08/07/2014

Présent et passé nostalgiques en période de Ramadan

Le regard frais de l’écrivain et journaliste Ramzy Baroud sur sa Gaza natale ne cesse de surprendre. Baroud est candidat au doctorat en histoire des peuples à l’Université d’Exeter et éditeur-en-chef du Middle East Eye. L’article suivant est paru en anglais sur The Palestine Chronicle et Common Dreams. Je livre ici sa traduction en français. 

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Photo du jour d’euronews, 29 juin, premier jour du Ramadan 2014


 « Ramadan, le socialisme et le vieux tacot du voisin
par Ramzy Baroud, 30 juin 2014

 

Enfant, j’étais obsédé par le socialisme. Ce n’était pas uniquement parce que mon père, qui se disait socialiste, avait lu tous les livres qu’un bon socialiste se doit de lire mais aussi puisque nous habitions un camp de réfugiés dans la bande de Gaza dans des conditions très difficiles. Des tanks erraient dans les rues poussiéreuses et tout aspect de notre vie était soumis au système compliqué d’une ‘administration civile’ israélienne – appellation rassurante pour une réalité d’occupation militaire.

A cette époque, le socialisme fut une échappatoire vers un monde utopique où les gens recevaient un traitement équitable ; où on ne tirait pas tous les jours sur des enfants, les tuant ; où les ouvriers sous-payés n’étaient plus des hommes désespérés trimant dans une ferme ou une usine israélienne pour un salaire de misère et où l’égalité ne restait pas un idéal abstrait. Mais puisqu’il y avait peu en termes de ‘moyens de production’, notre socialisme s’adressait à chaque aspect de nos vies d’où la justice était absente. Nous, les adolescents du camp, annoncions des grèves organisées en secret avec des graffitis en rouge sur les murs de notre camps : faisant appel à la liberté, à la justice et à la fin de l’occupation, nous citions Marx très librement, souvent complètement hors du contexte. 

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Graffiti d’un poing rouge symbolisant le socialisme (Photo : flickr/cc/Moud Barthez)

Et, à l’heure de la prière, nous allions tous à la mosquée. Nous n’y voyions aucune contradiction, nous ne voyions encore moins de contradictions entre socialisme et religion institutionnalisée à l’occidentale que nous comprenions peu ou pas du tout. Oui, nous nous déclarions solidaires avec les ouvriers des usines à Chicago et nous suivions les nouvelles des victoires syndicalistes en Grande-Bretagne mais notre socialisme s’inspirait largement des mouvements du sud. C’était les luttes en Guatemala, en Afrique du Sud et en Algérie qui donnaient naissance aux mouvements socialistes divers à Gaza et dans le reste de la Palestine. Le socialisme était avant tout un appel pour la liberté avant d’être un appel pour des salaires équitables et des meilleures conditions de travail.

Il y avait peu de référence à ‘l’athéisme’ occidental dans notre camp de réfugiés. La plupart d’entre nous priaient cinq fois par jour, les communistes y compris.

Moi, j’allais à la mosquée aussi souvent que possible. Tout petit, je mémorisais des versets du Coran. A partir de la deuxième année primaire, j’assistais aux cours de contes traditionnels avec les autres de mon âge. Notre enseignant, Sheikh Assam, était un jeune à moitié aveugle. Dans ses histoires, la foi triomphait toujours grâce à l’unité et la persévérance et, il faut le dire, la justice divine était inévitable. Ses personnages étaient d’habitude des gens pauvres. Les pauvres étaient toujours victorieux dans les histoires islamiques de mon camp de réfugiés.

J’étais socialiste et musulman. Mon père, parfois apostrophé comme ‘communiste’ par des conservateurs du camp, m’encourageait d’être régulier dans mes prières et me récompensait pour mes bonnes lectures du Coran. Lui-même partageait avec moi ses trésors de traductions russes et d’autre littérature : toutes les lectures promettaient une révolution à venir dans un monde meilleur où personne ne serait jugé à cause de sa couleur, sa race, son secte, sa religion ou sa nationalité. Je ne voyais rien d’incompatible dans ce positionnement. Je n’y vois toujours pas de contradiction.

Un vrai socialiste doit bien sûr avoir un grand adversaire. …, Mon ennemi fatal dans le camp de réfugiés était notre voisin Ghassan. Ghassan possédait une voiture, un vieux tacot de Fiat qui se décomposait à vue de l’œil. Un arc-en-ciel de vieille peinture couvrait une carcasse de métal rouillé et ses sièges dénudés de cuir laissaient apparaître un vilain métal.  Néanmoins, Ghassan représentait une ‘classe’ de société différente de la mienne.

