28/07/2014

En attendant Godot

Journaliste Rami Almeghari persévère en communiquant la vie des gens ordinaires de la bande de Gaza. Son dernier article publié sur l’Electronic Intifada est rédigé en anglais. Je le traduis ici.

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Une famille de Beit Hanoun au nord de la bande de Gaza trouve refuge dans un magasin du quartier avoisinant Jabalia, 24 juillet 2013 (Anne Paq / ActiveStills)


« ‘Papa, c’est quand que ces attaques vont cesser ?’
par Rami Almeghari, The Electronic Intifada, 25 juillet 2014

Encore un jour sans eau, sans électricité à Gaza pendant que les attaques des soldats israéliens continuent. Depuis le début des attaques, il y a plus de deux semaines, Israël a tué plus de 865 Palestiniens [1051 au moment de cette traduction ndlt]. Beaucoup sont morts chez eux ou dans des écoles de l’UNRWA. Nous ne sommes nulle part à l’abri.

‘Rami, peux-tu mettre en marche ton petit générateur, s’il te plaît ?,’ demande mon beau-frère Sami. C’était hier : je cherchais les cruches d’eau que nous avions remplies peu avant. ‘Il semble que l’eau revienne en ce moment.’ … Le générateur a fait son travail et l’eau a pu être pompée pour la rendre disponible dans la maison de Sami, aux alentours du camp de refugiés de Nuseirat. Ma femme, mes quatre enfants et moi y avons trouvé refuge étant obligés de fuir notre maison située au centre de la bande de Gaza.

Grosse chaleur
Nous sommes chez Sami depuis quelques jours. Hier était le premier jour que mes enfants et moi avons pu prendre des courtes douches. Nous sommes en juillet et la chaleur est très intense à Gaza.

Mercredi, il n’y avait pas d’électricité toute la journée. Nous sommes vingt personnes avec ma famille, celle de Sami et celle du frère de Sami. Nous affrontons ensemble cette situation et les frappes aériennes qui n’arrêtent pas.

Malgré la panne d’électricité et une panne personnelle en énergie, j’accepte de parler pour la chaine Al Jazeera dans leur émission ‘Inside Story.’ Leur studio se trouve en ville de Gaza, à 15 kilomètres de la maison de Sami. Mais se déplacer est trop dangereux – Israël tire sur tout ce qui bouge dans les rues. J’ai expliqué au producteur de l’émission qu’il me fallait 30 minutes environ pour arranger mon ordinateur portable, connecté à son petit générateur, sans être certain que cet arrangement ferait l’affaire. Mais ça a fonctionné. [Voir l’émission avec Rami, Ben Hartman à Tel Aviv et Soizig Dollet à Paris ndtl]

Plus tard la même journée, Free Speech Radio News, le programme américain où je travaille depuis des années, m’a téléphoné pour un entretien. Grâce à mon générateur, cela était possible, même avec le bruit des drones israéliens en-dessus de nos têtes. L’accès à l’électricité est réduit ces derniers jours puisque des frappes aériennes ont endommagé le seule centrale de la bande de Gaza.

Générosité
Mon beau-frère nous a reçus royalement. Lui et son frère, qui habitent le même immeuble, ont toutes les peines du monde à parvenir aux besoins de tout le monde, mais ils ne s’en plaignent jamais. En ce moment, cette situation se répète dans des milliers de maisons partout dans la bande de Gaza. Moi, en retour de la générosité de mon frère j’aide en achetant de la nourriture. Le siège israélien – cela dure depuis huit ans – a fait des dizaines de milliers de chômeurs. Mon beau-frère travaillait dans les textiles mais il n’a plus de travail régulier ces derniers temps.

