16/02/2014

L’horizon d’une pêcheuse

Loin de sa maison sur la petite île de Styrsö dans l’archipel de Göteborg, Charlie Andreasson vit à Gaza depuis juin 2013. Le suédois de la mer baltique serait normalement au travail sur un ferry entre Göteborg et ses îles. Il a choisi un séjour au bord de la Méditerranée pour aider à la réfection du bateau Arche de Gaza. Charlie inspire confiance aux gens qu’il rencontre, ce qui lui permet de rédiger des articles comme celui-ci, dont je vous propose la traduction.

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Madleen Kolab (photo Charlie Andreasson)


 « Madleen Kolab, l’unique pêcheuse de Gaz
9 février 2014, International Solidarity Movement, Charlie Andreasson, Gaza, Palestine occupée

Je l’ai vue, plus d’une fois, debout, là au bord de l’eau face au port : elle regardait les bateaux, puis son regard allait plus loin, vers l’horizon. Un petit instant, je me voyais enfant, lorsque j’enfourchais mon vélo pour aller jusqu’aux quais où je regardais  longuement les bateaux qui disparaissaient à l’horizon, en me demandant ce qu’il y avait au-delà de cette ligne lointaine. Je me suis demandé si c’était la même chose pour elle. Mais elle n’est pas un enfant – c’est une jeune adulte, une femme forte.

Sur ma demande, un ami a arrangé une rencontre avec Madleen Kolab, 19 ans, la seule femme parmi les pêcheurs de Gaza. Depuis bientôt deux ans, elle refuse tout entretien avec un journaliste puisqu’elle soupçonne que c’est dans l’intention d’avancer dans leur carrière qu’ils veulent l’interviewer. Elle a fait une exception pour moi puisqu’elle me savait engagé dans la réfection du vieux bateau de pêcheur destiné à la mer pour la cause palestinienne, l’Arche de Gaza.

Madleen avait six ans lorsqu’elle a commencé à accompagner son père à la pêche : elle savait très tôt quelle était sa vocation. Elle respire l’air de la liberté en mer, c’était son choix à elle seule de devenir pêcheuse. Elle m’assurait qu’elle est respectée par les autres pêcheurs comme collègue égale à eux, quoiqu’elle ait dû s’affirmer pour gagner cette rare reconnaissance. 

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Madleen au travail (photo Joe Catron)

Madleen est l’ainée, elle a deux frères et une sœur. Elle va à la pêche avec son frère cadet dans un hasaka, un petit bateau ouvert, muni d’un moteur hors bord. Auparavant, elle naviguait dans un bateau muni de rames, mais, avec un moteur, elle peut aller plus loin de la côte où il y plus de poissons. Ce genre de bateau est aussi plus stable. Madleen a pourtant souvent subi des tirs par balles provenant des bateaux israéliens qui patrouillent la mer. Une fois, elle a frisé l’arrestation mais, lorsque les soldats israéliens ont découvert qu’ils avaient à faire à une femme, ils lui ont simplement imposé de retourner au port, dépassés par cette situation inouïe. … Madleen se place plutôt au milieu des bateaux lorsqu’ils sortent du port. Vers l’extérieur, un bateau risque plus d’être isolé et arrêté par les israéliens. Elle préfère lutter avec les autres dans des eaux peu profondes où la pêche est moins bonne que dans les eaux plus profondes mais plus risquées. Cependant, elle reste consciente que, si les militaires se décident d’arrêter un bateau particulier, ils arrivent à le séparer des autres.

J’ai demandé à Madleen si elle avait remarqué une escalade de la violence. En janvier, il y avait 13 attaques sur des bateaux de pêcheurs – une seule à la limite de six miles nautiques, les autres à trois miles de la côte. Madleen m’a explique que, d’après son expérience, si la limite est fixée en principe à six miles, la marine israélienne met la limite à cinq. De même, à l’époque où la limite était à trois miles, elle était en réalité à deux. En ce moment, les attaques ont lieu particulièrement près de la côte à son avis puisque c’est la haute saison de pêche. Israël veut rendre difficile pour les pêcheurs de gagner leur vie. Son avis rejoint celui des autres pêcheurs avec qui j’ai discuté, qui ont subi une arrestation, ayant perdu leur bateau et leur équipement. Les militaires israéliens savent qu’ils ont les mains libres pour continuer leurs abus puisqu’il n’y a aucune protestation du reste du monde. 

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Des bateaux de pêcheurs dans le port de Gaza. Les hasakas sont les plus petits bateaux au premier plan. (Photo
Mohammed Abu Sal)

Mais que ferait Madleen s’il n’y avait pas de blocus ? Est-ce qu’elle quitterait Gaza ? Madleen n’hésite pas : elle resterait. La Palestine, c’est son chez elle. Elle irait tout de même plus loin dans la mer pour pêcher, loin des eaux peu profondes pauvres en poissons. Elle souhaite que la communauté internationale parvienne à mettre assez de pression sur Israël pour que ce blocus illégal et inhumain soit levé. Les pêcheurs n’y arrivent pas. Madleen insiste : c’est leur droit de pêcher dans les eaux qui sont les leurs. En ce moment, elle vit dans un cauchemar : le futur semble sans promesse. Mais elle espère qu’un jour il y aura une fin au blocus. Tout ce qu’ils peuvent, c’est garder l’espoir.

Le portable de Madleen sonne : elle est attendue. … Je la prends en photos et, avant de me quitter, elle offre son aide dans la mise à mer de l’Arche de Gaza. Mais je pense que je la reverrai à nouveau, debout, face à la mer. Et je réalise que je ne lui ai pas posé cette question : à quoi pense-t-elle en regardant vers l’horizon ? » 

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L’horizon à Gaza, septembre 2013 (photo S. L)

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