09/08/2014

Mourir rapidement ou mourir lentement ?

L’IRIN (Service du Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies) a publié en anglais le témoignage d’un Gazaoui, Haytham Besaiso, qui a survécu aux attaques de ce dernier mois. Je le traduis ici. Haytham est ingénieur civil. Il a un Master en Science de l’Université de Manchester en Angleterre.

 IRIN, Gaza, frappes aériennes, missile, mosquée, université, Université islamique de Gaza, ear, pain, centrale électrique, mosquée Al-Amine Mohamed, cessez-le-feu, eau courante, générateur, Palestiniens, mort, vie, Israël
Vue des bombardements depuis la fenêtre de Haytham (Photo : Haytham Besaiso/IRIN)


 « Journal de Gaza : La vie sous l’assaut israélien
Par Haytham Besaiso, ville de Gaza, 7 août 2014, IRIN

Il y a environ dix secondes, en tout cas on en a l’impression, entre le moment où un missile est lancé et la détonation dévastatrice de l’explosion. Ce sont les moments les plus noirs de ma vie. Pendant que le son du missile sur son trajet s’amplifie, ça me donne envie de vomir. Je ferme les yeux et je pense à ma famille. Toute l’histoire de ma vie passe devant mes yeux en un flash pendant que nous attendons pour savoir si ceci est notre fin.

Puis arrive l’explosion – parfois un peu à distance, parfois un retentissement pénétrant. Je respire, un soupir de soulagement, tout en restant conscient que c’est le tour d’une autre famille qui est détruite. Ce n’est pourtant qu’un moment de sursis : nous avons vécu des dizaines de moments comme ceux-ci chaque nuit pendant ce dernier mois pendant qu’Israël a pilonné Gaza, la petite enclave que j’appelle mon chez moi.

Pendant les attaques, tu ne peux pas imaginer dormir normalement – les frappes aériennes incessantes et les tirs d’obus t’en empêchent. Te coucher dans ton lit à côté d’une fenêtre accroit le danger au cas où les fenêtres volent en éclats, alors j’ai un matelas temporaire sous la cage d’escalier où je me couche. Cela réduit les risques, juste un petit peu, que la prochaine bombe soit ma dernière. Il m’arrive d’être si fatigué que je m’endors profondément au point où je ne remarque même pas des explosions à quelques mètres de ma maison.

C’était une nuit comme celle-ci lorsque je me suis réveillé pour apprendre que la mosquée où je vais prier et l’université où j’ai étudié avaient été ciblées – les deux partiellement détruites par des attaques pendant la nuit. J’avais passé plus de cinq ans à l’Université islamique de Gaza, institution hautement respectée. J’y avais étudié et ensuite enseigné comme assistant. En apprenant ces nouvelles, je me suis senti submergé de deuil – j’avais l’impression qu’on éliminait toute ma vie et qu’on détruisait systématiquement mes mémoires les plus précieuses. Les rares fois où je me suis risqué à sortir pendant les attaques, j’ai vu des scènes qui sont gravées dans ma mémoire. J’ai vu des enfants qui couraient, risquaient leur vie pour remplir des bouteilles vides avec de l’eau. J’en ai vu d’autres qui faisaient la queue – les queues étaient longues – pour acheter du pain. C’est trop douloureux d’y penser. 

IRIN, Gaza, frappes aériennes, missile, mosquée, université, Université islamique de Gaza, ear, pain, centrale électrique, mosquée Al-Amine Mohamed, cessez-le-feu, eau courante, générateur, Palestiniens, mort, vie, Israël
A la recherche de l’eau, 3 août 2014 (photo par Anne Paq/Activestills.org)

Dans un endroit aussi petit que Gaza – moins de la moitié de la taille de la ville de New York – on est en sécurité nulle part. Mon quartier dans l’ouest de la ville de Gaza, près de la plage, n’était pas le point central de l’invasion terrestre mais il n’a pas tellement été épargné. Un immeuble résidentiel à quelques mètres de ma maison a été détruit et tout le quartier fort endommagé.

