05/01/2013

Toutes les oreilles sont-elles sourdes ?

Autrefois, les kibboutz ruraux étaient l’âme et la conscience même de l’Etat d’Israël. En ce moment, le kibboutz urbain de Sderot, voisin proche de Gaza, somme le gouvernement israélien de changer sa politique envers la bande de Gaza. Nomika Zion a publié une éloquente lettre en hébreu sur Internet durant les bombardements de novembre 2012. La traduction anglaise apparaît dans le New York Review of Books du 10 janvier 2013. Voici la traduction de cette lettre que Mme Zion adresse à Benjamin Netanyahou avec une introduction d’Avishai Margalit de Sderot. Elle date du 22 novembre 2012.


  « Ce n’est pas seulement la peur, Bibi, c’est le désespoir 

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 Des enfants israéliens dorment dans un abri près de la frontière gazauoie pendant les attaques de roquettes qui font suite à l’assassinat ciblé du chef militaire du Hamas Ahmed al-Jabari, le 14 novembre 2012.

La déclaration suivante fut écrite pendant le bombardement israélien de la bande de Gaza dans les derniers jours de novembre par Nomika Zion. Elle est membre du Migvan, un kibboutz urbain de Sderot, la ville israélienne situé à environ un mile de la frontière avec Gaza. Sderot est la cible préférée des roquettes en provenance de Gaza depuis la deuxième intifada en 2000. En 2008, 50 roquettes par jour furent lancées contre Sderot et dans les derniers jours de décembre 2008, Israël a commencé l’Opération Plomb Durci, ce qui a mené à trois semaines de conflit armé.

Le kibboutz urbain de Migron était fondé en 1987 par un groupe relativement petit dont la plupart des membres sont issus du mouvement des kibboutz agricoles. A Sderot, la première vague de résidents est arrivée dans les années cinquante.  La grande majorité était d’origine marocaine. Une deuxième vague dans les années nonante consistait d’immigrants de l’Union soviétique et d’Ethiopie. Sderot compte aujourd’hui 24'000 habitants.

Les membres du kibboutz urbain de Sderot ont une vie communautaire : tous les salaires des membres sont versés dans un fond commun partagé de façon égalitaire parmi toutes les familles. Les gens de Sderot gèrent une entreprise fleurissante de haute technologie. Ils choisissent ce travail pour la satisfaction personnelle qu’ils y trouvent – le gain financier n’est pas une priorité.

Nomika Zion a grandi dans un kibboutz rural. Elle est la petite fille de Ya’akov Hazan, un leader de Mapam, le Parti des Ouvriers Unis [United Workers Party]. Hazan, personnalité bien connue dans l’histoire du mouvement des travailleurs israéliens, souscrivait à l’idée du kibboutz comme idéal de vie agricole. Nomika Zion est une des fondateurs du Migvan et membre de l’Autre Voix [Other Voice], fondé en 2008. Cette organisation de citoyens de Sderot et sa région appellent à une solution non-violente du conflit actuel …. – Avishai Margalit »

« Sderot, 22 novembre 2012

Ceci n’est pas ma guerre, Bibi, pas plus que la guerre maudite qui l’a précédée – pas à mon nom ni pour ma sécurité. Pas plus que les assassinats théâtraux et vantés du chef militaire du Hamas Ahmed al- Jabari en novembre et du chef du Hamas Abdel Aziz Rantisi en 2004, et le fondateur du Hamas Sheikh Yassin et Al-Kaysi, et Shahada et Ayash – même s’ils étaient mauvais – ils n’étaient ni pour moi ni pour ma sécurité. Pas plus que les litanies d’opérations militaires israéliennes, couchées dans un langage qui visait à tromper afin d’adoucir les profondeurs de leur destruction : pas L’Arc en Ciel (2004), ni Première Pluie (2005), ni L’Hiver Chaud (2008), ni Pluie d’Eté (2006) ni Plomb Durci (2009) ni la plus récente Colonne de Nuée.

Je ne me suis jamais sentie un minimum en sécurité ni en paix lorsque nos avions passaient dans le ciel de Sderot en route vers Gaza dans la nuit pour ‘écraser la tête de serpent’ d’un chef quelconque et n’importe qui d’autre qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne me suis pas sentie plus protégée lorsque deux cents foyers ont été rasés une nuit froide d’hiver en 2004 et deux mille personnes devinrent réfugiées sans abri, ni quand la centrale électrique de Gaza fut bombardée, laissant un demi-million de personnes sans électricité. 

