31/12/2010

«C’est le moins que l’on puisse faire »

Jonatan Pollak répond aux questions de la journaliste Amira Hass dans le journal Haaretz du 29 décembre.

 

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Photo de la journaliste Amira Hass


 « A quel point un israélien pro-palestinien peut-il influencer l’opinion publique générale ?

 

Lundi passé, le tribunal de première instance de Tel Aviv a condamné l’activiste de gauche Jonatan Pollak à 3 mois de prison pour avoir participé à un rassemblement illégal en janvier 2008.

 

Pollak, 28 ans, habite Tel Aviv, il est porte-parole du Comité pour la Coordination de la Lutte Populaire qui compte comme membres plusieurs comités populaires palestiniens contre l’occupation. Cette manifestation de janvier 2008, composée de douzaines d’activistes, protestait contre le blocus imposé sur Gaza.

 

Le juge Itzhak Yitshak a déclaré en lisant sa condamnation : ‘Je ne condamne pas l’accusé sur la base de l’idéologie dont ses actes sont la manifestation … un examen du cas … doit se centrer sur cette question : l’accusé a-t-il commis oui ou non un délit.’

 

En réplique, Pollak a lu un texte qu’il avait écrit en disant : ‘Puisque je ne peux pas accepter avoir fait quelque chose qui constitue un délit, je ne suis pas d’accord d’effectuer un travail de service communautaire comme alternative à une peine de prison.’

 

Amira Hass (AH) : Comment est-ce que vous avez été arrêté à la manifestation ?

 

Jonatan Pollak (JP) : C’était au milieu de notre trajet à bicyclette, dans la rue Bograshov à Tel Aviv. J’étais au milieu de la foule. Deux policiers en civil qui me connaissaient, et que je connaissais également, se sont approchés de moi et m’ont fait descendre de ma bicyclette. Ils m’ont dit quelque chose comme, ‘Nous t’avons dit que si tu montrais ta tête, nous allions la couper,’ et ils m’ont emmené dans un panier à salade. Les autres cyclistes ont poursuivi leur chemin sans être inquiétés. Personne d’autre n’a été arrêté.

 

AH : Lorsque vous vous êtes joint aux cyclistes, est-ce vous saviez que vous risquiez d’être arrêté ?

 

JP : Je savais que j’avais une condamnation avec sursis (suite à une manifestation en 2004). Ça m’est encore difficile de savoir ce qu’il y avait d’illégal, mais sachant comment ça marche en Israël, je savais qu’il y avait une possibilité de réactiver cette condamnation.

 

AH : Le procureur qui a voulu que vous soyez condamné à six mois de prison et une amende affirma que cette manifestation était illégale.

 

JP : Je ne suis pas juriste, mais autant que je sache, la police prévoit un permis pour une manifestation de plus de 50 personnes. La procureur, qui est également policière, est censée être au courant. Or, nous étions environ 40 personnes.

 

AH : Et si vous aviez été 2'000, auriez-vous fait une demande pour un permis ?

 

JP : Moi, personnellement, non.

 

AH : Pourquoi pas ?

 

JP : Parce que je ne crois pas que lorsqu’on manifeste contre un régime, c’est le régime qui doit approuver la manifestation.

 

AH : As-tu vraiment besoin de toutes ces histoires ?

 

JP : Je ne vois pas d’alternative, étant donné la situation extrême de quatre millions d’individus maintenus sous un régime militaire, sans droits démocratiques, par un pays qui veut se donner l’image d’une démocratie. Dans une situation où il y a un blocus et une punition collective envers 1,5 millions d’humains, peut-on hésiter même une seconde à organiser une toute petite protestation à Tel Aviv ? Il me semble que cela fait partie du devoir d’un être humain, c’est le moins que l’on puisse faire. La question n’est pas si j’ai besoin de ces histoires, mais pourquoi il y a si peu de gens qui s’impliquent.

 

AH :  Oui, pourquoi ?

 

JP : Je n’ai pas de réponse à cette question.

 

AH : Depuis quand êtes-vous activiste ?