Dénuement
Les gens de milliers de foyers à Gaza menacés par l’intense bombardement israélien ont trouvé un abri dans les écoles de l’UNRWA, l’agence de l’ONU pour les refugiés palestiniens. A cause des difficultés économiques, toutes les familles n’arrivent pas à en accueillir d’autres. Une statistique de l’ONU illustre la progression de la pauvreté : environ 80'000 habitants de Gaza ont demandé de l’aide alimentaire à l’ONU en l’an 2000. Aujourd’hui, ils sont plus de 830'000 – sur une population de 1,8 millions.

Plus de 140'000 Palestiniens déplacés à l’intérieur de la bande de Gaza ont trouvé un abri dans 83 écoles. Avec la fermeture des frontières, personne ne peut fuir hors de la bande de Gaza. Quatre écoles ont subi des attaques israéliennes en quatre jours. Il y avait par exemple l’attaque de l’école de Beit Hanoun au nord de la bande de Gaza jeudi. Au moins 16 personnes ont été tuées. [le chiffre exact est de 17 morts et 200 blessées sur les 800 personnes qui étaient à l’intérieur de l’école ndlt]

Bande de Gaza, Beit Hanoun, ékectricité, attaques, morts, eau, générateur, bombardement israélien, UNRWA, hôpital, Ramadan, Jérusalem, ErezEnfant mort dans la frappe israélienne sur une école de l’UNRWA à Beit Hanoun, 24 juillet 2014 (Anne Paq / ActiveStills)

Angoisse
‘Papa, c’est quand que ces attaques vont cesser ? Je veux rentrer à Maghazi. Je veux aller à la maison. Quand est-ce que nous pouvons y aller ?’ Ce sont les questions de mon fils Mounir, 15 ans, hier. Ce n’est pas un Ramadan comme un autre. Normalement, le Ramadan est un temps où je passe plus de temps en famille. Nous nous mettons tous devant la télévision pour regarder des programmes amusants et nous échangeons des visites sympathiques entre membres de la famille. Ces dernières semaines, toute activité traditionnelle s’est arrêtée. A la place de ces moments précieux, nous avons le son des frappes israéliennes et des scènes d’atrocités à la télévision.

Pendant le mois de Ramadan, mes enfants Mohammad, 8 ans, et Nadine, 11 ans, viennent vers moi au moment du café après une longue journée de jeûne quémander un peu d’argent pour aller acheter des petites sucreries à l’épicerie du coin. Mais ici chez Sami, il n’y a plus les rituels de Ramadan. Nahed, le frère de Sami, exhorte les enfants d’arrêter de crier. Moi, je lui dis de les laisser tranquilles : ils ont peut-être besoin de vider leur tension d’une manière ou une autre. Personne ne va bien : l’angoisse monte au son incessant des frappes aériennes. …

Décisions pénibles
Ce même mercredi, je devais accompagner ma femme malade depuis longtemps à l’hôpital à Jérusalem pour soigner sa maladie chronique. Comment décider ? D’un côté, les derniers tests médicaux indiquent la nécessité d’un traitement conséquent de radiothérapie. De l’autre côté, comment quitter mes enfants, ma mère, mes frères et mes sœurs ? … Puis, prendre un taxi pour le passage d’Erez contrôlé par Israël est très risqué. Et à Jérusalem, nous serions tellement en souci pour nos enfants laissés derrière nous.

Le médecin de ma femme conseille de changer de rendez-vous et de prendre des antidouleurs en attendant de pouvoir venir à Jérusalem. Je lui explique que je ne peux pas lui dire quand nous pourrons faire le voyage.

Et maintenant, pour publier cette histoire, je serai obligé d’enclencher mon générateur pour la troisième fois aujourd’hui. Ce n’est pas la meilleure des idées – il est deux heures du matin et personne dans le quartier n’a mis son générateur en marche. L’essence coûte très cher et le son d’un générateur qui brise le silence ajoutera au stress d’une population déjà dépassée par tout. Mais je dois faire mon travail et raconter tout ce que je peux au monde hors de chez nous.

Rami Almeghari est journaliste et enseigne à l’université à Gaza. »  

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