20/07/2014

L’enfer des médecins

Dr Mads Gilbert et son collègue Erik Fosse sont aux côtés des médecins palestiniens à l’hôpital de Shifa. Ils y étaient également pendant l’Opération Plomb Durci en 2008-09. Leurs témoignages apparaissent sur You Tube, les blogs d’Electronic Intifada et les nouvelles de la chaine anglaise d’Al Jazeera. Les médecins de l’hôpital Shifa, l’équivalent de notre HUG dans la ville de Gaza, travaillent dans des conditions exténuantes. Hier soir, trois médecins ont appris que leurs maisons ont été détruites par des missiles. Ils ont continué leur travail.

Dr Gilbert a envoyé un témoignage la nuit du 19 juillet 2014 à Mondoweiss. Nous savons maintenant que la nuit du 20 juillet était mille fois pire. Je vous traduis le témoignage du Dr Mads. Il écrit en anglais. Avec amour.

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Un garçon s’agrippe à un travailleur médical (Ezz al-Zanoun / APA images)


Mr Obama, venez nous voir une nuit à l’hôpital de Shifa, cela changerait l’histoire
Par Dr Mads Gilbert, Mondoweiss, 19 juillet 2014

Très chers amis,

La nuit dernière fut extrême. L’ ‘invasion terrestre’ de Gaza nous a amené un grand nombre de personnes, des voitures pleines, avec des blessés déchiquetés, saignants, mourants – toutes sortes de Palestiniens blessés, de tous âges, tous des civils, tous des innocents. Les héros dans les ambulances et dans tous les hôpitaux de Gaza travaillent entre 12 et 24 heures d’affilée, leurs visages gris de fatigue et des charges inhumaines de travail (aucun employé de Shifa n’a reçu sa paye depuis quatre mois). Le personnel médical soigne, établit des priorités, et essaient de comprendre le chaos incompréhensible de corps, de tailles diverses, de membres, ceux qui peuvent marcher, ceux qui ne le peuvent pas, ceux qui respirent, ceux qui ne respirent plus, ceux qui saignent, ceux qui ne saignent plus – des être humains. ÊTRES HUMAINS !

Traités encore une fois comme des animaux par ‘l’armée le plus morale du monde.’ (sic !)

Mon respect pour ces blessés est infini – pour leur détermination rentrée au milieu de la douleur, de l’agonie et du choc. Mon admiration pour le personnel et les bénévoles est sans fin, ma proximité de tout ce ‘sumud’ palestinien me donne de la force. [Sumud est le mot arabe pour la résistance par endurance que les Palestiniens vivent silencieusement depuis beaucoup d’années. ndtl] Cela n’empêche pas que je veux simplement hurler, embrasser quelqu’un tout fort, pleurer, sentir la peau et les cheveux de cet enfant chaud, couvert de sang, que nous protégerions dans une étreinte qui durerait pour toujours. Mais cela, il ne nous est pas permis de le faire, à eux non-plus.

Des visages de cendres, des visages gris – oh NON ! Pas encore une livraison de dizaines de blessés déchirés et saignants : il y a encore des mares de sang sur le sol, des tas de pansements saturés de sang dégoulinant par terre que nous devons évacuer. Ah ! Les nettoyeurs, partout : ils enlèvent rapidement le sang et les matériaux jetés par terre - les cheveux, les vêtements, les canules [tubes en métal pour drainer des fluides ndtl] – les restes de la mort. Tout est enlevé pour être préparé encore une fois et pour refaire encore une fois. Il y a eu plus de 100 cas à Shifa ces dernières 24 heures. Cela ne serait pas un problème pour un hôpital avec un personnel bien formés et avec tout à sa disposition. Mais ici, il y a presque rien – pénurie d’électricité et d’eau, ni de serviettes à jeter après usage, ni de médicaments. Et les tables, les instruments, les moniteurs ! Tous sont rouillés comme s’ils appartenaient à des musées des hôpitaux du temps passé. Mais ces héros de se plaignent pas : ils continuent leur travail, comme des guerriers, la tête haut, leur détermination énorme. 

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Deux travailleurs médicaux font le deuil de leur collègue ciblé et tué alors qu'il cherchait des survivants à Shujahiya le 20.07.2014 (AnnePaq / Active Stills)

Je vous écris ces mots seul, sur un lit, mes larmes coulent, des larmes chaudes et inutiles de douleur, de peine, de colère et de peur. Cela ne peut pas se passer !

Et puis, à nouveau, j’entends l’orchestre des tirs de la machine de guerre israélien –  la symphonie des salves de l’artillerie navale sur les plages proches de nous, le rugissement des F-16, les drones dont le son rend malade (en arabe, on les appelle les ‘Zennanis’ ou ceux qui bourdonnent) et le claquettement des Apaches. Beaucoup de tout cela est made in USA et payé par les Etats-Unis.

M. Obama – Avez-vous un cœur ?

Je vous invite à passer une nuit – juste une nuit – avec nous à Shifa. Peut-être déguisé comme un nettoyeur.

Je suis convaincu à 100% que cela changerait l’histoire.

Personne avec un cœur ET le pouvoir ne pourrait quitter Shifa après une nuit sans être déterminé à arrêter le massacre du peuple palestinien.

Mais ceux sans cœur et sans merci ont fait leurs calculs et planifié encore un assaut de ‘dahiyeh’ de plus sur Gaza. Les rivières de sang continueront de couler la nuit qui vient. Je les entends en train d’accorder leurs instruments.

S’il vous plaît. Faites ce que vous pouvez. Ça, ÇA ne peut pas continuer.

Mads Gaza, Palestine occupée 

Mads Gilbert est professeur et chef de clinique en médecine d’urgence à l’hôpital universitaire du Nord de la Norvège à Tromso. Il travaille en tant que bénévole à Gaza. »

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