18/12/2013

« Nous Sommes Tous Choisis »

Tout le monde l’aimait : Israël, dont les médecins ont fait de leur mieux pour tenter de le guérir; l’Europe, où il venait parfois parler de son travail, notamment à la radio suisse alémanique, et sa terre mère, la Palestine. Dr Eyad Sarraj est mort hier soir. Il avait 70 ans. Je l’ai rencontré pour la première fois à Gaza en 2002. Il s’est excusé de ne pas parler français – il aurait voulu l’apprendre – mais toutes ses études se sont passées en arabe et anglais. Lors de mon séjour en 2007, j’ai appris qu’il luttait contre la leucémie. La dernière fois avec lui, c’était dans son jardin en novembre 2011. Je lui faisais parvenir une contribution d’une amie genevoise pour le Programme de sante mentale de la communauté de Gaza (GCMHP), l’organisation unique qu’il a fondé en 1990. Son collègue et ami de longue date, Dr Husam El-Nounou, interviewé par Al Jazeera anglais explique: «Il était le pionnier de la santé mentale en Palestine. ».


Dr Sarraj est arrivé à Gaza à l’âge de quatre ans, avec sa famille, réfugiée de Beer-Sheva.  Il fut surtout préoccupé par les conséquences de traumatismes de la guerre sur les enfants. Il a introduit la pratique de la psychothérapie en Palestine, alors même que les problèmes mentaux sont traditionnellement perçus comme une honte. En premier lieu, lui et son équipe faisaient comprendre qu’un enfant avec des problèmes psychologiques n’était ni désobéissant, ni irrationnel. Lors d’une situation problématique, le traitement était proposé dans son contexte scolaire et familial. Ainsi, un élève dont le comportement posait problème en classe était vu par un éducateur du GCMPH. Par la suite, il rendait visite à la famille et prenait contact avec l’enseignant dans son école.  

Pour Dr Sarraj, la santé mentale et les droits de l’homme étaient inextricablement liés. L’occupation israélienne a laissé des traces chez chaque palestinien, dit-il. Croyant fermement dans l’importance des jeunes pour construire une société viable, Dr Sarraj a organisé un colloque de deux jours en janvier 2013 sur les conséquences des attaques sur Gaza (novembre 2012). Le Premier Ministre Ismail Haniyeh et Dr Sarraj se sont adressés aux participants lors de la clôture, comme le décrit la bloggeuse Rana Baker dans un article sur la conférence. Elle connaissait le docteur comme « un intellectuel palestinien dont les critiques ouvertes de Yasser Arafat lui ont valu un séjour dans les prisons de l’Autorité Palestinienne en 1995. » En fait, Dr Sarraj fut arrêté à trois occasions différentes pour avoir critiqué des abus de droits humain de la part des autorités palestiniennes.

Volontier critique de toute entrave à une solution pacifique au conflit israélo-palestinien, Dr Sarraj écrit pendant les attaques de l’Opération Plomb Durci en décembre-janvier 2008 – 2009, « … ce que nous fait Israël en ce moment ne fera que renforcer le Hamas. » Dr Sarraj dénonçait le siège mené par Israël sur la bande de Gaza comme il appelait à la réconciliation entre Fatah et Hamas. Il voyait bien plus loin que des intérêts politiques du moment. « Je m’en fiche des Etats, » disait-il, « ce qui est important pour moi, ce sont les gens. » Son intégrité commandait le respect de ses amis et de ses adversaires. Vous pouvez l’écouter, en anglais, dans un entretien filmé en avril 2012 : http://www.youtube.com/watch?v=Icp87DPicM8

Commentaires

Puisse-t-il un jour y avoir plus de gens comme lui dans cette partie du monde.
Mais hélas, tant que les fanatismes et les radicalismes existeront (à Gaza comme en Israël) il coulera encore beaucoup d'eau dans nos rivières.

Écrit par : Lambert | 19/12/2013

Permettez-moi d’être optimiste ! Il y a beaucoup de gens dans cette partie du monde qui œuvrent avec toute leur énergie pour une solution juste à ce conflit. Ils travaillent, ils écrivent, ils se permettent d’espérer pour les générations futures. Je cite en vrac Daphna Golan-Agnon (« Next Year in Jerusalem"), Rifat Kassis (« Kairos for Palestine »), Raji Sourani (http://carol.blog.tdg.ch/archive/2013/12/02/quatre-individus-exceptionnels-250468.html )et Samira Srur (http://www.npacl.com/modules/articles/article.php?id=95. Je citerai encore le prêtre du Holy Family Church à Gaza, Fr. Jorge Hernandez et le rabbin israélien Michael Melchior. Ils méritent tous d’être soutenus.

Écrit par : Carol Scheller | 19/12/2013

merci chère Carol: « Je m’en fiche des Etats, » disait-il, « ce qui est important pour moi, ce sont les gens. » Un bel exemple, sa disparition reste une présence et un encouragement. C'est infiniment bon de vous lire. à bientôt! claire-marie

Écrit par : cmj | 19/12/2013

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