30/10/2014

« La fondation et la clef de voûte » de paix israélien-palestinien

Historien, expert du Moyen Orient Jean-Pierre Filiu, a publié un excellent aperçu historique en anglais sur cette petite enclave qui borde la Méditerranée à l’intention des lecteurs du New York Times. Cet article mérite une version en français, alors je m’y suis mise, avec quelques raccourcis. Professeur Filiu, qui décrit le blocus de Gaza comme « un acte de guerre », enseigne à Sciences-Po (Paris) après avoir enseigné aux universités de Columbia (ville de New York) et Georgetown (Washington, D.C.).

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Jean-Pierre Filiu


« Gaza, victime de l’histoire

Par Jean-Pierre Filiu, Paris, 26 août 2014, Op-Ed, The New York Times

 Le conflit actuel à Gaza est le troisième depuis 2008. Si rien n’est fait pour résoudre les causes premières, un accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas ne sera qu’une pause avant le prochain éclatement de la violence. L’impuissance collective des responsables mondiaux étonne puisque Gaza, dans le contexte plus large du conflit israélo-palestinien, est une question bien moins complexe à résoudre que Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Tous les partis se sont mis d’accord sur les frontières de la bande de Gaza. Elles furent tracées en 1949 à la fin de la première guerre arabo-israélienne. Le dernier colon a quitté Gaza en 2005 quand Ariel Sharon a décidé un déploiement unilatéral. … Il n’y a pas de site religieux dans la bande de Gaza qui soit objet de litige entre musulmans, juifs et chrétiens.

Pendant des siècles, des voyageurs se sont émerveillés de la fécondité de la végétation à Gaza. Wadi Gaza, qui s’étale au sud de la ville moderne, est un refuge pour des oiseaux migrateurs et de petits animaux. Autrefois, Gaza fut le premier producteur d’orge de toute la région et, plus récemment, des agrumes. Situé entre le Levant et les déserts du Sinaï et le Negev, Gaza a eu la malchance de se trouver au carrefour des empires.

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Dans une rue ordinaire de la ville de Gaza (photo par Wasseem Sarraj)

 La ville de Gaza, juste à côté d’un port naturel, est habitée depuis au moins 3'500 années. La première référence à la terre sablonneuse de Gaza … date du temps d’Alexandre le Grand, qui a assiégé les forces arabes pendant 3 mois avant de piller la ville en remplissant six bateaux de son butin. Quelques 1'500 ans plus tard, suite à l’émergence de l’Islam et des conquêtes des croisés, les mongoles ont arrêté leur invasion de l’Ouest à Gaza. Des siècles plus tard, c’est Napoléon qui l’a conquise.

En 1906, le gouvernement anglais, qui contrôlait l’Egypte, et l’Empire ottoman ont établi ensemble la frontière entre le Sinaï égyptien et la province ottomane de la Palestine, avec la ville de Rafah jouxtant la frontière comme elle le fait aujourd’hui.

Le premier conflit entre Juifs et Musulmans à Gaza date de la période du Mandat britannique, qui a débuté en 1922. Les habitants indigènes juifs – quelques 54 individus – ont quitté la ville en 1929 suite aux émeutes antisionistes à Jérusalem, Hébron et ailleurs, quoiqu’ils avaient la protection de leurs voisins arabes. En 1945, 4 % des terres dans la région de Gaza étaient la propriété des colons sionistes européens qui comprenaient 2% de la population.

Selon le plan de partition des Nations-Unies en 1947, Gaza était censée faire partie du nouvel état arabe à côté du nouvel état juif. Mais lors de la proclamation de l’état d’Israël le 14 mai 1948, l’armée égyptienne est entrée à Gaza et le territoire a attiré des Palestiniens en fuite de partout.

Israël a bombardé Gaza depuis la terre, la mer et l’air quoique d’une intensité bien moins de ce que nous voyons de nos jours. Des Quakers américains, avec le soutien financier de l’ONU, se sont occupés des premières vagues de réfugiés. … Un réfugié m’a dit, Gaza est devenu ‘L’arche de Noé’ d’une Palestine perdue. Un arabe sur quatre de l’ancien Mandat britannique a pris refuge sur 1 % de son territoire : 200'000 réfugiés se sont établis dans un territoire habité par 80'000 Palestiniens. (La proportion est quasi la même aujourd’hui : 1,2 refugiés pour une population de 1,8 millions.) …

Les Egyptiens ont administré ce territoire tout en refusant de l’annexer, au contraire de la Jordanie en Cisjordanie. … Gaza est devenu un foyer du nationalisme palestinien, agissant parfois contre Gamal Abdel Nasser comme en 1955. De l’autre côté, les renseignements égyptiens se sont servis des premiers Fedayin palestiniens – combattants de la liberté [freedom fighters en anglais ndtl] ou terroristes selon votre point de vue – pour des missions en Israël.

