19/01/2014

Une italienne à Gaza

Rosa Schiano vit à Gaza depuis deux ans. Après une longue observation de la situation précaire des pêcheurs et des paysans, l’activiste italienne s’est décidée à témoigner. Son reportage en anglais se trouve sur le site de l’International Solidarity Movement. Je le traduis ici.

bande de Gaza, économie, siège, blocus, fermeture, Kerem Shalom, commerce, paysans, Israël, exportations, Cisjordanie, Protocole de Paris, fraisesFraises de Beit Lahia sur les tables genevoises ? (Photo par Rosa Schiano)


 " L’économie de Gaza fracassée par le siège israélien
15 janvier, International Solidarity Mouvement, Rosa Schiano, Gaza, Palestine occupée

Pendant l’année 1913, les autorités israéliennes ont fermé le seul passage pour les marchandises à Karm Abu Salem (Kerem Shalom) durant 150 jours, soit 41% des jours ouvrables, selon un rapport récent de la Chambre de commerce, de l’industrie et de l’agriculture de la bande de Gaza. Le rapport souligne que la fermeture prolongée du passage commercial viole les accords de cessez-le-feu conclus en novembre 2012 suite à l’offensive israélienne « Opération Pilier de Défense ». Selon le rapport, le passage est maintenu ouvert par Israël 22 jours par mois et fermé samedi et dimanche, mais il est aussi toujours fermé lors des fêtes juives pour des ‘raisons de sécurité’. Le rapport évalue à 55'833 le nombre de camions de marchandise autorisés d’entrer en 2013, c’est 1'578 de moins que ceux admis en 2012. Quant au nombre de camions d’exportations autorisés, ils sont au nombre de 187 en 2013, pour 234 en 2012, des produits en grande partie agricoles.

Le rapport décrit également l’impact de la fermeture des tunnels par l’Egypte. Cette fermeture a causé d’énormes pertes économiques ces six derniers mois – elles sont le résultat direct de l’interruption des activités économiques et une chute de la production, observables dans le chiffre de la produit domestique total qui baisse de 60%. A la fin de l’année 2013, le chômage s’élevait à plus de 39%.

Le rapport du Centre palestinien pour les droits humains du mois de novembre 2013 affirme que les matériaux admis dans la bande de Gaza ne remplissent pas les besoins de la population. Gaza manque de services, de carburant et de matériaux pour la construction. Karm Abu Shalom a été fermé 10 jours durant ce mois, soit 30%  de la période totale. La plupart des importations sont périssables. … De manière exceptionnelle, Israël a autorisé l’exportation de 20 camions de marchandise en novembre : fraises, menthe, ail, basilic et fleurs.

 bande de Gaza, économie, siège, blocus, fermeture, Kerem Shalom, commerce, paysans, Israël, exportations, Cisjordanie, Protocole de Paris, fraisesRécolte de fraises Beit Lahia (nord de la bande de Gaza) 10 décembre 2013 (Ashraf / APA images)

Et nous voici ici au point crucial : Israël n’autorise de telles exportations qu’aux marchés européens ou non-européens mais pas à la Cisjordanie. Pourquoi est-ce qu’Israël ne permet pas aux Palestiniens de Gaza de vendre leurs produits en Cisjordanie, à l’intérieur de la Palestine ?

Il semble que, d’une part, cette politique fait partie de la punition collective du blocus qui vise à empêcher toute croissance économique de la bande de Gaza. D’autre part, Israël cherche à protéger son propre marché et de vendre ses produits dans les territoires occupés.

Un paysan de Beit Lahia, au nord de la bande de Gaza témoigne : ‘Nous faisons face à beaucoup de difficultés, principalement dues à la fermeture du passage. En général, les exportations sont admises deux fois par semaine. Parfois, nous sommes obligés de congeler les fraises à cause de la fermeture. Il n’y a pas d’exportations en Cisjordanie. Elles sont proscrites.’ Le fait qu’on peut parler d’‘exportations’ de produits palestiniens dans une autre partie de la Palestine montre les divisions créées par les barrières de l’occupation et ses pratiques qui visent à séparer la population. ‘Il n’y a pas de droit international à Gaza,’ continue le paysan. ‘Les paysans doivent assumer les frais de transport et aussi les coûts du travail et la mise en carton. Selon un autre paysan de Beit Lahia, un carton de fraises de 2,5 kilos coûte 12 shekels, à peu près 3 euros. Les paysans reçoivent 25 shekels par carton, ou 5,25 euros, ce qui leur donne un profit de 13 shekels. 

