09/06/2014

« Raconter l’histoire : passe-temps de prédilection des Gaziotes »

C’est le titre d’un article récent dans « This Week in Palestine » par Elena Qleibo. Elle a une connaissance fine de Gaza. Le Pariscope de la  Palestine, « This Week in Palestine » offre chaque mois des informations culturelles et pratiques en anglais destinées aux visiteurs de la région. Anthropologue culturelle, Mme Qleibo mène une recherche dans une université française depuis cinq ans sur l’identité gaziote. Voici ma traduction partielle de son article pour « This Week in Palestine »

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 S’amuser à la plage à Gaza (photo: Mahmoud Abou Ghalwa)


« Les conversations de tous les jours à Gaza racontent l’histoire jusque dans les plus petits détails. Chaque évènement social, heureux ou triste, est prétexte pour remémorer le passé. Cela se passe en famille ou entre amis et connaissances. Le passé lointain renaît ainsi dans un présent tout proche : les limites du temps se dessoudent. Dans mon expérience, ce sont les promenades le long de la mer et les réunions familiales qui priment dans les souvenirs heureux. 

Dans le discours journalier des Gaziotes, on découvre une compréhension étonnante de certains évènements historiques marquants qui détermine ce dont on se rappelle et discute d’un côté et ce que l’on escamote ou oublie de l’autre. En même temps, la conversation se focalise sur une pléthore de détails dans les souvenirs de chaque individu. Le discours normatif acquiert ainsi une vie autonome qui définit les sujets acceptables et contribue à une vision collective des expériences partagées ensemble.

Cette dynamique produit un musée virtuel d’histoires orales personnelles qui forment la base de l’historiographie gaziote. Les souvenirs individuels évoqués tous les jours, discutés et élaborés sur le fond de certains évènements historiques, se transforment en ‘vérité’ et ‘réalité’. A travers ce discours collectif, chaque individu a la possibilité de s’approprier l’histoire et de trouver un sens à son propre vécu.

J’ai eu la chance de pouvoir écouter des Gaziotes qui ont pris le temps de partager leurs souvenirs avec moi. Les personnes âgées en particulier possèdent une culture qui dépasse tout diplôme ou spécialisation. Il y a, par exemple, Abu Ghazi Mushtaha, 87 ans, qui vient d’une des familles notables de l’est de la ville de Gaza dans le quartier de Shaja’ia. Il est chimiste et hautement instruit. Abu Ghazi a vécu toute l’histoire depuis le Mandat britannique [1920-1948 ndlt] jusqu’à la période actuelle du Hamas. Il était éduqué dans les écoles du Mandat et a ensuite poursuivi ses études supérieures sous l’administration égyptienne. Avant et pendant l’occupation israélienne, Abu Ghazi était le responsable du laboratoire de l’Hopital Al-Zuhur (aujourd’hui, géré par la municipalité de Gaza). Il raconte: ‘Dans trois décennies, j’ai été témoin de l’ascension et la chute des Ottomans! Sous le Mandat britannique, c’étaient des méchants tyrans ; sous les égyptiens, des patriotes musulmans protecteurs de la Palestine ; aujourd’hui, on les voit comme des alliés amis. Ce changement d’attitude fut réfléchi par des modifications parallèles dans le curriculum des écoles.’ Abu Ghazi a apprécié l’enseignement de l’anglais (méthode Morris) au temps du Mandat : ‘C’était un bon système avec une ouverture merveilleuse sur le monde. J’ai passé l’examen de diplôme à Jérusalem. Le monde était ouvert en ce moment-là.’ 

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Frères et sœurs de la famille Mushtaha à un repas familiale du vendredi (photo Wassem Mushtaha)

Ali Abu Shahla, un des premiers ingénieurs de Gaza, était responsable pour l’aménagement à la municipalité de Gaza dans les années 70. Lui aussi a observé que ‘Le curriculum a changé ces dernières 80 années comme un miroir des différentes occupations dont la bande de Gaza a pâti.’ Il attribue l’excellente qualité de son anglais à son apprentissage par la méthode Morris.

