27/03/2011

L'escalade n'est pas une fatalité

Une Américaine-Israélienne réagit aux évènements de cette semaine dans la bande de Gaza et à Jérusalem. Cet article d'Emily Hauser renvoie au vers du poète palestinien Mahmoud Darwich :

«
Pourrions-nous nuire à quiconque,
A un quelconque pays, si nous étions touchés
Ne serait-ce qu'une fois,
Par la bruine de la joie ?
»

(« Etat de siège »).

La version originale de cet article est en anglais.


 « De l'humanité des sinistrés »

par Emily L. Hauser 23 mars 2011

090910emily-hauser-0524.jpg

 Emily Hauser

Ce mercredi, une bombe explosa à Jérusalem près d'un arrêt de bus bondé, tuant une touriste anglaise et blessant 30 autres personnes. Je n'ai pas vécu en Israël depuis l'été 1998, mais j'y vais souvent et, presque chaque fois, quelque chose de terrible arrive. Cependant, mon expérience viscérale du terrorisme est veille de plus de dix ans.

Pourtant.

Je peux encore sentir le vrombissement dans mes veines, la contraction de ma vision, en entendant les nouvelles - d'une radio dans la cuisine, d'un conducteur de taxi, de la crispation soudaine parmi des clients d'un supermarché : haya pigua - Il y a eu un attentat.

Tout à coup, tu ne sais plus où tu es ou ce que tu étais en train de faire. C'était où ? Sans y réfléchir, tu calcules quand tu y étais la dernière fois, dans ce même bus. Où sont les autres ? Est-il possible qu'un être aimé ait pu se trouver sur les lieux ? Tu fais des téléphones, tu t'assures et rassures. Parfois, je me rappelle que les attaques étaient si féroces qu'il n'y avait plus de communication téléphonique : personne ne pouvait atteindre.

J'étais journaliste pendant beaucoup des mauvais moments dans les années 90, alors j'étais obligée de me ressaisir, de téléphoner à mes chefs, de prendre vite un cahier, de partir dans la rue, de commencer à traduire. ...

J'ai vu des choses qu'on n'a pas envie de décrire mais que, plus tard, on dois décrire tout de même. Je me rappelle très bien d'une nuit où, après un jour de rapport journalistique, je me trouvais debout sans plus pouvoir bouger dans le vestibule de mon appartement et ensuite, agenouillée par terre, sanglotant. Je me forçais à revenir au calme pour faire mon travail, mais l'horreur revenait toujours.

Et alors, lorsque j'ai entendu les nouvelles, l'horreur est revenue. C'est mon peuple ; à cet arrêt de bus à Jérusalem, j'ai attendu le bus plus de fois qu'il ne m'est possible de compter - que puis-je faire ? Je ressens mes pertes de façon plus aigue, l'air manque plus vite que lorsque les pertes humaines sont celles des autres. Je connais la peur que les gens à Jérusalem ont ressenti, leur étourdissement, leur errance sans but ou le fait de manger ou tourner les pages des journaux sans les voir puisqu'un petit morceau de ton esprit vient de s'éclater avec ton sens de sécurité. Je connais ça.

Ce que je ne sais pas - honnêtement, ce qui lutte en moi aujourd'hui pour comprendre - c'est en quoi les Israéliens ne semblent pas pouvoir transférer leur propre expérience vers celle du peuple palestinien.

 palestinian-boy-at-funeral2.jpg

garçon palestinien à un internement (blog d'Emily Hauser)

L'attaque à Jérusalem était la première depuis trois ans. Savez-vous la dernière fois que les Palestiniens de Gaza ont été bombardé par des avions israéliens ? Ce mardi.

Et puis, de nouveau, ce mercredi.

Le mardi, huit Palestiniens ont été tués, dont quatre civils, un avait 11 ans. Le même âge que mon fils. Je regarde les Palestiniens sur Twitter - ils disent les uns aux autres de prendre soin d'eux-mêmes - des avions israéliens sont visibles dans le ciel, ils écrivent. Il y a eu une forte explosion à l'instant - une deuxième - une troisième - maintenant une quatrième ! ...

La peur encore si vivide pour moi, la contraction du temps, le sentiment d'étouffement dans la poitrine et la terreur dans le cœur - la même horreur visitée sur Jérusalem - c'est ce que vivent presque quotidiennement les Palestiniens de Gaza. Cela leur arrive tout le temps. Nous, nous n'en entendons parler que de temps à autre, mais ça arrive tout le temps. ... Pendant l'assaut sur Gaza en 2008-09, l'armée israélienne a tué environ 1400 Palestiniens ; les Palestiniens ont tué 9 Israéliens.  Entre janvier 2009 et janvier 2011, les Israéliens ont tués 151 Palestiniens ; les Palestiniens ont tué 9 Israéliens.

Je comprends que les Israéliens aient peur. Qu'ils baignent dans une peur existentielle, une peur qu'on leur inculque constamment, c'est la seule chose qui les maintient en vie. Je comprends que lâcher cette peur juste assez pour reconnaître la peur et la dévastation de l'autre demanderait de relâcher des décennies d'expériences, de puissantes croyances enseignées en tant que savoir, un récit construit et reçu comme vérité. Je comprends qu'un tel changement est incroyablement difficile. La peur est souvent le meilleur refuge pour un sentiment de sécurité.

Mais malgré ma compassion pour cet état de choses, je ne peux toujours pas comprendre. Comment est-ce possible que les Israéliens ne puissent pas reconnaître la peur des Palestiniens, si semblable à la notre - mais bien plus encore ? Comment est-ce possible de ne pas se rendre compte du sang et du deuil - si semblable aux nôtres, seulement dans de plus grandes quantités ? Comment est-il possible qu'ils ne comprennent pas que lorsque l'un fait la guerre, l'autre a la tendance à réagir, même si notre côté nous pensons qu'ils ne devraient pas ? Comment est-ce possible de ne pas voir que les Palestiniens sont aussi humains que nous ?

La femme tuée mercredi par la main d'un Palestinien n'est plus là pour toujours. Jamais de nouveau elle ne fera des courses pour des cadeaux d'anniversaire, elle ne discutera avec des amies autour d'un café, elle ne tiendra plus quelqu'un qu'elle aime dans ses bras, elle ne sourira plus, elle ne pleurera plus jamais. Le garçon de 11 ans tué des mains d'Israël - de mes mains - mardi n'apprendra plus jamais la géométrie, ne tombera plus jamais amoureux, ne tiendra jamais un enfant à lui dans ses bras. Il ne sourira ni pleurera plus jamais. La douleur n'a pas de fond ni de fin. Et c'est la même douleur.

Nous sommes devenus - nous nous sommes façonnés - semblables aux idoles dont nous lisons dans les Psaumes : ' Des yeux, ils ont, mais ils ne peuvent pas voir ; des oreilles ils ont, mais ils ne peuvent pas entendre. '

Nous nous aveuglons et nous nous scellons les oreilles et ainsi nous perdons un petit peu de notre humanité, tous les jours. Et les bombes continuent à tomber, et le sang coule, et on n'en voit jamais la fin parce que nous choisissons de ne pas y mettre une fin. »

 

13:43 Publié dans Conditions pour la paix | Tags : pigua, attaque, jerusalem, gaza, twitter, palestinien, israélien, peur, humanité | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Les commentaires sont fermés.