15/08/2010

« Il y a quelque chose dans l’eau »

A Genève et à Gaza, c’est l’été et la plage. Pourtant, il y a des différences importantes entre notre eau douce et leur eau de mer, comme le raconte la cinquième « Narration sous siège »  du Centre palestinien des droits humains à Gaza (PCHR).

 

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Les milliers de palestiniens fréquentant les plages de Gaza les savent très polluées. (PCHR)


 « L’empoisonnement de la vie dans la bande de Gaza

Ville de Gaza, Palestine, 5 août 2010

 

Les panneaux situés le long de la plage de la ville de Gaza sont clair : « CETTE  PLAGE EST POLLUEE », mais ils ne semblent pas arrêter les baigneurs si ce n’est un obstacle à contourner par les enfants courant pour plonger dans la mer. On n’a qu’à remonter la plage deux cents mètres plus au nord pour voir des eaux usées non-traitées se déversant dans la Méditerranée. Il s’agit de l’un des 16 sites de ce genre le long de la côte gazaouie.

 

Pour les 1,5 millions de Palestiniens entravés dans leurs déplacements hors des frontières de l’enclave côtière, la plage est un des seuls endroits où ils peuvent oublier leurs préoccupations quotidiennes. L’occupation israélienne a privé beaucoup d’entre eux d’un gagne-pain. Au bord de la mer, on peut pêcher, s’amuser en famille et cela ne coûte rien. ‘Sans la mer, il n’y a pas de Gaza’ : Abdel Haleem Abu Samra, porte-parole de la branche du PCHR à Khan Younis, résume ainsi l’importance primordiale de la mer pour les gazaouis.

 

A la lumière de cette relation intime des gens de Gaza avec la mer, la situation actuelle des plages est spécialement déconcertante. A cause de la fermeture imposée par Israël depuis 2007, une moyenne de 20'000 mètres cubes d’eaux usées sont déversées tous les jours dans la Méditerranée selon Monther Shoblak, directeur général de l’Autorité municipale chargée de l’eau côtière (Coastal Municipality Water Authority - CMWA). Par endroit, la quantité journalière s’élève à 70'000 ou même 80'000 mètres cubes par jour.

 

Les conséquences néfastes de la détérioration du système pour traiter les eaux dépassent largement les considérations esthétiques : la bande de Gaza est tout simplement en voie d’être empoisonnée. Quatre-vingts dix pour cent de l’eau en provenance de l’aquifère côtier – la seule source de l’eau gazaouie – est imbuvable. Les niveaux de concentrations de nitrate et de chlore dépassent de six ou sept fois les tolérances établies par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Monther est responsable pour la qualité de l’eau mais, comme un médecin sans médicaments, il ne peut pas grande chose face à la politique israélienne de fermeture qui a pris différentes formes depuis 1991.

 

Comme tous les Palestiniens de Gaza, Monther et ses employés doivent travailler dans des conditions qui n’offrent que très peu marge de manœuvre. Traiter les eaux usées des habitants d’un des lieux le plus densément peuplé du monde en leur fournissant de l’eau potable est une tâche encore compliquée par le fait que 80 pour cent de la population gazaouie vit dans ces camps de réfugiés. Dans ces camps, les infrastructures nécessaires sont rares et les conditions sont idéales pour la propagation des maladies transmises par l’eau. Monther compare l’état des systèmes de traitement des eaux usées à celle d’une vieille voiture qui aurait besoin de pièces de rechange : la voiture finit par émettre de la fumée hautement polluante dans l’atmosphère.

L’accroissement accéléré de la population est un souci supplémentaire pour Monther : le traitement des eaux était conçu pour une capacité opérationnelle de 32'000 mètres cubes par jour. Mais la population de Gaza augmente à un des taux les plus hauts du monde : 3,6 pour cent par an, et les eaux qui nécessitent un traitement sont évaluées à 65'000 mètres cubes par jour. Plus de la moitié de ces eaux arrivent directement dans la mer sans avoir été traitées, les plages deviennent ainsi des sources toxiques pour les baigneurs à la recherche de rafraîchissement sous la chaleur intense de l’été.

