05/09/2014

L’énormité incommensurable des pertes

Le silence règne sur le deuil et le désarçonnement de gens de Gaza face à la désolation de leur lieu de vie. La désolation des lieux est visible ici : http://www.kolor.com/virtual-tours/20140818-kolor-lewis-whyld/. Mais la désolation la plus grande est invisible : il continue dans le cœur de chaque personne qui a survécu à l’assaut israélien. Il y a des enfants qui ont perdu la parole devant l’horreur, comme en 2009. Un exemple : Sara Ahmed, 7 ans, qui ne parle plus depuis que l’on l’a trouvé dans les bras de son père mort, sous les décombres de sa maison. Elle ne fait que gémir ou pleurer. Une autre Sarah de 23 ans s’exprime pour la petite Sara et pour tant d’autres dans un article en anglais sur le site du Mondoweiss. Je le traduis ici. 

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Sara Ahmed a déjà subi trois opérations. Elle ne peut plus mouvoir l’une de ses jambes dont le nerf est sectionné. (photo UNICEF/NYHP2014-1070/d’Aki)


«Guérir à Gaza après ‘L’opération bordure protectrice’
par Sarah Algherbawi, Mondoweiss, 4 septembre 2014

La tuerie et les bombardements se sont achevés. Pourtant, à Gaza, je pense que nous n’aurons pas le sentiment que la guerre est finie pendant encore longtemps, peut-être à jamais.

La tuerie est finie mais la douleur de la perte de tous les morts reste avec nous.
La tuerie est finie mais les blessures doivent encore guérir.
La tuerie est finie mais il n’y a plus de maisons.
La tuerie est finie mais nos âmes n’en sont pas encore guéries.

Cette guerre est la troisième dont je suis témoin ces cinq dernières années. J’aurais souhaité ne l’avoir jamais vécu mais c’est arrivé comme ça. Tout ce que je peux faire maintenant, c’est faire face à la douleur … encore une fois.

Lors de ma première expérience de la guerre, j’étais dans ma dernière année du lycée, une année primordiale dans le futur de tout jeune. Ce n’était pas facile de retourner à l’école et de reprendre les études, ce n’était pas facile de mettre toutes les douleurs et les mauvais souvenirs derrière et d’aller de l’avant tout en cherchant à vivre d’une manière normale. Cela m’a pris beaucoup de temps … mais j’ai réussi et j’ai fini mon année avec de bons résultats.  

Quand la deuxième guerre a eu lieu, j’étais à l’université ; je me suis trouvée face au même dilemme : comment retrouver mon rythme habituel d’étudiante ? Il m’a fallu un cerveau bien éveillé pour dépasser cette phase mais ma tête était remplie de pensées noires et il me restait la question omniprésente : ‘Comment puis-je survivre à nouveau ?’

Cette troisième guerre était la plus dure. Maintenant, je suis dans le monde du travail. Je dois plus rapidement m’adapter pour être en état d’accomplir mon travail le mieux possible. J’ai grandi et je réalise que chaque fois, cela devient de plus en plus difficile d’accepter et de vivre avec de telles situations. Cette fois-ci, je pense que ça me prendra beaucoup, beaucoup de temps pour revenir à la vie. 

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Un Palestinien retourne à sa maison détruite dans une offensive israélienne après la déclaration d’un cessez-le-feu, à l’est de la ville de Gaza, 27 août 2014. (Reuters/Suhaib Salem)

Ça prend trop de temps pour s’habituer au nouveau visage de la ville, de ne pas se sentir coupable chaque fois que l’on rit, de ne pas sursauter de peur au son d’une porte qui claque … de rêver à autre chose que la mort !

J’écris ces lignes et personnellement je n’ai pas perdu d’être cher, grâce à Dieu, et je suis en bonne santé. Mais je ne peux pas m’arrêter de penser à ceux qui ont perdu – ceux qui ont perdu tout et tous, d’autres qui ont perdu leur beauté, leur vue, leur ouïe et des membres qu’ils n’auront jamais à nouveau.

Ils ont perdu une vie qui ne reviendra jamais. La guerre est finie mais la survie ne fait que commencer. J’ai été enfermée dans ma maison pendant 50 jours. Maintenant, c’est bizarre d’avoir à faire à nouveau à d’autres, d’accomplir le travail habituel comme auparavant … les aspects les plus simples de la vie posent de grands défis.

Je n’ai pas expérimenté la mort mais maintenant, je crois qu’il y a des choses plus douloureuses que la mort. Pour quelqu’un qui a perdu sa maison, qui ne peut plus marcher, tenir un stylo, voir la lumière, entendre des voix, vivre entouré d’amour … pour des gens dans de telles situations et d’autres encore, la mort serait une vraie délivrance.

Tout ce que nous pouvons faire, tout ce que nous devons faire est d’essayer de continuer, de nous remettre de nos blessures, de guérir nos âmes, nos têtes et nos cœurs … de guérir ce qui est brisé … et d’essayer de vivre, encore une fois ! » 

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Sarah Algherbawi

Mme Algherbawi, citoyenne palestinienne, est née en Arabie saoudite en 1991 et vit à Gaza. Elle est diplômée de l’Université islamique de Gaza où elle a étudié l’administration en entreprise. Elle travaille comme coordinatrice de projets dans une organisation dans le domaine des medias.

Commentaires

De tout coeur en soutien avec vos témoignages au jour-le-jour.

Votre blog image l'abîme auquel sont confrontés les survivants, familles et enfants vivant sous le blocus de Gaza,
et sont des générations de réfugiés bombardés depuis si longtemps où se pose la question de l'avenir palestinien dont les enfants n'ont rien connu d'autre que l'occupation puis la destruction par les occupants de leurs habitats, de leurs écoles, de toutes institutions, en symbiose avec la mort de leurs voisins et de membres de leur famille.

Vos témoignages font au jour-le-jour appel à nos esprits, aussi incapables d'imaginer les conditions de cette réalité de survie à Gaza,
à notre humanisme distant tout autant incapable de comprendre cette survie qu'impuissant à imaginer un avenir à ces enfants

bref, mieux vaut censurer mon commentaire car il tire le potentiel de survie des gazaouïtes au plus bas, à moins que vos connaissances du terrain sachent quels potentiels sont à développer pour rebondir.

l'esprit n'a plus de mot devant les maux des habitants chassés, bombardés, réfugiés nulle part, bloqués sans avenir humainement acceptable ni visible.

Écrit par : pierre à feu | 05/09/2014

Bonsoir Carole,

Merci pour ce témoignage qui secoue ma conscience...

Je me demande comment je peux vivre en acceptant que de telles souffrances soient infligées à des êtres humains et surtout des enfants pour les punir de vouloir vivre chez eux indépendants, libres, dignes et en paix?

Humanité as-tu une âme, as-tu un coeur, où est la justice?

N'est-il pas temps que nous apprenions à vivre dans le respect les un(e)s des autres et de cessez de faire régner la loi du plus fort, la loi de la jungle et de la barbarie?

A l'occasion de la 17ème fête de l'information et de la communication organisée par le Club Suisse de la Presse,ensemble défendons les journalistes contre l'injustice qu'ils subissent de la part des dictateurs et des terroristes qui les égorgent alors qu'ils cherchent à nous informer pour nous aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Signez la pétition qui circule à Genève pour dire non à l'enlèvement,à l'emprisonnement et à l'assassinat atroce des journalistes.

Vive la liberté de la presse au service d'une information vraie et intelligente.

Bien à vous et vivement la Paix.
www.fec-geneve.ch

Écrit par : Ouardiri Hafid | 06/09/2014

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