 

JP : Depuis mon enfance, d’abord avec mes parents. Mais l’activisme est au centre de ma vie depuis l’âge de 14 ou 15 ans. Pour une variété de causes, pas seulement la lutte contre l’occupation : les droits des animaux, les droits pour tous d’avoir un logement – toutes ces choses sont liées les unes aux autres. Ce n’est pas possible de développer une idée politique cohérente qui ne tient pas compte du fait que toutes les injustices ont leur origine dans le fonctionnement de la société.

 

AH : Et alors vous voulez changer la société ?

 

JP : Ça a l’air quelque peu prétentieux lorsque vous formulez la question ainsi. Je veux vivre dans un autre endroit – pas géographiquement : je ne veux pas partir vivre ailleurs.

 

AH : Que va-t-il vous manquer le plus en prison ?

 

JP : La liberté.

 

AH : Pouvez-vous l’exprimer d’une façon un peu moins abrupte ?

 

JP : Pouvoir faire ce que je veux. Je ne considère pas la liberté comme un mot abrupt : c’est fondamental en tout. C’est la raison pour notre manifestation. Le contraire de la liberté c’est le blocus sur Gaza, la discrimination contre les Israéliens non-juifs. C’est le sens même de la prison.

 

AH : Vous auriez peut-être le temps de vous reposer de vos activités pendant un moment en prison ?

 

JP : Il ne me semble pas qu’un repos imposé dans de telles conditions est la meilleure façon de se reposer. Mais peut-être.

 

AH : Avez-vous des projets ?

 

JP : Lire.

 

AH : Est-ce exact que vous êtes devenu un manifestant à plein temps ? Par exemple, dans combien de manifestations est-ce que vous participez chaque vendredi ?

 

JP : Deux seulement – puis, je ne sais pas ce que cela veut dire, être un manifestant à temps complet. Je crois que résister fait partie du devoir de chacun de nous. Je n’aime pas que l’on présente l’activité politique comme étant un sacrifice de soi. Il y a là-dedans une grand part de désir et d’émotions très fortes. Et quand vous voyez le corps d’un collègue tué à côté de vous et que vous devez le retirer du site, ça ne fait que renforcer vos sentiments.

 

AH : Combien avez-vous vu de tués à côté de vous ? 

 

JP : Cinq. Le premier c’était à Naplouse, il y a plusieurs années, pendant une manifestation contre le couvre-feu. Je ne le connaissais pas. Et mes amis – Mohammed Badwan de Bidu, en février 2004. Un sniper sur un toit a tiré une balle réelle dans sa tête dans une manifestation contre la barrière. Et Mohammed et Arafat Khawaja de Na’alin. Tous les deux sont morts, il y a deux ans, le deuxième jour de l’attaque sur Gaza. Un a reçu une balle dans la tête, l’autre dans le dos. Puis, il y avait Aqel Srur qui est mort d’une balle dans le cœur tiré par un sniper en juin 2009.

 

AH : Avez-vous pu exercer une influence sur quelqu’un par vos activités ?

 

JP : Je n’en sais rien. Je ne pense pas que c’est important de se mettre en avant en tant que personne, en particulier. Je crois que l’activisme, de nous tous, a des influences multiples sur la réalité, sur les gens et à des niveaux différents. Quand je dis « nous », c’est tout d’abord les Palestiniens. Il est important de rappeler que le mouvement de résistance populaire est en premier lieu palestinien et que nous, les Israéliens, n’en faisons qu’une partie résiduelle. Notre implication est quand même importante.

 

AH : Combien de temps avez-vous passé à rédiger votre discours devant le juge ?

 

JP :  Dix minutes.

 

AH : Avez-vous demandé conseil auprès de quelqu’un ?

 

JP : Après l’avoir rédigé, je l’ai envoyé à deux ou trois personnes.

 

AH : Et y avez-vous changé quelque chose ?

 

JP : Non. Les réactions étaient de l’avis que cela serait bien d’adoucir le ton. Mais je ne l’ai pas fait.

 

AH : Avez-vous peur d’aller en prison ?

 

JP :  Oui, je ne sais pas ce qui me fait peur, mais j’ai peur.' "

 

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