 

La situation de la station d’épuration à Beit Lahia, au nord de la bande de Gaza, est édifiante. La bande de Gaza compte deux autres stations d’épuration également débordées. A Beit Lahia, la station reçoit 25'000 mètres cubes d’eaux usées par jour – plus de la moitié de sa capacité. Il n’y a pas d’accès direct à la mer, alors les eaux non-traitées débordent dans les environs, créant une énorme fosse d’aisance – un vrai lac d’égouts -  qui s’étend actuellement sur 450 dunam (un dunam équivaut 1'000 mètres carrés). La station de Beit Lahia est un des exemples le plus probant des désastres pour l’environnement et la santé créés par la politique israélienne de fermeture. En mars 2007, la rupture d’une protection autour de ce lac infâme causa la mort de cinq personnes par noyade. La concentration des nitrates dans l’eau du sol de cette partie de la bande de Gaza dépasse de sept fois les normes de sécurité établis par l’OMS.

 

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Le « lac » de Beit Lahia – photo EI http://www.palestinemonitor.org/spip/spip.php?article1150

 

‘Les nitrates tuent silencieusement,’ dit Monther : ils n’ont pas de couleur ni de goût, mais leur ingestion régulière à des taux bien plus bas que les niveaux à Gaza causent des quantités insuffisantes d’oxygène pour alimenter des organes comme le cerveau. Cette réduction en oxygène est particulièrement néfaste pour bébés et petits enfants, qui peuvent en subir des lésions permanentes ou même en mourir. Un donateur a déclaré : ‘Nulle part ailleurs au monde a-t-on vu une large population exposée à des niveaux de nitrates si élevés pendant si longtemps. Il n’y a ni exemple ni recherche capables de nous aider à estimer les risques de l’ingestion des nitrates à long terme.’

 

L’aquifère de la bande de Gaza est sa ressource naturelle la plus importante. La culture réputée des agrumes gazaouis était possible grâce à cette eau douce. Autrefois, avant la politique israélienne de fermeture instaurée au début des années 90’s, on pouvait creuser un trou à 100 mètres de la plage et trouver de l’eau potable, dit Monther. Maintenant, explique-t-il, le CMWA interdit de creuser à moins de 2 kilomètres de la plage. Cette restriction et les contraintes de la  « zone tampon » imposé par l’armée israélienne – en principe, 300 mètres, mais en réalité parfois bien plus – laissent peu d’endroits propices à l’extraction de l’eau.

 

La CMWA insiste : l’aquifère de Gaza est polluée, empoisonnée par les eaux usées, vidée par les besoins d’une population en croissance qu’elle ne peut plus alimenter. En ce moment, dix pour cent des eaux de l’aquifère sont propres à la consommation et Monther craint pour l’avenir : selon un rapport du programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP) en septembre 2009, on est en train de pomper deux fois la capacité de l’eau de l’aquifère. Les gazaouis, dit Monther, creusent des puits de plus en plus profonds, ce qui fait que l’aquifère est polluée par l’eau salée d’une autre aquifère saline située à l’est de Rafah (au sud) et par l’eau de la mer.

 

Face à la détérioration de la situation, privés par Israël de ressources pour la redresser, Monther et ses employés se sont employés à résoudre les problèmes des eaux usées par des méthodes non-orthodoxes. Faute de station d’épuration, la situation était critique dans les villes de Khan Younis et de Rafah où on déchargeait des déchets sur des terrains autour des villes. L’accès à l’eau potable étant menacé pour 350'000 personnes, le CMWA a utilisé une stratégie développée par les gazaouis confrontés par les décombres des attaques de l’hiver 2008-09. A l’aide de détritus abandonnés à la frontière entre Gaza et l’Egypte, le CMWA a construit une station qui fonctionne pour ‘sauver la ville de Khan Younis en filtrant les nitrates et les eaux usées des zones urbaines à forte densité de population’ dit Monther. Mais le niveau de chlore dans l’eau de la partie sud de la bande de Gaza reste six fois supérieur aux normes internationales.

 

Les menaces sur la santé et l’eau de la bande de Gaza continueront tant qu’Israël limite l’importation des matériaux de construction et que la pénurie de carburant et d’électricité perdurent. … Selon le rapport de l’UNEP, renverser les dommages ‘pourrait prendre des siècles’.

 

Entre temps, c’est l’été et à la plage les gazaouis essayent encore d’oublier leurs soucis.»

16:19 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : gaza, méditéranée, pollution, eau, plage, palestine, israël, mer | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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