17/10/2014

Il n’y a plus d’inégalité entre riches et pauvres à Gaza !

Sara Roy, fine connaisseuse de la bande de Gaza depuis plus de 30 ans, était l’invitée récente de la Fondation Heinrich Böll à Berlin où elle a livré son appréciation de la situation à Gaza après les 51 jours de bombardements israéliens de cet été. Elle avait déjà proposé une analyse percutante du « péril d’oublier Gaza » en juin 2009. Son intervention à Berlin est décrite sur le site de Qantara.de en anglais et en allemand. Ma traduction en français suit.

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« GAZA LOVES LIFE! » (Photo: Maurice Jacobsen pour son exhibition « We All Live in Gaza », Grand Rapids, Michigan, USA)


 « L’épine dorsale de l’économie gazaouie est cassée
par Bettina Marx, traduction de l’allemand [vers l’anglais, ndlt] par John Bergeron

‘Tout est différent cette fois-ci,’ dit Sara Roy. Cette fois, dit-elle, la bande de Gaza ne peut pas être simplement reconstruite ; les blessures de cette dernière offensive pourraient bien s’avérer trop sévères à guérir. Il n’y a pas d’espoir chez les 1,8 millions d’habitants pour une amélioration de leur situation suite à l’opération militaire israélienne ‘Bordure protectrice’ de cet été.

Comme résultat, pour la première fois dans l’histoire récente, il y a un vrai exode. Des centaines de Palestiniens se sont déjà enfuis de la bande de Gaza. Ils ont pris la poudre d’escampette par les tunnels sous la frontière avec l’Egypte où ils ont rejoint des bateaux pour traverser la Méditerranée. ‘Les gens partent, tout simplement. Ils se sauvent des conditions intolérables à Gaza,’ dit Roy.

Seulement la semaine dernière, un bateau avec 500 passagers, dont beaucoup de Palestiniens de Gaza, a coulé près de la côte de Malte. ‘Cela ne s’était jamais produit auparavant,’ souligne Roy. ‘Même dans les pires périodes, les gens n’ont jamais envisagé d’abandonner la bande de Gaza.’ Mais maintenant, des Palestiniens de toute couche sociale et de tout bord politique partent. Même des membres du Hamas et du Jihad islamique envoient leurs enfants à l’étranger pour qu’ils aient une chance d’un futur meilleur.

Sara Roy est une chercheuse chevronnée auprès du prestigieux Centre pour les études du Moyen Orient à l’Université de Harvard à Boston. Elle connait la bande de Gaza mieux que presque n’importe quel autre observateur. Pendant plus de trente ans, elle s’est concentrée sur les structures économiques et sociales de l’enclave palestinienne au bord de la Méditerranée. Elle a écrit d’innombrable articles et de nombreux livres sur ce sujet, y compris un ouvrage de référence sur l’économie de Gaza et un livre sur le Hamas. 

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Sara Roy

Ms Roy était invitée à Berlin par la Fondation Heinrich Böll pour participer à un forum sur la situation à Gaza. Cependant, les autres participants – Issam Younis du Centre Al Mezan pour les droits humains et la bloggeuse Asmaa Al-Ghoul n’ont pas pu venir, empêchés de quitter la bande de Gaza suite à une xième fermeture de la frontière par l’Egypte.

Sara Roy est allée à Gaza en mai, juste quelques semaines avant le début de l’offensive militaire israélienne. Même à ce moment-là, dit-elle, le sentiment de désespoir était palpable. Après presque huit ans de blocus, l’économie était au plus bas, avec un chômage moyen d’environ 40% et, chez les jeunes, de plus de 60%. L’assaut a empiré la situation. En ce moment, on estime le chômage à plus de 50%. 

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 « C’était une usine » 7 septembre 2014 (photo par Anne Paq, Activestills.org)

Au moins 175 usines ont été détruites pendant le conflit. Ceci comprend des entreprises de taille moyenne : le seul fabricant de bitume à Gaza, son unique moulin à farine et une usine qui produisait des biscuits. Les propriétaires de ces usines, qui donnaient du travail à des milliers de personnes, ce qui assurait la survie de dizaines de milliers, sont réduits au statut d’assistés, dépendant de l’aide humanitaire à cause de la destruction de leurs entreprises et de leurs maisons.

‘Il ne reste pratiquement plus rien de la classe moyenne,’ dit Roy, et ceci a cassé l’épine dorsale de l’économie à Gaza. Elle ajoute que le conflit a effacé les distinctions de classe et mis tout le monde sur un pied d’égalité au prix de la paupérisation totale de la population entière. Après ces attaques, il n’y a presque plus de classe aisée dans la bande de Gaza. L’unique réseau social, qui rendait possible pour les pauvres de subsister économiquement et socialement, a été détruit. 

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Des foyers détruits (photo
Dan Cohen, Mondoweiss)

Selon les estimations de l’Autorité palestinienne, reconstruire la bande de Gaza coûtera au moins 7.8 milliards de dollars. Il s’agit de quartiers entiers, y compris leur infrastructure, les systèmes d’alimentation en eau, les égouts, l’électricité et la centrale électrique. Sara Roy est de d’avis que le prix sera bien plus élevé que cette première estimation. Elle se demande si cela sera vraiment possible de reconstruire Gaza.

‘La question est ouverte : qu’est-ce qu’il faut reconstruire ? Seulement la destruction de 2014, ou faut-il également réparer les dégâts des opérations militaires de 2000, 2003, 2005, 2006 et ainsi de suite ?’ A ce jour, la destruction causée par l’Opération Plomb Durci en 2008-09 est encore visible selon Roy. A son avis, la dévastation de cette dernière attaque a frappé une population déjà au bout du rouleau économiquement et physiquement. Ce cycle d’assauts récurrents par l’armée israélienne mettant en ruines l’infrastructure de Gaza et nécessitant sa reconstruction par la communauté internationale ne doit pas persister, dit Roy. 

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Reconstruire Gaza (Reuters), Deutsche Welle

‘L’Allemagne et l’Union Européenne doivent se poser cette question : Est-ce que nous voulons continuer de faire partie du problème et d’être une des raisons pour lesquelles cette région continue à tomber en décadence ? Ou est-ce que nous voulons commencer à faire partie de la solution ?’ Roy insiste que la communauté internationale doit mettre la pression pour une solution politique au conflit dans le Moyen Orient. Ceci inclut un lever du blocus puisque la bande de Gaza ne peut pas récupérer sans la libre circulation de marchandises et de personnes.

Les Palestiniens sont devenus un problème humanitaire, dit-elle. La grande partie de la population dépend de l’aide alimentaire et les œuvres de bienfaisance. Quelques 150'000 individus n’ont aucun accès à l’eau potable et au moins 370'000 enfants sont sévèrement traumatisés. Ces problèmes n’auront pas de solution avec des donations d’argent, des conférences de donateurs ni de l’aide pour la reconstruction tant que les questions politiques dans la bande de Gaza ne sont pas résolues. ‘Le peuple de Gaza n’a pas besoin de l’aide humanitaire – il a besoin de liberté.’»

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