05/05/2011

« La clé pour l'avenir se trouve à Gaza »

Merav Michaeli s'est entretenu avec Daniel Barenboim lors de son retour à Tel Aviv après son concert à Gaza. Voici la traduction d'un article de Haaretz du 5 mai 2011.


 « Le chef d'orchestre Daniel Barenboim dit : la clé pour l'avenir se trouve à Gaza

Daniel Barenboim, un des premiers pianistes et chefs d'orchestre du monde, s'est rendu pour la première fois cette semaine dans la bande de Gaza, par le passage de Rafah, pour y donner un concert.    

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Barenboim a donné un concert avec des musiciens des meilleurs orchestres européens au Centre al-Madha , au nord de Gaza, 3 mai 2011. (Reuters)

Comment la visite s'est-elle passée ?

C'était une expérience très marquante pour moi. Tout d'abord, les élèves du conservatoire de Gaza sont venus au passage de Rafah, m'accueillir, ainsi que mon orchestre, avec quelques morceaux de musique; cela nous a touché. Puis, j'ai rencontré beaucoup de jeunes dans le hall du concert et je ne savais pas beaucoup sur la vie ordinaire à Gaza, je dois admettre que j'en suis un peu confus.

Il y a à Gaza 1,7 millions de gens, si je ne me trompe pas, et ils ont douze universités ! Cela m'a impressionné d'apprendre que 85% de la population a moins de 30 ans. Cet évènement était totalement apolitique et je le souligne ici. Il était organisé par les Nations Unies et une organisation non-gouvernementale palestinienne. Je n'ai pas rencontré des personnalités politiques ; nous étions accueillis par Robert Serry, représentant des Nations Unies et j'ai pu dire quelques mots à la fin du concert.

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Barenboim (à gauche) et Filippo Grandi,Commissaire Général de l'UNRWA avec Ibrahim Najjar de l'Ecole de Musique de Gaza écoutent les jeunes musiciens (photo UNRWA)

Alors pour moi, le concert était un succès : j'ai pu rencontrer tant de jeunes gens éduqués et l'évènement était, du début jusqu'à la fin, éloigné de la politique.

Alors, pourquoi le concert était-il gardé totalement secret ?

Pour des raisons de sécurité, l'audience était choisie par invitation. Il y avait aussi des questions logistiques négociées entre le Hamas et les Nations Unies. Je ne suis pas au courant des détails, mais on ne savait pas jusqu'au dernier moment si le concert allait avoir lieu ou pas, alors les responsables des Nations Unies ont annoncé le concert seulement lorsqu'ils ont envoyé les invitations.

Avez-vous eu peur ?

Non.

N'est-ce pas déconcertant lorsqu'on doit trier l'audience par des invitations ?

Non. C'est évidemment plus facile d'organiser un concert à Berlin ou à Londres, mais c'était très important pour moi et à mon avis primordial pour nous tous puisque notre future - le future de l'Etat d'Israël - fait partie de l'avenir des Palestiniens que cela nous plaise ou non.

Vous avez déjà donné plusieurs concerts à Ramallah.

Mais ça, c'est quelque chose d'autre. J'ai appris une autre leçon aujourd'hui : nous - moi et les personnes qui travaillent avec moi, les musiciens - peuvent faire beaucoup à Ramallah, et c'est ce que nous faisons, avec des européens - mais si nous arrivons à faire notre travail de culture, de musique, à Gaza, nous exercerons une influence sur toute la bande de Gaza. A mon avis, la clé pour l'avenir se trouve à Gaza et pas seulement à Ramallah.

Vos fans en Israël disent que vous n'avez pas dit un seul mot concernant Gilad Shalit.

Je le répète : j'ai fait ce voyage pour transmettre un message culturel, un message humain. La question de Gilad Shalit me fait mal, comme elle fait mal à tous en Israël et à tous pour qui les droits de l'homme sont importants, c'est clair. Mais je n'y suis pas allé dans un but politique.

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Barenboim examine le qanoun avec un jeune musicien. (photo UNRWA)

Mais ceci est une question de droits humains.

A qui aurais-je dû parler de Gilad Shalit ? Si j'avais rencontré des chefs du Hamas, j'aurais peut-être discuté avec eux de sa situation, mais je ne les ai pas vus. Cela n'était pas dans mes idées, et ils ne m'ont pas invité pour m'entretenir avec eux. Je n'allais pas à Gaza pour que l'on m'exploite à des buts politiques.

Quelle était votre impression sur les conditions dans lesquelles vivent les Gazaouis ?

La qualité de vie est très, très modeste. Pas seulement en ce qui concerne la culture mais la vie en général. Comme je vous ai dit, j'étais frappé par le fait qu'ils ont douze universités et tant de jeunes gens ; les gens ont soif d'apprendre et grâce à Internet, ils peuvent avoir accès à toutes les informations qu'ils veulent, et là, je parle de la culture. Il y a des gens éduqués et d'autres qui sont privés d'information et d'éducation.

Donc, si nous voulons faire quelque chose de positif pour notre future dans la région, nous avons besoin d'avoir des égards pour la qualité de vie des autres. C'est une approche plus puissante et plus digne que de se focaliser seulement sur des questions politiques. A mon avis, le moyen pour que l'Etat d'Israël soit plus en sécurité, c'est de s'assurer de nous faire accepter par des gens de la région, surtout les Palestiniens.

C'est pour cela que notre conflit n'a pas de solution militaire. Au contraire de ce que disent beaucoup de gens, il n'y a pas non plus de solution politique sur la base de l'économie. Ce problème est un problème humain, ce n'est pas une querelle entre deux états ; nous sommes en face d'une dispute entre deux peuples qui se croient en droit de vivre sur la même petite parcelle de terre. Et alors, nous devons apprendre à vivre avec eux ou à côté d'eux, mais pas en se tournant le dos les uns les autres.

Cette situation pourrait devenir une dispute entre états, en septembre.

Cela fait longtemps, à mon avis, qu'il devrait y avoir un état palestinien. J'ai soutenu cette idée depuis trente ans. Je leur ai dit également que je crois que leur lutte pour l'indépendance de la Palestine est juste et que c'est impossible de gagner par la violence puisque la violence enlève toute idée de la justice. J'ai parlé ainsi hier à Gaza, pas a Tel Aviv.

Croyez-vous que la réconciliation entre le Hamas et le Fatah va marcher ?

Je ne sais pas. Je n'en suis pas sûr. Je l'espère. C'est clair que n'importe nouvelle initiative porte en elle le potentiel de ne pas réussir. Mais s'il existe quelqu'un avec qui négocier, et si les interlocuteurs parlent d'une voix unie, naturellement, c'est préférable que de discuter avec un groupe qui est divisé.

En juillet, vous allez présenter cinq concertos de Beethoven en Israël. J'ai le sentiment que vous venez ici pour donner un concert sérieux, tandis que vous allez là-bas pour faire de la musique dans un autre but. Pensez-vous avoir fait de la vraie musique là-bas ?

J'y suis allé avec des musiciens des orchestres du Berlin Philharmonic, du Vienna Philharmonic, de La Scala de Milan et des musiciens parisiens. Pensez-vous que ce n'était pas de la vraie musique ?"

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la vraie musique Centre Madha Gaza 3 mai 2011 (photo AP)

15:14 Publié dans Conditions pour la paix | Tags : gaza, barenboim, concert, culture, conflit, sécurité politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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