01/10/2010

« Le monde doit prendre soin de ses enfants »

Un artiste de Gaza travaille depuis le début de l’été en Suisse sur un projet qui lui tient à cœur depuis quatre ans. Adri Nieuwhof, collaboratrice de l’Electronic Intifada, l’a interviewé sur sa vie et son travail. La traduction de l’article original en anglais suit.

 

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Nasser sculpte un oiseau, mai 2010 Genève (photo Gérard Scheller)


« ‘La douce odeur des rêves’ par Abdel Nasser Amer

par Adri Nieuwhof, Electronic Intifada, 24 septembre 2010

 

Abdel Nasser Amer est un artiste qui habite et travaille dans la ville de Khan Younis dans la bande de Gaza occupée. Pendant l’invasion de Gaza dans l’hiver 08-09, l’atelier où il travaillait et une partie de ses œuvres a été détruite. Amer a gagné un concours pour une résidence artistique de six mois dans l’atelier de L’Association suisse des artistes visuels [Visarte ndlt] à Neuchâtel, Suisse, où il travaille sur son dernier projet Rehaan (La douce odeur des rêves). Adri Nieuwhof lui pose des questions.

 

Adri Nieuwhof [AN] : Comment est-ce que vous êtes devenu artiste ?

 

Abdel Nasser Amer [ABN] : Dans mes jeunes années, je ne savais pas que j’étais artiste. J’étais un garçon comme tous les autres dans ma ville de Khan Younis, un camp de réfugiés où les enfants jouent comme tous les enfants partout dans le monde. J’avais dix ans quand j’ai fait un dessin pour la première fois. C’était un dessin du chanteur égyptien Abdel Halim Hafez d’après une photo. J’ai aussi dessiné mon enseignant pendant les cours. Je ne l’écoutais pas. Dessiner était quelque chose de nouveau pour moi, une découverte. Il y avait un cours de dessin à l’école, mais il était enseigné par des maîtres des autres branches sans aucune formation artistique. La seule école d’art dans la bande de Gaza, qui existait dans les années 60, a fermé ses portes lors de l’occupation israélienne en 1967. Après avoir découvert mon don, j’ai dessiné tout ce qui arrivait à mon esprit – des arbres, des visages, des animaux – tout. Puis, à l’âge de 16 ans, j’ai tout arrêté pendant environ six ans. J’ai mis l’art de côté : il n’y avait pas d’artiste à Gaza et faire de l’art n’avait aucun sens.

 

A l’âge de 26 ans, j’ai rencontré le Docteur Fathi Arafat de la Société Palestinienne du Croissant Rouge (PRCS). [Note de l’éditeur : Fathi Arafat était le frère de Yasser Arafat, à ce moment-là président de la Palestine.] Il est venu à Khan Younis et il a demandé : « Où sont les artistes ? » En ce moment, j’enseignais en tant que bénévole dans l’école pour les enfants handicapés de Khan Younis. Cette école était financée par le PRCS. Le Docteur Arafat m’a fourni un atelier dans les immeubles du centre où j’enseignais et m’a procuré du matériel artistique. Je me suis remis à dessiner à nouveau, 16 heures par jour.

 

AN : Vous étiez l’artiste principal du PRCS dans la bande de Gaza pendant dix ans. Comment cela s’est-il passé ?

 

ABN : La rencontre avec Docteur Arafat cette année-là était définitive. Je lui ai dit que je rêvais d’une Académie libre d’art à Gaza où on pouvait inviter des artistes à venir travailler dans l’atelier et où on leur offrait le matériel dont ils avaient besoin pour travailler. En l’an 2000, je suis allé à la ville de Gaza m’occuper du nouvel atelier ouvert par le PRCS pour les artistes. Plus tard, nous avons déménagé dans un plus grand immeuble avec plus d’espace pour travailler et peindre. C’est le PRCS qui a financé cet atelier et qui a fourni le matériel. En retour, les artistes étaient censés exposer leurs œuvres au public. J’ai fait ceci pour Gaza, de tout cœur, pour créer un endroit plein de vie artistique, le premier atelier pour artistes. J’ai commencé à enseigner des leçons de dessin aux jeunes. Tout ceci était possible grâce au Docteur Arafat, qui m’encourageait à réfléchir et à rêver de l’art.

 

AN : Vous avez exposé solo en Palestine, au Caire et à Paris. Comment avez-vous pu travailler aussi loin que Paris ?

 

ANA : Aux débuts de l’atelier de la ville de Gaza, j’ai commencé à penser à ma vie professionnelle. J’ai décidé de me présenter dans un concours de la Fondation A.M. Qattan [basé en Angleterre] en 2002 à Ramallah. J’étais un des dix jeunes artistes choisis parmi soixante-dix candidats.

