21/08/2014

Comment en sont-ils arrivés là ?

Journaliste israélien, Ami Kaufman est en deuil : ses concitoyens ont perdu toute sensibilité morale. Il écrit en anglais. Je vous propose la traduction de son article tout en réfléchissant aux propos de Didier Burkhalter et Peter Maurer dans Le Temps d’aujourd’hui :« Un droit qui est régulièrement violé, sans que cela suscite de véritable réaction, risque peu à peu de perdre de sa validité. … Le droit international humanitaire est… un droit irrévocable ; ce droit repose sur une conviction forgée à travers les siècles et les cultures [pour] éviter que les guerres ne dégénèrent en barbarie. »

 

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Bombe non explosée dans une maison de Beit Hanoun 4 août 2014 (Photo Activestills par Anne Paq)


  « Même pas une ‘secousse dans l’avion’ ces jours-ci lorsqu’il s’agit de tuer des Palestiniens
par Ami Kaufman, 21 août 2014,  + 972 Magazine 

Mardi, l’IDF a essayé de tuer Mohammed Deif, le chef militaire du Hamas à Gaza, en frappant une maison familiale avec cinq bombes, chacune pesant une tonne. Ce n’est pas encore clair si Deif a été tué. Mais il est certain que sa femme et son fils de huit mois l’ont été.

Deif est sur la liste de personnes qu’Israël voudrait éliminer depuis des années. Mardi soir, cela semblait possible malgré le fait que l’armée sache qu’il y avait des civils innocents dans la maison, elle a décidé d’envoyer des bombes.

Ce n’était pas la première fois ces dernières semaines. 

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Obsèques pour les 26 membres de la famille Abu Jame’, tués le 20 juillet dans le quartier de Bani Suhaila dans la ville de Khan Younis. Parmi les morts il y avait 15 enfants. (photo: Activestills)

Mais parler de ces choses ne se fait plus maintenant en Israël. Je dis ceci puisque je me rappelle d’une époque où nous le faisions. Figurez-vous qu’il y avait une époque durant laquelle tuer des gens nous dérangeait.

Je repensais à cette autre époque récemment en regardant un petit documentaire pour la chaine de télévision numéro 2. Le film ‘Le bouclier humain’ était réalisé par l’analyste militaire Yoav Limor. Si vous comprenez l’hébreu, je le recommande vivement. Il jette un aperçu approfondi sur les justifications et rationalisations glaciales faites par les Israéliens sur le meurtre de gens innocents.

Dans une partie particulièrement poignante du film, l’avocat des droits humains Michael Sfard compare ce qui se passe à Gaza aujourd’hui à ce qui s’est passé en 2002 lorsqu’Israël a assassiné Salah Shehadeh, chef militaire du Hamas. Il est mort avec 14 personnes innocentes, dont beaucoup d’enfants, provoquant un débat sur la justification morale de l’avoir tué. 

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Mohamed Hewete, 3 ans, et sa mère Mona, tués dans le bombardement de la maison Shehadeh, 21 juillet 2002 (Reuters/Ahmed Jadallah)

Depuis des années, j’écris sur la transformation de ce pays devant mes yeux. L’absence totale d’empathie avec la souffrance de l’autre côté est le résultat d’un racisme profondément enraciné. Pour moi, la réponse israélienne, ou plutôt l’absence de réponse, aux massacres récents à Gaza est le nœud de la déchéance de la société israélienne durant la dernière décennie.

A propos de l’assassinat de Shehadeh en 2002, Wikipedia raconte que la tuerie ‘fut critiqué par les gauchistes en Israël’. Ce n’est pas tout. A l’époque, il y avait des menaces de déférer les pilotes, les officiers et les politiciens [parmi eux, Moshe Ya’alon, alors Chef d’état-major; aujourd’hui, Ministre de la Defense ndlt] à la Haye pour répondre à des crimes de guerre. Il y a avait même une commission d’enquête, mais elle est arrivée évidemment à la conclusion rassurante que tout était en ordre.

Sans doute, la réaction à l’assassinat qui a marqué les mémoires fut celle du Chef de l’armée de l’air (promu plus tard à la position du Chef d’état-major) Dan Halutz. Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il a ressenti en larguant une bombe sur des civils, il a dit :

‘Non. Ça, ce n’est pas une question légitime, il ne faudrait pas la poser. Mais si vous voulez vraiment savoir ce que je ressens lorsque je lâche une bombe, je vous le dirai : je ressens une légère secousse dans l’avion dû au relâchement de la bombe. Elle ne dure qu’une seconde et c’est tout. C’est cela que je ressens.’

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Dan Halutz

Ça, c’était en 2002. Une bombe d’une tonne, sur une maison. 

Passez rapidement à juillet-août 2014. L’armée israélienne lâche des centaines de bombes d’une tonne sur Gaza, mais personne n‘en parle.

Le quartier de Shujahiya, effacé comme Dresde. C’est juste un fait. Ça se passe, tout simplement. Pas de débats. Pas la moindre réflexion.

Jetez un coup d’œil sur le tableau ci-dessous. Ces informations de B’Tselem montrent les membres de familles tuées dans leurs maisons en 59 incidents de bombardements ou tirs par l’artillerie. Lors de ces incidents, 458 personnes ont trouvé la mort, y compris 108 femmes plus jeunes que 60 ans, 214 mineures et 18 personnes plus âgées que 60 ans. 

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Il y a douze ans, lorsque nous avons tué des innocents, il y avait quelques personnes qui se sont senties troublés. Ils ont levé leurs voix. Ils ont fait quelque chose. Les medias en ont parlé. Il y avait un débat.

Il y avait plus qu’ ‘une secousse dans l’avion’.

Mais maintenant ?

Les Israéliens s’en fichent royalement. »

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