30/12/2014

Leurs amis les oiseaux

Pourquoi Fadil Mohammad Halawah a-t-il risqué sa vie en chassant des oiseaux le 23 novembre 2014 ? Un soldat israélien a jugé qu’il était trop près de la barrière dans la zone tampon et lui a tiré dessus, dans le dos, le tuant. À l’affut des oiseaux vivants, Halawah n’était pas armé : certains oiseaux se vendent à des prix d’or sur les marchés de Gaza. Journaliste Rasha Abou Jalal explique comment le chômage a rendu la capture des oiseaux lucrative et tentante. Son article, paru dans Al Monitor, est en anglais. Je le traduis ici.


«Pour réagir au chômage, de jeunes Gazaouis comptent sur les oiseaux
par Rasha Abou Jalal, 26 décembre 2014, ville de Gaza, bande de Gaza

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Ahmed Basioni et son fils Mohammed dans la chambre où des débris de missile ont tué leur fils et frère dans son sommeil, Beit Hanoun, novembre 2012. Dans la cage, une paire de chardonnerets, prisés par les Gazaouis. (photo par Heidi Levine, The National)

Ehab Adas, 28 ans, passe la plupart de son temps en écoutant les gazouillis de ses canaries sur le toit de sa maison [Le toit plat ou dernier étage des immeubles bas en Palestine est un lieu d’utilités multiples : c’est là où on pend le linge, ménage un petit jardin où même un enclos pour chèvres ou lapins, où les enfants vont jouer et où les plus âgés aiment s’isoler pour fumer une cigarette au calme. On y dort en été pour trouver un peu d’air frais en regardant les étoiles ndtl]. Les canaris sont la seule source de revenus pour les quatre personnes de la famille Ehab. Ils peuvent vendre un oiseau pour 300 chekels (80 $), assez pour subvenir aux besoins de la famille pendant une semaine. L’élevage des oiseaux est une activité nouvelle pour des Palestiniens souffrant du chômage sans aucune solution d’avenir.

‘J’ai terminé mes études universitaires avec succès en 2012 et j’ai trouvé un emploi dans une usine qui fabriquait du ciment. Mais la guerre d’Israël a détruit mon lieu de travail et j’étais au chômage. J’étais obligé de trouver un autre gagne-pain,’ explique Adas. Selon lui, élever des oiseaux est profitable et ne demande pas énormément de travail. ‘Je dois simplement aménager un endroit chaud pour les oiseaux et les nourrir. Il faut aussi un certain savoir : identifier la saison de l’accouplement, l’éclosion des œufs et comment traiter les maladies.' oiseaux, Gaza, jeunes, chômage, barrière, zone tampon, tunnels, guerre, Israël, Egypte, économie, siège, soldats, profit, canaries, réseaux sociaux, affaires, rossignol, chardonneret

Un Palestinien nourrit les oiseaux qu’il garde chez lui, ville de Gaza, 25 décembre 2014 (photo par Yasser Qudiah)

Le taux du chômage à Gaza est de 44,5% selon les statistiques du Bureau centrale de statistiques palestiniens (PCBS) pour la deuxième période de 2014. L’économiste Samir Hamattu explique que le nombre élevé des diplômés de l’université et le taux élevé du chômage combiné avec le niveau de pauvreté à Gaza, surtout depuis la guerre récente avec Israël, a poussé les jeunes sans emplois à trouver de petits projets de leur propre initiative pour subvenir aux besoins de leurs familles. ‘Les chômeurs à Gaza désespèrent quant à leur futur, étant donné les crises économiques et les problèmes causés par la guerre israélienne, le siège qui nous étouffe et le gel de tout nouveau emploi dans le secteur public en raison de la crise du nouveau gouvernement de consensus,’ dit Hamattu. 

Des jeunes tendent des filets dans les zones tampons pour capturer des oiseaux. Jamil Muntasir, 26 ans, un de ces jeunes, témoigne : ‘C’est une activité à risque puisque nous travaillons sous les yeux des soldats israéliens qui tirent sur nous sans cesse. Une fois, j’ai reçu une balle dans la jambe, mais j’ai continué d’aller à la chasse des oiseaux dans ces zones-là puisque je n’ai aucun autre moyen de gagner ma vie. L’espoir d’en faire un bon profit me pousse à prendre ces risques.’ Il n’a y que peu de professionnels qui capturent et élèvent des oiseaux rares à Gaza, ce qui leur garantit d’excellents prix. ‘Garder ces oiseaux en vie et les élever n’est pas facile, il faut une certaine expertise difficile à acquérir,’ dit Muntasir.

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Rossignol (dark-capped bulbul) capturé par l’appareil du photographe gazaoui
Shareef Sarhan

C’est ce même besoin d’emploi, décrit ici par ces connaisseurs des oiseaux qui a poussé les jeunes gazaouis à chercher du travail dans les tunnels entre l’Egypte et Gaza entre 2007 et 2012. Des milliers de sans-emplois ont pu gagner leur vie en creusant et en travaillant dans les tunnels. 

Le spécialiste M.Z., résidant au centre de la ville de Gaza, compte l’élevage des oiseaux comme son gagne-pain principal. En demandant de conserver son anonymat, il raconte : ‘J’obtiens mes oiseaux d’Israël et de l’Egypte par des moyens illégaux.’ Il y a peu de mois, il a pu faire passer toute une collection de canaries en contrebande. Il a vendu un chardonneret européen pour 3'000 chekels (770 $) il y a une semaine. Cette somme correspond à plus d’un mois de salaire pour un employé du gouvernement. Cela lui a fait progresser ses profits d’environ 300 %. Il explique qu’il y a des collectionneurs d’oiseau de la ‘classe de velours’ de Gaza qui payeraient même plus que ce prix pour un oiseau exotique. 

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Le chardonneret européen

Des avions de guerres israéliens ont détruit les cages des oiseaux et endommagé la maison de Mohammed Abou Ghalyoun, 38 ans, qui a souffert d’une perte estimée à 10'000 $. Ghalyoun habite le quartier d’al-Tuffah, au nord-est de la ville de Gaza. ‘J’avais des nids avec les meilleures espèces de canaries - des Gloster et des Abyssinian grosbeak et des hybrides. Je faisais de bonnes affaires pour subvenir aux besoins de ma famille – nous sommes sept – mais tous mes oiseaux sont morts dans la guerre.’

Ahmed al-Atrash, 32 ans, un autre éleveur des canaries explique : ‘On n’a pas besoin de faire une demande d’autorisation pour vendre ou acheter des oiseaux domestiques.’ La plupart des oiseaux sont élevés chez des privés qui utilisent des réseaux sociaux pour les présenter et vendre. Atrash fait de la publicité pour ses oiseaux sur une page Facebook ouverte par des vendeurs d’oiseaux amateurs de la ville de Gaza, Canary Gaza.

Abdul Rahman al-Omari, 29 ans, a commencé une aventure financière avec les canaries il y a 13 ans. ‘C’est une source de trésor caché qui peut être très utile quand les temps sont durs,’ dit-il. … Hamattu remarque que ces petits projets sont un succès puisqu’ils exigent peu d’investissement et sont une source de profit sûre, ce qui aide quelques Gazaouis à faire face au siège paralysant de Gaza. »

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