’assied devant un foyer improvisé. Elle brûle les branches des arbres arrachés. Elle nous prépare du thé avec un peu de cette eau si précieuse. Elle ouvre un petit bocal en plastique duquel elle extrait un paquet de thé, un autre pour du sucre, puis ferme les bocaux. Un semblant d’ordre dans ce monde déstructuré. …

 

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la préparation du thé

 

Les voisins de Radia ne comprennent pas les raisons de cette incursion totalement inattendue… [Un  précédant article d’Eva Bartlett situe cet incident dans le contexte plus général de la politique israélienne par rapport aux régions de la bande de Gaza près de la frontière est avec Israël. ndlt]

 

Tandis que nous buvons le thé, la pluie se met à tomber. »

 

Toutes les photos qui accompagnent cet article sont d’Eva Bartlett.

 

Depuis cet incident, selon le dernier rapport du Centre palestinien pour les droits humains (PCHR,) six nouvelles familles ont vécu le même sort (avec des oliviers, des légumes et des amandiers rasés), le 24 février et le 28 février 20.

09:57 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : armée israélienne, gaza, paysans, bulldozer, olives, arbres, destruction | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Il y a un monde entre de tels actes très concrets sur un terrain fertile et la prétention d'entamer un processus de paix dans des salons...

Écrit par : Marie-France de Meuron | 05/03/2010

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