Le spectre de la Nakba hante toute conversation. Mme Rawya El Shawwa, fille de Haj Rashad Shawwa, ancien maire de la ville de Gaza, vient d’une famille de notables du quartier de Shaja’ia. Elle se rappelle des centaines de réfugiés qui sont arrivés à Gaza en 1948 à la recherche d’un abri : ‘Ils ont campé dans nos jardins et nous avons partagé la nourriture et des histoires avec eux. Des membres de ma famille se trouvaient parmi eux … Ils sont arrivés dans un état de choc, épuisés, affamés et assoiffés. J’étais encore enfant.’ Rawya s’arrête et essaie de retrouver ces premiers moments de la Nakba dans sa mémoire. ‘J’ai parlé avec eux, je leur ai demandé ce qui s’était passé et beaucoup d’entre eux ne se souvenaient pas.’

La mémoire structure les souvenirs du peuple dans un discours dont les perspectives, les oublis, les déplacements et les interprétations objectivent le passé en tant qu’élément constitutif du présent. A travers les souvenirs oraux des évènements passés, les gens reprennent possession de leur histoire, la transmettant et l’intégrant dans le contexte socio-politique-économique du présent. La recherche ethnographique, qui étudie l’influence des évènements historiques sur des vies et des expériences individuelles, pose un défi à l’historien: le déroulement de l’histoire s’avère ni impersonnel ni uniforme.

Ecoutez les souvenirs d’Abu Maher: ‘Nous sommes des Gaziotes de la famille Al-Wazir. Mon père travaillait à Ramleh, où je suis né, sous les anglais. Les méthodes anglaises pour apprendre la langue anglaise et l’éducation en général étaient d’un très bon niveau au temps du Mandat. Mon professeur d’histoire était Juif. Cela n’avait pas d’importance pour moi à l’époque. Il nous enseignait à l’aide d’images dans les livres. Nous avons appris l’histoire des Juifs, Babel et le Jugement Dernier. Des années plus tard, nous étions expulsés par les Juifs. Rétrospectivement, je réalise que le complot pour s’accaparer de la terre de la Palestine avait déjà commencé.’ A travers ses souvenirs personnels, Abu Maher se positionne: il ne se définit pas comme un témoin observant les évènements de loin mais comme une victime directe d’un complot qu’il ignorait. Involontairement, il a participé aux évènements majeurs de la Nakba. 

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Des amis au bord de la mer (photo : Mahmoud Abou Ghalwa)

L’histoire comme elle est représentée dans le discours du peuple n’est pas forcément chronologique. En conséquence, l’anthropologue doit réunir les mille et un morceaux dans un tout cohérent, comme s’il s’agissait de restaurer une vieille mosaïque, tout en respectant l’attachement viscéral des témoins aux images qui restent vivantes dans leur mémoire. Lévi-Strauss nous enjoint de distinguer les catégories naturelles de la pensée dérivée des expériences individuelles des stratégies politiques qui jouent le rôle déterminant dans l’élaboration de l’histoire formelle.

Dépourvus de pouvoir, vaincus et évoluant sous le blocus actuel, les réfugiés gardent pourtant le rêve de retourner à leur lieu d’origine. Abu Hazem, refugié du village d’Al Brer, raconte son histoire: ‘Je n’ai pas fréquenté l’école. Nous nous occupions de nos terres. Les écoles étaient à la ville. Néanmoins, je connais l’histoire de mon pays mieux que beaucoup d’autres : c’était juste après la récolte; des Juifs armés sont arrivés pendant la nuit, ils ont menacé de nous tuer si nous ne partions pas. Nous avons essayé de nous arranger avec eux en leur assurant que nous ne les molesterions pas et même, que nous les protégerions. Mais à la fin, nous sommes partis, craignant une autre Deir Yassin. Je suis venu avec ma famille dans le camp de réfugiés de Jabalia. Je venais de me marier avec ma cousine. Nous sommes rentrés plusieurs fois pour aller au village et ramener une partie de la récolte que nous avions laissée derrière nous. Depuis, je suis ici à Jabalia. J’ai rêvé du retour toute ma vie durant et, jusqu’à récemment, je le croyais possible. Avez-vous entendu parler d’Ariel Sharon ? Il nous a pris nos terres pour son ranch et de surcroit, il nous a poursuivis jusqu’à Jabalia avec ses chars, ses avions d’attaque F-16 et tous ses moyens de semer la terreur. J’ai vu des photos de son ranch : on peut y voir nos deux puits et les figuiers à côté des puits.’ …