Depuis la destruction de la seule centrale électrique de Gaza,  nous sommes plongés dans le noir. Ceux qui sont chanceux jouissaient d’une ou deux heures d’électricité par jour, mais ces derniers jours, même ça, c’est fini. Ma famille à un générateur qui fonctionne avec du diesel. On le met en marche de temps à autres pour regarder les nouvelles mais ça coûte et il y a une pénurie de carburant. Le reste du temps, nous nous asseyons en écoutant les nouvelles à la radio locale. Avec chaque bulletin, il y a de nouvelles tragédies, des civils tués par des attaquants qu’ils n’ont même jamais vus. Plus j’écoute, plus je me fâche : je sens que le monde ne fait que regarder pendant que nous mourons. Pour finir, je ferme le poste. 

IRIN, Gaza, frappes aériennes, missile, mosquée, université, Université islamique de Gaza, ear, pain, centrale électrique, mosquée Al-Amine Mohamed, cessez-le-feu, eau courante, générateur, Palestiniens, mort, vie, Israël
La mosquée Al-Amine Mohamed près de la maison de Haytham (Photo Haytham Besaiso/IRIN)

Chez nous, on commence à manquer vraiment de tout. Le cessez-le-feu a aidé un peu, mais maintenant chaque jour est une bataille pour obtenir ce qu’il nous faut pour survivre – l’eau potable et la nourriture. Dans ma maison, l’eau courante manque depuis des jours et les eaux usées débordent. Pour obtenir de l’eau non-potable pour laver et nettoyer, nous devons avoir recours à une compagnie privée pour qu’ils viennent remplir notre réservoir. Mais ces derniers jours, même cette solution n’existe plus – l’infrastructure de l’eau est si gravement endommagée que même les entreprises privées n’ont rien à vendre. Alors, nous utilisons de ‘l’eau grise’ ce qui consiste à réutilise les eaux usées pour chasser l’eau.

Nous arrivons vers la fin du cessez-le-feu, cependant nous ne savons pas ce qui va se passer maintenant. Nous avons fait de nouvelles provisions en préparation de la prochaine offensive. J’ai assez d’eau potable pour dix jours et pas mal de boîtes de conserves. Nous avons pu acheter de la viande et des légumes, mais elles seront vite épuisées – un jour ou deux – sans électricité. Si le pain devient rassis, nous pouvons le mouiller et le faire cuire pour le rendre comestible.

Beaucoup de Palestiniens sont fatigués et tristes. Dans le reste du monde je dirais que j’ai 26 ans, mais ici à Gaza, nous mesurons le temps autrement : j’ai l’âge de trois guerres. Trop d’années d’attaques israéliennes nous ont usés. Quand j’ai fini mes études, j’avais l’occasion de travailler dans plusieurs pays. Au lieu de le faire, je suis rentré à Gaza pour reconstruire la ville que je connais et que j’aime. Maintenant, on doit tout recommencer. 

IRIN, Gaza, frappes aériennes, missile, mosquée, université, Université islamique de Gaza, ear, pain, centrale électrique, mosquée Al-Amine Mohamed, cessez-le-feu, eau courante, générateur, Palestiniens, mort, vie, Israël
Un quartier de la ville de Gaza, 5 août 2014 (photo Maan News)

Pourtant nous partageons tous un esprit de résilience. Nous avons payé un prix élevé en vies pendant ce conflit. Mais si ce prix amène des changements à la longue – une fin au siège et l’obtention de la liberté – c’est un prix que beaucoup d’entre nous imaginent pouvoir accepter péniblement. Dans le cas contraire, une mort rapide due à une frappe aérienne ne sera remplacée que par une mort lente sous blocus. »

Les commentaires sont fermés.