Le jeune état d’Israël est devenu obsessionnel par rapport à la menace de Gaza, ce qui a largement motivé son offensive contre l’Egypte de Nasser en octobre 1956, soutenue par les Français et les Anglais. Il y a eu plus de 1000 morts parmi les 300'000 habitants palestiniens. Sous la pression des Américains, Ben Gourion a retiré ses troupes de la bande de Gaza, faisant confiance à Nasser de maintenir la paix. Ce calme a duré dix ans, mais le Fedayin s’est tout simplement mué en mouvement clandestin. En 1964, L’Organisation pour la Libération de la Palestine (L’OLP) est né avec des personnalités nationalistes fortes de Gaza.

Gaza est tombée en quelques heures dans la guerre des Six Jours en juin 1967, mais des guérillas locales ont lutté contre cette nouvelle occupation pendant quatre ans. Les militaires israéliens ont trouvé bon de permettre à un réseau islamiste de se développer en ce moment afin de mater le camp nationaliste. Ainsi le Sheikh Ahmed Yassin a pu bâtir sa base et fonder son mouvement du Hamas pour rivaliser avec l’OLP.

En décembre 1987, une génération palestinienne née et élevée pendant deux décennies d’occupation a exprimé sa frustration dans une intifada, c’est-à-dire un soulèvement. L’intifada a commencé dans la bande de Gaza pour ensuite s’étendre à la Cisjordanie dont le roi de la Jordanie fut obligé de se séparer. L’OLP proposait une solution en deux états, c’est-à-dire, une Palestine indépendante en Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza. Cette proposition a culminé dans les discussions des années ’90’s qui ont mené aux Accords d’Oslo, un processus contesté par le Hamas. Son chef, Sheikh Yassin, fut fait prisonnier par Israël mais ses adhérents ont formé une branche militaire, les brigades Qassam. En 1994, Yassir Arafat, chef de l’OLP, s’est installé à Gaza comme responsable de la nouvelle Autorité palestinienne. Le Hamas a souffert de cette tournure des évènements et a transféré une partie de son organisation en Cisjordanie.

Après l’assassinat du Premier Ministre Yitzhak Rabin en 1995 par un extrémiste juif, le nouveau Premier Ministre Benjamin Netanyahou a envoyé des agents à Amman en 1997 pour assassiner le chef du Hamas en exil, Khaled Mechaal. Mais les services de renseignement jordaniens ont déjoué le complot, obligeant les Israéliens de relâcher Sheikh Yassin. Ces deniers l’ont ensuite assassiné en 2004. Aujourd’hui, Meshaal représente toujours le Hamas depuis son exil au Qatar.

L’affaiblissement de l’Autorité palestinienne a contribué à l’éclatement d’une deuxième intifada en 2000, une période d’attaques suicides et de bombardements désastreux. La campagne du Premier Ministre Ariel Sharon contre le Fatah, le mouvement nationaliste d’Arafat qui contrôle l’Autorité palestinienne, n’a fait que renforcer le Hamas, même après que Mahmoud Abbas lui succède en 2005. Deux ans plus tard, le Hamas a expulsé l’Autorité palestinienne de la bande de Gaza. L’armée israélienne a envahi Gaza en fin 2008 et encore bombardé en 2012. Le dernier assaut a été plus mortel que l’ensemble des deux autres.

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« Nous mourrons comme des arbres, debout » 3 août 2014, Nidal El-Khairy

Il y a moyen de sortir de ce cercle vicieux. Les Israéliens veulent une bande de Gaza démilitarisée et les Palestiniens veulent la levée du blocus. D’un point de vue israélien, lever le siège économique est essentiel pour la démilitarisation puisque le blocus génère une demande pour des marchandises qui ne sont disponible que par la contrebande, à travers les tunnels. Ces tunnels sont financés en argent liquide obtenu par l’échange d’armes et d’explosifs.

Il est évident que le moyen le plus efficace de ‘détruire’ les tunnels n’est pas d’envoyer des tanks israéliens à Gaza, mais de lever le blocus, faisant revivre l’économie et offrant enfin aux jeunes Palestiniens d’autres possibilités que l’Islam militant. (Plus de la moitié de la population de Gaza est sans emploi.) Il faut que Gaza puisse se reconstruire et vendre les produits de ses fermes et ateliers. Il faut que le peuple de Gaza puisse circuler librement. Ceci est plus facile à dire qu’à faire mais il n’y a pas d’alternative pour parvenir à une paix durable à Gaza.

Et pourtant, Israël et le Hamas rêve encore d’une victoire militaire intangible.

Ce sont les gens de Gaza qui souffrent de ces désillusions. Trois générations ont grandi : une génération en deuil (1948-67), une génération soumise (1967-87) et une génération d’intifada (1987 jusqu’à présent). Pour retourner en arrière, il sera nécessaire de revenir à un des concepts des Accords d’Oslo : ‘Gaza d’abord’. Si jamais il y a une paix israélienne-palestinienne – après avoir passé en revue tous les choix imaginables – Gaza en sera la fondation et la clef de voûte. 

Jean-Pierre Filiu est professeur d’études du Moyen Orient à Sciences Po, anciennement diplomate de carrière pour la France et auteur du livre Histoire de Gaza, maintenant disponible en anglais. »

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