11/09/2014

« C’était au-delà des mots »

Un entretien avec Dr Mona El-Farra, directrice des projets à Gaza pour le Middle East Children’s Alliance (MECA) aide à comprendre l’état d’esprit des gens ayant survécu aux horreurs des sept semaines de juillet et d’août. Journaliste, Nora Barrows-Friedman connaît Dr El-Farra depuis des années. Elle l’a interviewée pour le podcast hebdomadaire de l’Electronic Intifada, en anglais. Ci-dessous, je traduis le témoignage de cette doctoresse.

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Des enfants palestiniens regardent par une ouverture de leur maison endommagée, le 26 août, jour suivant la déclaration de cessez-le-feu (Ramadan El-Agha / APA images)


« Dr Mona El-Farra parle des traumatismes et des destructions de masse à Gaza

Il y a des destructions énorme pas loin de chez moi. À juste 100 mètres, il y a une grande mosquée complètement détruite. Et encore, 200 mètres plus loin, un grand immeuble résidentiel rasé, mis à terre avec ses 58 appartements. C’est un grand tas de détritus, c’est tout ce qu’il en reste. Le verre des fenêtres volées en éclats s’entassent encore dans les rues – les gens n’ont pas eu le temps de réparer leurs fenêtres – c’est le cas de mon immeuble en fait. Mon immeuble et beaucoup d’immeubles à Gaza.

Tous les 100 ou 200 mètres et tous les quelques pâtés, il y a des immeubles détruits. La situation est très triste non seulement à cause de la dévastation mais à cause des gens que tu vois dans la rue, surtout les jeunes, les gamins qui d’habitude sont en train de rigoler et rire – tout le monde le visage marqué par un traumatisme extrême. Les gens ne sourient pas facilement et on peut voir les effets de ces 51 jours – surtout sur les visages des enfants et des adolescents. Ils marchent sans aucune énergie, aucun enthousiasme, même les enfants – selon les statistiques, il paraît que 99% de nous sommes traumatisés d’une manière ou une autre. … un enfant sur deux a vécu des traumatismes vraiment graves.

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Quant à moi, le premier jour que les attaques avaient cessé, j’étais dans un état de choc. De calme. Et le deuxième jour, j’éclatais tout le temps en larmes – cela faisait pas mal du bruit – lorsque je saluais quelqu’un dans la rue ou au travail. Cela faisait pas mal de bruit. Et parfois, je riais, mais fort et sans aucune sensation positive que le rire apporte généralement – un rire artificiel, hystérique. C’était comme ça pendant cinq jours et maintenant, je reviens … petit à petit, lentement, je regagne mon équilibre mais sans me sentir vraiment vivante. Je ressens le fait que je dois faire des choses mais je n’ai aucun plaisir à les faire.

Par exemple, j’ai essayé de regarder la télévision plusieurs fois, mais je ne supporte pas de regarder une histoire dramatique ou un film. Je ne peux simplement pas. J’ai fermé la télévision. De toute façon, il n’y a pas assez d’électricité. Avant l’assaut, la situation était très mauvaise : le blocus, les problèmes d’eau et d’électricité … on se débrouillait en cherchant des solutions. Ce que je cultivais, pour faire avec, était de marcher, une autre était de regarder la télé ou encore d’écouter la musique quand il y avait de l’électricité. Maintenant, marcher ou regarder la télé ou écouter la musique ne me procure aucun soulagement. En fait, je n’écoute plus la musique ces jours-ci. Ce n’est pas parce que nous sommes en deuil [Dr El Farra a perdu 9 membres de sa famille, dont 5 enfants, dans une frappe qui a aussi fait 15 blessés, le 1er août ndlt]. Tout bêtement, je n’ai aucun plaisir à écouter de la musique ni des jolies chansons des chanteurs arabes que j’affectionnais auparavant.