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Abu Sami, paysan de Beit Lahia (Photo par Rosa Schiano)

Abu Sami, un paysan de Beit Lahia, nous raconte l’histoire des fraises à Gaza. ‘Beit Lahia a commencé à cultiver des fraises en 1967. Avant l’arrivée de l’Autorité palestinienne, nous exportions nos produits avec l’étiquette d’Agrexco, compagnie israélienne, donc en tant que produits israéliens, pas de produits palestiniens. Plus tard, les pays européens ont demandé à Israël d’autoriser les Palestiniens à vendre leurs marchandises en tant que produits palestiniens sans être sujet à des impôts. Nos produits sont agricoles : haricots, courgettes, fraises et plusieurs autres légumes. Nous nous concentrons sur les cultures commerciales et les fleurs. Après que le siège ait commencé, depuis 2006-2007, Israël a fermé les passages et nous n’avons pas pu continuer avec nos exportations. L’Union européenne a sommé Israël de permettre aux Palestiniens d’exporter leurs produits avec une étiquette indiquant l’origine palestinienne mais nous somme obligés de vendre nos produits par l’intermédiaire de compagnies israéliennes.’ Abu Sami nous indique le carton utilisé pour exporter ses fraises : sur le côté, on peut lire le nom de la coopérative palestinienne et le logo de l’exportateur israélien, Arava Export Growers.

‘Le Protocole de Paris lie l’économie palestinienne à l’économie israélienne,’ dit Abu Sami. ‘La plupart des produits palestiniens partent en Europe et un peu en Russie. Nous avons demandé de pouvoir vendre en Cisjordanie mais les autorités israéliennes ont refusé. Ils nous ont dit : « Ceci est une décision politique ».’ 

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Le carton des fraises exportées de Beit Lahia (Photo par Rosa Schiano)

Les compagnies israéliennes gagnent 6% sur la vente des produits palestiniens. ‘Nous, les paysans, avons perdu beaucoup,’ explique Abu Sami. ‘Avant 2005, nous plantions environ 2500 dunums. Maintenant, nous ne cultivons plus que 700 dunums. A Khan Younis et à Rafah, nous avons commencé à planter des herbes, des poivrons verts et des tomates cerise. En ce moment, le prix des fraises sur les marchés européens est trop bas. Nous avons cessé d’exporter.’ Il y aura des réunions ces prochains jours et les paysans vont décider de ce qu’ils exporteront dans les semaines qui viennent. Le coût du matériel est élevé. Les paysans ne gagnent rien des exportations autorisées en Europe et le marché qui serait le plus profitable, en Cisjordanie, leur est fermé.

Le Protocole de Paris, un accord sur les relations économiques entre Israël et l’Organisation de Libération de la Palestine, fut signé le 29 avril 1994 comme partie des Accords d’Oslo. Il a fait de l’économie palestinienne un otage d’Israël, dans le secteur de la production comme dans l’échange de biens. Les exportations et les importations sont sous le contrôle exclusif d’Israël qui décide de la quantité, des documents requis, des procédures à la douane, des impôts et du rythme des échanges.

A cause de l’interdiction sur les exportations, la croissance économique de la bande de Gaza est encore plus compromise. Une croissance économique pourrait découler des exportations renouvelées avec des marchés étrangers mais surtout avec des échanges économiques et le commerce avec la Cisjordanie. »

Voici les contacts de Rosa Schiano :

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Rosa Schiano
@rosa_schiano
Italian activist and photoreporter. Live in Gaza.
Gaza · ilblogdioliva.blogspot.com 
 

 

 

 

 

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