20/11/2012

« Encore une fois » : Témoignage des amis de Gaza, échappés du pire

Ils s’appellent Dania et Mohammed Musallam. Lui est un artiste palestinien reconnu, ayant fait un séjour au Cité international des Arts à Paris et professeur au Collège des Beaux Arts de l’Université d’Al Aqsa, Gaza City. Ils ont quatre enfants dont la plus grande a 9 ans. Je savais qu’il y avait eu des tirs israéliens sur Twam, leur quartier au nord de la bande de Gaza, mais leurs noms n’étant pas apparus sur la liste des morts que je consulte tous les jours, je n’y avais plus pensé.

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 We Are Still Here (toile de Mohammed Musallem)


Il faut imaginer qu’à Gaza, la chose la plus simple prend beaucoup de temps. Si par exemple on veut écrire un E-mail comme celui que je viens de recevoir, il faut d’abord avoir accès à un ordinateur, être en sécurité, assurer les besoins de sa famille, choisir une langue dans laquelle on veut communiquer au monde extérieur et trouver un long moment ininterrompu où il y a de l’électricité : en ce moment, les foyers chanceux dans la bande de Gaza jouissent de 8 heures d’électricité par jour sans horaire précis.

Cela a donc pris six jours pour que les nouvelles de mes amis me parviennent.

La maison familiale des Musallem, où le père de Mohammed vit au rez-de-chaussée, a trois étages et un joli jardin. A l’intérieur, tout est beau et arrangé avec un œil qui apprécie la beauté. J’y étais accueillie plusieurs fois lors de mon séjour à Gaza l’an passé. C’était difficile d’imaginer que cette même maison avait été occupée par l’armée israélienne pendant l’Opération Plomb Durci deux ans auparavant. Le pire pour mes amis était que les soldats avaient détruit le studio de Mohammad, lacérant ses toiles.

Maintenant, mes amis ont fui leur maison, endommagée lorsqu’un obus est tombé en face de chez eux le 15 novembre. Je transcris ici le témoignage que je viens de recevoir de Dania. Elle écrit en français.

« Encore une fois

Jeudi 15 nov 2012

Encore une fois, nous quittons notre maison, fuyant les bombardements israéliens. Quatre ans ont déjà passés, avec leurs mauvais souvenirs que j’évite d’évoquer afin de les oublier.

Cette fois-ci le scénario était plus dur : un missile tombe dans la rue en face de notre maison. Les enfants sont traumatisés : ils se collent à nous. Les vitres sont cassées en mille petits morceaux. Sous le choc, nous nous rendons compte que nous sommes tous couverts de sable. La maison est envahie par de grandes pierres : tout est poussière.

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 bureau dans l’appartement des Musallem

Quelques seconds avant la frappe, j’étais au balcon à regarder notre adorable voisin Abu Ghassan, 80 ans, devant sa porte. Il accompagnait son frère, 52 ans, en lui souhaitant une bonne journée. Un chauffeur de taxi l’attendait devant la porte de la voiture. Je me suis retournée pour aller à la cuisine juste quand l’homme allait monter dans le taxi. Mon premier reflexe après que l’obus soit tombé et que je me sois assurée que ma famille allait bien, était de crier, les larmes aux yeux : ‘Abu Ghassan !’ Son frère ! Le chauffeur ! J’avais un grand pressentiment qu’ils ne s’en étaient pas sortis.

Mohammed s’est précipité le premier dans l’escalier, nous ne voyions qu’à peine à travers la poussière de l’explosion. Abu Ghassan gisait au dessous du mur du jardin. Il était couvert de la terre. Mohammed a essayé de dégagé sa tête. Il respirait encore, Dieu merci ! Le taxi était enterré sous un monticule de terre. Le véhicule avait protégé le chauffeur – il était vivant, choqué et effrayé mais lucide. Dès qu’il nous a vu, il a crié : ‘Faites-moi sortir d’ici, je suis bloqué. Il faut de la place pour les ambulances.’ C’est bien là où les ambulances et les voisins allaient arriver.

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 vue de la scène depuis notre balcon

Le frère d’Abu Ghassam avait totalement disparu. Il a fallu plus d’une heure pour le retirer du sable … mort, bien sûr. Deux mètres à côté du taxi, il y avait un grand trou d’environ 10 mètres de profondeur. Abu Ghassan était gravement blessé. Je doute qu’il va s’en sortir.

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 On dégage le corps du frère d’Abu Ghassan

Après le départ des ambulances, j’ai commencé à faire les bagages pour quitter la maison. Mais je n’ai pas pu le faire : deux autres missiles sont tombés dans l’entourage. Notre effroi était extrême – il fallait beaucoup de courage – ou peut-être de peur ?! - pour oser sortir à ce moment-là. En m’éloignant de la maison, je n’ai pas pu retenir mes larmes ni de cacher ma peur aux enfants.

Les jours suivants, les massacres continuent à Gaza : enfants, bébés, innocents, humains, journalistes, des gens comme Abu Ghassan et son frère qui par malchance se trouvait « au mauvais moment au mauvais endroit ».

On pointe du doigt les roquettes lancées depuis des mosquées ou des terrains vides pour justifier les bombardements. Certains trouvent que ces roquettes nous rapportent le Malheur. Je suis toujours convaincue qu’Israël trouvera toujours des prétextes pour massacrer mon peuple. Et le monde trouvera toujours des raisons pour justifier son silence.

Dans ma tête sonne des mots qui viennent facilement à la bouche:  « droits de l’homme, » « démocratie », « liberté » : de « l’humanité » d’un côté, et « Palestiniens terroristes » de l’autre côté. C’est le monde à l’envers ou quoi ?!

Ma fille de 9 ans me demande pourquoi nous sommes Palestiniens, pourquoi nous ne sommes pas français ou chinois ou n’importe quoi, mais pas Palestiniens !

 Dania »

 Les photos sont prises par Dania et Mohammed Musallem.

Contacts pour Mohammed Musallem:

Mohammed Musallam
Painter, Installation, Curator,
lecturer of Fine Arts College,
Al-Aqsa University, Gaza.
0097 0599 74 10 63
musallam_4m@yahoo.com
http://www.mohammedmusallam.com

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