Peut-être serai-je de retour à un état normal le mois prochain, mais je ne le crois pas parce que la taille de la catastrophe est démesurée. Je suis entourée par la destruction soit dans mon quartier soit à mon travail. Je la vois dans les visages des enfants et des adolescents, voire des mères des familles déplacées qui font tant d’efforts pour poursuivre leurs vies, ou les bébés qui ont perdu leurs maisons ou les gens qui ont perdu leurs êtres chers, ou les enfants blessés, les adultes blessés. 

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Un jeune Palestinien pleure devant sa maison détruite par des frappes israéliennes à Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, 26 juillet 2014 (Olivier Weikin)

Parmi les blessés, il y a 2000 enfants ; environ 465 enfants sont morts [524 selon Ma’an News le 11.09. 2014 ndlt], ce n’est pas peut-être pas le nombre exact, mais je ne le conçois pas comme ça, comme un nombre – ce n’est pas juste les statistiques … Il y a une histoire derrière cette perte … des histoires qui dépassent ces enfants blessés, dont beaucoup ont perdu un bras ou une jambe à cause de la sévérité des attaques. …

Il ne s’agit pas seulement d’assurer la sécurité pour les citoyens d’Israël. Ce n’est pas du tout ça. Parce que la résistance ici, c’est la résistance, ce n’est pas une armée, et ils sont face à une des armées les plus puissantes du monde. Alors, je n’arrive pas à intérioriser ni à comprendre ce qui s’est passé pour nous pendant ces 51 jours. C’était au-delà des mots. Ce n’était pas simplement des crimes de guerre – il y avait quelque chose de systématique, un génocide. Ils voulaient se débarrasser de nous tous. Et bien sûr que le cessez-le-feu me soulage et j’en suis contente puisque sans cela, il y aurait eu encore plus de destruction à Gaza. …

Dans les derniers trois ou quatre jours avant le cessez-le-feu, quand ils ont commencé à frapper les grands immeubles, les tours – j’habite un de ces immeubles – ils commençaient par avertir l’immeuble d’à côté, puis encore un  … il y a quatorze étages dans ces immeubles … j’habitais ailleurs … J’avais des sentiments de tristesse et d’abdication, une certitude que j’allais perdre mon foyer. … mon quartier était sous les bombes et très dangereux. Alors quand à 9 heures il n’y avait plus de tirs, j’ai décidé d’aller chez moi… à côté de la mer … pour remplir deux valises de photos de mes enfants, de mes parents décédés, d’autres photos et juste quelques souvenirs, puisqu’ils allaient détruire toute la maison. J’ai claqué la porte en larmes en faisant mes adieux. Puis, quelques heures plus tard, il y avait le cessez-le-feu, alors je n’ai pas perdu ma maison et j’ai survécu. 

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Des Palestiniens regardent les restes d’une tour résidentielle au centre de la ville de Gaza détruite lors d’une frappe israélienne le 24 août (Ashraf Amra / APA images)


Ceci n’est pas la fin de l’histoire puisque nous rencontrons de plus en plus d’enfants qui ont besoin d’un soutien important à cause du choc d’avoir perdu leurs maisons, des membres de leur famille, un ami ou un voisin. Nous avons besoin de travailler dur pour essayer de soulager ces traumatismes. MECA a commencé
un projet que nous appelons « Permettez-leur de jouer et de guérir » après l’assaut en 2012. C’était une grande aide pour les enfants et notre équipe a découvert beaucoup de cas qu’il fallait envoyer à des centres de santé mentale.

Le projet était un mélange entre amusement et conseil professionnel pour des enfants traumatisés. Nous allons le refaire. Je fais appel à un soutien pour ce programme de MECA pour aider les enfants palestiniens traumatisés pendant la dernière attaque contre Gaza.

Il y a ceux qui souffrent de traumatismes indirects, c’est-à-dire, toute la population des enfants de Gaza qui ont subi la peur de l’obscurité, le son des bombes, les débris tombant sur leurs maisons, pendant 51 jours… l’insécurité - se sentir terrifié la plupart du temps avec le son des avions et des tirs. Nous étions tous affectés par cette expérience, mais pour les enfants, c’est encore pire. »

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