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 La centrale électrique de Gaza bombardée par l’aviation israélienne
Le 28 juin 2006 (B’Tselem)

Je n’ai pas ressenti de sérénité lorsque les bulldozers ont rasé des maisons, y compris des champs, des vergers et des poulaillers; lorsque les tanks ont tiré interminablement ; lorsque les chocs acoustiques se sont succédés, en faisant trembler les fenêtres et semant la terreur. Aucune tranquillité pour moi depuis que le siège fut imposé sur la bande de Gaza et que les autorités ont essayé de calculer scientifiquement le nombre de calories dont un gazaoui a besoin pour survivre. Et surtout pas de sérénité au lancement de ‘la mère de toutes les opérations’ Plomb Durci lorsqu’un escadron d’hélicoptères a tué 89 jeunes dans une école de police. (Comment est-ce qu’on se sent quand on tue 89 jeunes dans un espace de trois minutes avec cinq missiles ?) Et depuis - des dizaines de milliers de foyers été bombardés, l’infrastructure écrasée, les corps alignés, rangée après rangée, des enfants sans nom, des jeunes dépourvus de visage, des citoyens sans identité. Il y a mille et un moyens de réprimer la violence par la violence, mais pas un seul n’a jamais réussi à l’annihiler. 

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Enfants Dalou 19 novembre 2012

Témoignage de leur père :  

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Alors, qu’est-ce que nous avons gagné en retour ? Plus de Qassams, plus de destruction, plus de terreur, plus de peur, plus de sang, plus de haine, plus d’envie de vengeance et une perte plus profonde de la foi. Tout compris. Chaque fois, c’est plus profond ; chaque fois, c’est moins réversible. Tout citoyen de Sderot sait qu’à la prochaine opération militaire, Sderot vivra un état d’urgence. Seulement, cette fois-ci, ce sera une folie nationale.

C’est difficile d’expliquer aux gens qui ne vivent pas ici, ce qu’une escalade profonde veut dire aux résidents de Sderot et ses alentours, ce que cela veut dire de vivre tout le temps dans une zone de guerre. C’est plus facile de vivre trois semaines de guerre que de survivre à un conflit sans fin. C’est sans-cesse, les années qui passent, l’expérience cumulative, les anxiétés qui résurgent tout le temps, le traumatisme sans post-traumatisme.

‘La musique de guerre’ orchestre nos vies lorsque les avions, les hélicoptères, les bombes et les missiles égratignent nos oreilles et nos âmes. Cette ‘musique’ te suit à la salle de bain, t’accompagne au travail, te poursuit lors de ta douche hâtive, te couches dans ton lit complètement habillé au cas où une sirène te ferait sauter du lit pour te précipiter à l’abri avant l’arrivée du prochain missile.

C’est toujours et toujours et toujours. C’est de nouveau et de nouveau et de nouveau, et toujours plus la même chose. Encore une opération militaire, une mini-guerre, la guerre. Encore une fois, les braves généraux, nos journalistes sur place, la merveilleuse solidarité israélienne – toujours en réserve exprès pour ces moments de guerre … le speaker de la télévision Ron Daniel livre de la violence des bureaux du conseil de guerre en direct à l’écran, et encore une fois, notre heure la plus noble se répète ad nauseam.…

Ainsi, pendant des décennies, des politiciens, des généraux et leurs porte-paroles fidèles des media construisent le paradigme de pouvoir et la mort d’une alternative. Ainsi, pendant des décennies, des milliers d’heures d’informations diffusées ont construit un bouclier de défense contre une prise de conscience. Ce paradigme est si enraciné, si agressif de manière monolithique, qu’aucun Dôme de Fer pourrait le détourner. … 

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Nomika Zion 7.08.12 (K. Roldan http://eappi.org/en/news/ea-reports/r.html?tx_ttnews%5Btt_news%5D=16345&tx_ttnews%5BbackPid%5D=4837&cHash=d87199266a9f64c3c611c8e8b7ba1331)

Comment est-ce que nous, comme société, avons perdu la capacité de formuler des questions quant à la faisabilité d’une alternative politique ? Comment se fait-il qu’un individu qui suggère une solution non-violente est réduit à un désillusionné, un traître, tandis que l’autre qui appelle à raser Gaza est un vrai patriote ? Comment la paix est-elle devenue l’ennemi du peuple et la guerre, le choix toujours préféré ?

