02/04/2014

Perpétuer l’héritage culturel en tissant

Fabriquer des tapis traditionnels à Gaza est un art qui meurt. Charlie Andreasson raconte sa conversation avec un Palestinien, fin connaisseur de cette industrie. Je livre ici la traduction de son article, originalement en anglais. 

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M. Mahmoud Al Sawaf avec un tapis tissé main (Photo Awni Farhat)


« Leur but est d’éradiquer la culture et l’histoire palestiniennes » : une usine de tapis à Gaza sous le siège
Charlie Andreasson, 28 mars 2014, International Solidarity Movement, Gaza, Palestine occupée

Avant de nous installer devant un verre de café turc parmi les étagères remplies de piles de tapis tissés rangés méticuleusement, M. Mahmoud Al Sawaf, 68 ans, me guide pour un tour de sa petite usine. C’est assez vite fait. Il n’y a qu’un métier à tisser mécanisé et un métier manuel. Le marché à Gaza est trop petit pour en avoir plus.

Avant que le siège s’intensifie en 2007, l’usine était plus grande : 17 personnes y travaillaient, il y avait 9 métiers mécanisé et 15 métiers manuels. Il y avait des centaines de travailleurs de cette spécialité dans la bande de Gaza. Maintenant, il ne reste que cinq de ces usines. Celle de Mahmoud est actuellement la seule utilisant encore un métier à tisser électrique mais les coupures dans le courant entravent son fonctionnement. Selon Mahmoud, les problèmes ont commencé avec le retrait des israéliens de la bande de Gaza en 2005. Il voit les évènements dans une perspective large.

tapis sur métier à tisser.jpgLe seul métier à tisser manuel de l’usine (Photo Awni Farhat)

« Nous sommes toujours occupés », dit-il. « Ils contrôlent notre espace aérien, nos frontières sur terre et sur mer, notre économie et nos vies. Tout ce qui est différent, c’est que cela se passe sans leur présence physique sur place. Mais lorsqu’ils étaient ici, les conditions d’échange économique étaient fort différentes même si les Palestiniens étaient traités comme des gens de deuxième classe. » A cette époque, Mahmoud était autorisé à voyager et faire du commerce avec la Cisjordanie, la Jordanie et les pays du Golfe. Tout cela est impossible aujourd’hui.

Mahmoud me montre une pile de tapis posés par terre destinée à un Palestinien en Ukraine. Il n’a aucune idée comment il peut les lui envoyer.

Il n’a aucune amertume envers les Israéliens : il souligne que ce n’est pas forcément la population qui soutient les politiques de leur gouvernement. Il ne met pas toute la faute sur le gouvernement israélien non plus, mais plutôt sur les gouvernements du monde qui permettent à la situation de perdurer. Mahmoud espère que la situation va s’améliorer – « Autrement, » dit-il, « nous n’avons aucune raison de vivre. » Il espère que l’Arche de Gaza montrera au monde que Gaza a besoin de faire du commerce pour faire partie de l’économie globale et de ne pas dépendre de l’aide comme c’est le cas en ce moment.

Mais une arche ne fera pas un changement durable. Il doit y en avoir beaucoup. Il est nécessaire d’assurer la continuité de la production et une économie d’exportation ouverte. Ces conditions sont prétéritées depuis le début du blocus. Une des raisons d’être du siège est d’étrangler l’économie dit Mahmoud mais il croit qu’il y a une autre raison plus importante à laquelle peu de gens pensent. Il pose son verre.

« Lorsqu’on va au marché, on peut trouver des tapis en abondance – ce sont presque toujours de la pacotille, importée sans problème. Mais quand moi, j’essaye de me procurer du matériel pour tisser des tapis, j’ai énormément de difficultés. Cela peut prendre des mois pour recevoir du matériel dans des quantités de toutes manières insuffisantes. J’ai eu de la chance dans le sens que j’avais un bon stock avant le début du siège. Puis maintenant, nous sommes peu nombreux à y travailler, alors on s’accommode du matériel existant. 

sélection des tapis.jpg
On entrevoit quelques motifs traditionnels sur ces tapis (Photo Awni Farhat)

« Non - la raison la plus importante, c’est d’éradiquer la culture et l’histoire de la Palestine. On appelle ceci parfois une menace à la sécurité et dans un certain sens, on n’a pas tort, mais pas du tout par rapport aux Israéliens, plutôt par rapport à la politique de déni de leur gouvernement. C’est pour cette raison que l’importation des tapis produits en masse en Chine est autorisée tandis qu’il me sera probablement impossible d’envoyer mes tapis en Ukraine. Je conserve donc un grand espoir dans le projet de l’Arche de Gaza – pas pour mon économie personnelle et la survie de mon usine mais bien pour l’existence même des palestiniens. »

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