 

Mes contacts avec la fondation [Qattan] m’ont amené à une résidence dans la Cité internationale des arts à Paris et à l’exposition du travail que j’ai créé durant mon séjour. Apres cette exposition, je suis rentré à Gaza et j’ai eu l’idée que je pouvais exposer quelque chose de valable à Gaza aussi. Le matériel manquait à Gaza, mais j’avais du fusain et je savais fabriquer du papier japonais. Je pouvais peindre sur du papier journal et je prenais tout autre matériel dont je me servais directement dans la rue. J’avais de belles idées pour des tableaux, des images à réaliser et des installations. Mais surtout, j’aimais dessiner et peindre. Quand je touche le pinceau et je le sens sur le papier, je me sens vraiment vivre, je me sens comme un enfant qui touche le sable sur la plage. Lorsque j’enseigne, je dis aux jeunes artistes d’y aller, de ne pas se retenir avec leur pinceau sur le papier – ce n’est pas comme si on appliquait du mascara aux yeux. Non - on doit ressentir quelque chose lorsqu’on peint.

 

AN :  Vous avez travaillé à Paris, puis maintenant à Neuchâtel. Est-ce important pour vous de voyager ?

 

ANA : Oui, j’ai été en Cisjordanie, en Jordanie, en Egypte et au Maroc. J’aime rencontrer de nouvelles cultures et me familiariser avec des nouvelles choses dans l’art. Ma première fois à Paris, j’étais frappé par toutes les différences : les bâtiments, les musées, les vieilles maisons. « Pourquoi n’y a-t-il pas les mêmes maisons à Khan Younis, » je me suis demandé. Nous avons un palais au centre de Khan Younis, mais pas aussi grand que les palais français. Alors, j’ai fait des recherches et j’ai trouvé que notre palais était beaucoup plus grand à l’origine. Il avait été détruit. Les politiciens ne chérissent pas la culture, ils ne font pas attention à la beauté de la terre.

 

Chaque fois lorsque je voyage, quelque chose change en moi. Il y a une autre voix, une autre vie. Sans marcher sur le cactus, on ne peut pas sentir – pas de nouvelle vie, pas d’art. Mais les gens n’ont des yeux que pour le pétrole et l’argent, pas pour l’art. En 2007, j’ai gagné ce stage de Visarte en Suisse pendant le blocus de Gaza. Me présenter au concours me donnait à réfléchir : pourrais-je voyager ou pas ? Poser ma candidature m’a forcé à regarder vers la frontière : est-ce ouvert ? Est-ce fermé ? J’avais essayé de m’en aller avant, mais c’était très compliqué et difficile. Après la fermeture des frontières de Gaza, j’ai été enfermé dans un petit espace, ma ville. Internet m’aide à réaliser mes rêves. Internet m’ouvre au monde. Avec Internet, on peut s’ouvrir à la culture. Je n’avais pas envie de m’occuper de savoir si la frontière était ouverte ou pas. Moi, je veux être en contact avec le monde, j’ai l’esprit ouvert.

 

AN : D’où vient l’inspiration pour le projet Rehaan ?

 

ANA : Rehaan veut dire « La douce odeur des rêves ». Je pense à ce projet depuis quatre ans. Le sujet est les enfants du monde. Les enfants ont beaucoup d’importance pour moi. Un jour, mon neveu et ma nièce ont frappé doucement à la porte de mon atelier. Ils avaient peur du bruit des bombardiers israéliens. Ils sont rentrés, et ils m’ont regardé peindre. Rehaan parle des problèmes qu’ont les enfants dans les différentes parties du monde. Les enfants ont besoin qu’on les protège et le monde doit prendre soin de ses enfants, c’est à cette condition qu’ils peuvent vivre. J’ai écrit à d’autres pays depuis Gaza afin de m’informer des problèmes des enfants. Plaider pour les enfants, c’est un art à échelle humaine. Je mets mon art au service des enfants. Si je pense uniquement à la Palestine, je ne suis pas un bon artiste, pas un bon être humain. Les enfants dans d’autres pays ont aussi des problèmes. Je veux m’occuper des autres enfants aussi. Des enfants en Afrique ont faim. Il y a la guerre en Iraq, en Palestine, en Kurdistan et en Afghanistan. Je souhaite amener cet énorme problème des enfants dans le petit espace de cette galerie, ne serait-ce que pour un instant. En venant voir cette installation, on retourne chez soi en y pensant. Cela inspirerait peut-être une envie de venir en aide aux enfants.

 

Adri Nieuwhof est consultante et défend les droits humains par son écriture. Elle est basée en Suisse. »

 

Le vernissage de Rehaan a eu lieu samedi passé. L’exposition est encore ouverte ce samedi 2 et dimanche 3 octobre dans le studio de Visarte, à 3 minutes de la gare de Neuchâtel. Pour tout renseignement complémentaire, contacter Carol Scheller au 022 349 30 17, Email carol point scheller arobase sunrise point ch.

00:51 Publié dans Connaissance du Monde | Tags : gaza, khan younis, artiste, art, fathi arafat, enfants, suisse, palestine, neuchâtel, rehaan, visarte | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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