Comment se fait-il que le dialogue et les accords causent plus de peur qu’une salve de missiles ? Et comment est-ce que des processus déshumanisants nous ont rendus imperméables aux souffrances des autres ? Comment avons-nous perdu la capacité de ressentir de l’empathie ? Faut-il qu’une fille de Gaza, dont l’école était bombardée, ait vu sa meilleure amie tuée devant ses yeux, pour nous persuader qu’eux, aussi, sont des êtres humains ? Et comment est-ce possible qu’une nation qui a occupé le territoire d’un autre peuple pendant quarante-cinq ans continue à se dire, avec la plus grande conviction, que nous sommes la seule et unique victime dans cette histoire ? Le mal de l’occupation est devenu si banal que personne n’y voit plus de mal.

Depuis cinq ans, Kol Aher (the Other Voice) poursuit un dialogue avec les résidents de Gaza. C’est un effort délibéré pour éviter d’être emporté par le déluge de haine et de déshumanisation. C’est une décision de voir des gens, pas des bombes et missiles. C’est une décision de préserver un esprit sain dans un paysage de violence. C’est une décision d’inclure un autre discours, précisément parce qu’il est si difficile de témoigner, les cœurs brisés, à la destruction et le traumatisme, la détresse sans fin, qui est l’expérience de nos amis de l’autre côté de la barrière. C’est pour cela que pendant la guerre, c’était extrêmement difficile pour nous, nous vivions toujours cette expérience dans toutes ses dimensions, pas uniquement dans la dichotomie commode du « bien » et du « mal ». Gaza, Sdrot, Zion, Netanyahou, vilence, guerre, dialogue, Hamas, non-violence, kibboutz, Israël, Other Voice

Wall painting in Sderot 25 novembre 2012 (Jan Miller)

Mais Kol Aher est aussi un appel politique clair pour des négociations et un dialogue avec le Hamas – direct ou indirect – un appel pour lever le siège et le blocus de Gaza, pour ouvrir les passages à la frontière, pour établir des arrangements de sécurité avec des garanties internationales, pour promouvoir le commerce – en pensant aux changements dans le monde arabe – et un appel pour tuer le monstre de l’occupation. C’est un essai quasi désespéré que nous faisons – ici et c’est un comble ! – d’élever une autre voix dans une démocratie qui se rétrécit. Notre effort est presque une note de bas de page noyée par le bruit des media qui crie avec l’intoxication du pouvoir et l’extase de la guerre.

La Colonne de Défense n’était pas ma guerre à moi, Bibi. Le désespoir, par contre, est complètement le mien. Intime et profond, drainant et affaiblissant. Au regard de l’histoire passée, il est difficile d’être optimiste concernant le cessez-le-feu négocié sous les auspices égyptiens, annoncé le 21 novembre. Douze ans de salves de violence sans espoir ont laissé leurs traces. Pendant les premières années, il y avait encore l’espoir que les choses puissent être différentes dans l’avenir. Puis, il ne reste que l’illusion de l’espoir. En ce moment, on réalise que la violence est là pour toujours, et qu’elle va empirer avec chaque escalade. La guerre est l’élément le  plus constant de nos vies, … Il n’y a pas de leaders, maintenant ou plus tard, qui soient assez forts et qui jouissent d’une légitimité, pour s’adresser aux questions les plus urgentes. Bientôt, il n’y aura plus besoin de questionnement et plus personne ne restera qui aurait envie de poser ces questions.

La vie est dure quand il ne reste rien auquel on peut croire. C’est dur à Sderot. C’est très dur à Gaza. Il y a un prix au désespoir, Bibi. Un horizon fermé. Une prise de conscience bloquée. La vie sans espoir coûte cher au niveau mental. Nous continuerons à lever une autre voix dans la lumière qui baisse en attendant la prochaine salve sanglante … »

Commentaires

"La vie sans espoir coûte cher au niveau mental", tout est dit dans cette terrible phrase, conclusion d'un témoignage impartial, qu'il fallait relayer !

Écrit par : Francis GRUZELLE | 05/01/2013

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