Il était enseignant dans une école des Nations Unies, ‘payé en dollars’ et il recevait une ‘pension’, un concept nouveau inconnu des ouvriers de Gaza mal payés par leurs employeurs en Israël. Ghassan priait à la même mosquée que moi. Pour la prière principale les vendredis, il s’habillait dans un jaballah de soie blanche, de fabrication étrangère. Il se parfumait avec une vraie eau de Cologne égyptienne et se promenait avec ses collègues onusiens sur la route à la mosquée avec toute la grandeur d’un seigneur féodal.

Pendant le mois du Ramadan, les parents des familles des réfugiés pauvres faisaient tout leur possible pour rendre au moins les premiers jours du jeûne un peu festifs pour leurs enfants. Ghassan et ceux de son groupe préparaient des fêtes, achetaient les meilleures légumes et comblaient les tables de leurs repas d’iftar avec de la viande non pas une fois par semaine mais absolument chaque jour du mois. Ce qui me fâchait le plus, c’était la manière choisie par ces réfugiés riches pour montrer leur gratitude d’avoir été ‘bénis’ et ‘chanceux’ : ils distribuaient de la viande crue dans des sacs soigneusement scellés aux moins fortunés puisque le Ramadan est le mois de la bienfaisance. … 

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Fête de cerf-volant organisée pour les enfants de réfugiés palestiniens par l’UNRWA (EPA/file)
 

Aujourd’hui, la naïveté de cet enfant de Gaza me fait sourire. En réalité, Ghassan était juste un peu moins pauvre que nous autres. Sa maison était une version améliorée des ‘abris temporaires’ fournis par l’ONU pour les réfugiés après l’exil palestinien de 1948. Il gagnait quelques 400$ par mois et sa voiture est enfin tombée en panne et la ferraille vendue au mécanicien du coin. …

La saison de Ramadan me ramène toujours au camp de réfugiés de Gaza, peu importe où je me trouve dans le monde. Et lorsque un sheikh à la télé prêche sur la signification du Ramadan, je pense souvent au sens que Ramadan avait pour moi et pour mes camarades dans le camp de réfugies. Ce n’était pas le fait que nous étions pauvres – nous l’étions tous, même Ghassan. L’important, c’était que nous partagions les difficultés de la vie dans une lutte commune contre nos faiblesses personnelles. Nous nous unissions également dans une introspection durant un mois pour découvrir la force collective d’une communauté assiégée. Le Ramadan constituait une plate-forme exigeante qui dédramatisait la pauvreté et la privation. Au point où, à la fin du Ramadan, nous étions reconnaissants pour le peu que nous avions avant de reprendre notre lutte pour les droits et les libertés que nous méritions vraiment. »  

Commentaires

Chère Madame,

Merci pour ce merveilleux récit sur les sagesses du mois de Ramadhan qui surgit des pires souffrances et des pires privations, celles qu'engendrent le droit à RIEN, c'est à dire aucun droit élémentaire comme la liberté, la dignité, la justice et bien sûr la paix nécessaire à chaque être humain pour pouvoir vivre en tant que tel.

Dans cette merveilleuse région où les Prophètes des Saintes écritures ont prêché "Tu aimeras ton prochain et tu ne te vengeras point" voila que la VENGEANCE est devenue LOI avec la force aveugle pour bouclier détruisant le moindre signe d'Humanité à Gaza et partout ailleurs dans les territoires occupés.

Bien sûr les drones et le F16 bombardent sans relache profitant du silence étourdissant et de l'indifférence d'un monde occupé par la Coupe du monde de football.
N'oublions pas qu'en agissant ainsi notre impuissance ne peut que devenir complice de ceux qui commettent ces crimes odieux que subissent les innocents.

Il ne faut accepter aucun crimes odieux commis contre des enfants,des hommes, des femmes et des vieillards pris en otage par des politiciens extrémistes.

Merci à Ramzy Baroud qui nous rappelle que nous n'avons pas le droit de les oublier car nous ne pourrons pas nous estimer libres tant qu'ils ne le sont pas eux-mêmes aussi.
C'est pour cela qu'il nous faut tout faire pour que ces peuples puissent vivre ensemble en paix et ce en mettant fin à la politique de ces criminels sorciers du PIRE.
Que la paix soit avec vous et dans le monde.

Écrit par : Hafid Ouardiri | 09/07/2014

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