Les histoires orales récréent l’expérience comme elle a été vécue et aide l’anthropologue à la partager émotionnellement. Les souvenirs des réfugiés à Gaza et des Gaziotes de souche se rejoignent dans un discours positif distingué par un mélange d’humour et de larmes. Nizar, né dans le camp de réfugiés d’Al Bureij peu d’années avant le début de l’occupation israélienne [en 1967 ndlt] raconte : ‘Sous l’occupation israélienne, l’histoire n’était pas enseigné dans les écoles. Nous dévorions des livres de la bibliothèque du Croissant Rouge tenue à jour par le Dr Haidar Abd Al-Shafi. Nous lisions aussi des magazines des partis politiques introduits illégalement dans la bande de Gaza. Mon père était résistant, alors je n’avais pas besoin de livres pour apprendre l’histoire. La plupart des livres étaient révisionniste : ils ne disaient pas la vérité. Les nombreuses pages qui parlaient du sionisme ou d’Israël ou de tout sujet en rapport avec la Palestine étaient censurées. J’ai intégré les histoires de mes grands-parents et mes parents, racontées presque comme s’il s’agissait des secrets, comme mes propres souvenirs à moi. Je les garde vivants avec des images en moi – on dirait que je les ai vraiment vues !’

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En se promenant le long de la plage (photo par Isabel Pérez)

Des histoires orales récréent et conservent ainsi les souvenirs du pays pour ceux nés après l’exode dans les camps de réfugiés – ces souvenirs restent vivants et frais. Chaque histoire individuelle d’une famille a une vie à elle seule. Elle s’embellit et, inévitablement, se modifie chaque fois qu’elle est racontée. Parfois, ce sont les enfants qui changent certains détails dans les histoires de leurs ainés. Parfois, le souvenir prend forme tout seul, fournissant la couleur et la texture de la vie quotidienne avec le drame de la séparation du pays et l’assurance éternelle d’un retour possible. Une fois l’endroit et l’expérience récréés, cette mémoire vivante se mue forcément en mythe. Son nouveau statu ne nuit pas à l’historiographie du peuple gaziote qui décrit les évènements majeurs de la Nakba – au contraire, il perpétue la mémoire. Dans la perspective gazaouie, ‘la réalité historique’ acquiert une dimension supplémentaire lorsqu’elle passe par les filtres du souvenir personnel et se raconte encore et encore et encore.

La codification de l’expérience de la réalité est une mosaïque complexe qui crée des narrations divergentes. La mémoire collective gazaouie, lourde d’expériences marquantes, des images fortes et des échos de sons et de parfums du pays, imprègne le présent avec l’esprit du passé. Traumatisés pas le blocus imposé politiquement, les gens survivent en cultivant un discours de plus en plus fourni pour dire leur désir ardent du pays rêvé, tout cela est sous-entendu dans les silences, des moments de rupture, des oublis. Après plus de dix ans, le siège qui a commencé en l’an 2000 avec la deuxième Intifada a isolé les Gazaouis de plus en plus du monde. Leur liberté de circuler en dehors de la bande de Gaza ou d’y rentrer s’est trouvée progressivement entravée. Maintenant les tunnels, le cordon ombilical qui liait Gaza au monde extérieur, sont aussi fermés. Gaza est devenu la plus grande prison au monde. Son discours qui tourne autour de l’histoire de son peuple la protège du désespoir total. »

Elena Qleiba travaille à Gaza avec Oxfam, où elle est responsable pour la sécurité alimentaire et les carrières à risque. On peut la contacter à l’adresse suivante :  elenaqleibo@gmail.com

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