02/04/2015

Pas de poisson d’avril pour les pêcheurs

 Un dépêche du 1er avril de Ma’an News annonce que la marine israélienne a tiré sur trois bateaux de pêcheurs dans la région d’al-Sudaniyya, au nord-ouest de la bande de Gaza, tôt ce matin-là. Sudaniyya, d’où venaient les rougets tous frais que le pêcheur nous amenait parfois le matin lors de mon séjour en hiver 2012. Il les nettoyait pour nous avant de repartir chez d’autres clients. A la fin de l’après-midi, il rejoignait son bateau pour une autre nuit de travail. Toujours de bonne humeur, cet homme avait sept bouches à nourrir et une vie de travail quasi ininterrompue. Les bateaux de guerre ont tiré hier matin sur des hommes qui pêchaient à une distance autorisée de deux miles nautiques de la côte. A chaque incident pareil, je pense à cet homme.

pecheurs_150330-zanoun-hajj-rajab.jpgHajj Rajab, 81 ans, a pêché le long de la côte de Gaza depuis 6 décennies. Il n’a jamais vu des conditions si difficiles que celles d’aujourd’hui. (photo Ezz Zanoun)

Pourquoi cet acharnement ? Les instances internationales abandonnent ces petits gens dans un océan d’indifférence. Un journaliste et un photographe réagissent dans un article de l’Electronic Intifada. Je le traduis ici.


« Photo reportage : les pêcheurs de Gaza ‘entre les mains de Dieu’
par Patrick Strickland et Ezz Zanoun, The Electronic Intifada, Ville de Gaza, 31 mars 2015

La veuve et les quatre enfants du pêcheur Tawfiq Abu Reyala n’ont pas de revenu depuis que les forces navales israéliennes l’ont tué [voir notre bulletin du 7 mars ndlt].

pecheurs_150330-zanoun-funeral.jpgFunérailles de Tawfiq Abu Reyala le 7 mars 2015 (Ezz Zanoun)

Selon les deux survivants, leur bateau était à l’intérieur de la limite de six miles nautiques imposée par Israël lorsque les forces israéliennes ont tiré. En apprenant les nouvelles, des centaines de personnes en deuil se sont rassemblées devant l’hôpital al-Shifa en protestation. 

 ‘Tout ce qu’on veut, c’est être des pêcheurs qui ressemblent à tous les autres pêcheurs du monde,’ dit Emad al-Sayeed Abou Reyala. ‘On ne demande pas beaucoup – juste un droit élémentaire. Nos droits ne sont pas protégés – ni par le monde, ni par les pays arabes. Nos vies sont entre les mains de Dieu.’

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Emad Abou Reyala travaillait avec son cousin Tawfiq tous les jours sur le bateau familial (Ezz Zanoun)

‘Mon cousin n’était pas le premier pêcheur à essuyer des tirs israéliens et il ne sera pas le dernier. Chaque pêcheur à Gaza les a vécus.’ Le fils d’Emad a été blessé par un tir en décembre. ‘Si le monde a une conscience, il doit empêcher ces crimes,’ dit-il.

Depuis un cessez-le-feu à la fin des 51 jours de bombardements israéliens de Gaza en août, les pêcheurs de Gaza disent que la zone autorisée pour la pêche est à une distance de six miles nautiques de la côte. Pourtant, les accords d’Oslo de 1993 ont fixé la limite à 20 miles nautiques. … Selon un porte-parole pour le groupe israélien des droits humains B’Tselem : ‘Depuis des années, les militaires israéliennes ont réduit cette limite petit à petit, portant gravement atteinte aux vies de milliers de familles et aux disponibilités de cette nourriture de base et pas trop cher sur les marchés.’

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Les pêcheurs au port de Gaza : comme les paysans de la bande de Gaza, beaucoup de pêcheurs sont devenus dépendants de l’aide internationale en raison du blocus de Gaza (photo Ezz Zanoun)

Abdelmuti Ibrahim al-Habil a travaillé le long des côtes de Gaza durant plus d’un quart de siècle. ‘J’ai commencé à faire la pêche avec mon père à l’âge de 15 ans,’ dit-il. Ses cinq fils, tous âgés d’une vingtaine d’années, travaillent avec lui. Ils s’affairent autour du moteur du bateau en panne pendant que nous lui parlons. Après plusieurs minutes, le moteur donne de la voix – les jeunes rient et tapent dans les mains.

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Le bateau d’Abdelmuti al-Habil a subi des tirs israéliens : il a dépensé plus de 10'000 $ pour le remorquer au port et le réparer. (photo Ezz Zanoun)

Comme tout pêcheur palestinien à Gaza, al-Habil a souffert longtemps des restrictions et des attaques israéliennes. Mais il n’a jamais pensé qu’ils iraient jusqu’à faire couler son bateau. ‘Ils ont arrêté mes fils,’ raconte-t-il. On les avait emmenés à Ashdod, un port au sud d’Israël. ‘Pendant deux jours, nous ne savions pas où ils étaient. On ne savait pas s’ils avaient été tués ou pas lorsqu’ils ont coulé le bateau.’ Les fils d’al-Habil ont été interrogé par des officiers militaires et des membres des renseignements israéliens pendant deux jours, puis relâchés au passage d’Erez entre Gaza et Israël.

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Les restrictions israéliennes empêchent les Palestiniens de développer le plein potentiel du port de Gaza (photo Ezz Zanoun)

Selon le groupe de monitoring des Nations Unies OCHA, les forces israéliennes ont tiré de balles réelles sur des pêcheurs palestiniens au moins dix-sept fois entre le 27 janvier et le 9 février 2015. Dans la première moitié de 2014 - avant la guerre de l’été - elles ont tiré sur des pêcheurs à l’intérieur de la zone de six miles nautiques au moins 177 fois, ‘presque autant que pendant toute l’année 2013,’ selon Oxfam, organisation humanitaire.  

Hajj Rajab, 81 ans, était adolescent quand il a commencé à pêcher : ‘Mon père m’appris la pêche. J’ai appris à mes enfants et à mes petits-enfants. J’y travaille depuis beaucoup d’années. C’était un bon métier. Plus maintenant.’ L’été passé, les bombardements israéliens ont ciblé des dizaines d’entrepôts des pêcheurs, y compris le sien. ‘Ils ont tout détruit,’ dit-il. ‘Ils nous ont détruit – nous, les pêcheurs.’ Mais Rajab continue à aller à la pêche tous les jours. ‘Il n’y a pas d’autre choix pour les pêcheurs. Pour la plupart d’entre nous, c’est la seule vie que nous connaissons.’

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Il ne reste rien de l’entrepôt de Hajj Rajab après les frappes israéliennes de l’été passé (photo Ezz Zanoun)

L’impact économique des restrictions israéliennes a été désastreux pour les pêcheurs. Mahmoud al-Hissi, père à l’âge de 20 ans, raconte : ‘Malheureusement, ils ne nous autorisent pas à pêcher plus loin que six miles et parfois, ce n’est que trois miles. Passés les six miles, il y a des récifs et des rochers sur le fond de l’océan – c’est là où se trouvent les bons poissons. On pourrait sortir uniquement pendant la matinée et gagner suffisamment bien, au lieu de partir pendant 24 heures pour gagner trois fois rien.’ Chaque pêcheur reçoit sa portion de poisson, ce qu’il vend une fois de retour. ‘Il m’arrive de travailler pendant 24 heures puis de ne gagner que 75 shekels [environ 19 $],’ dit-il. ‘Mais récemment, c’est moins – il n’y a tout simplement pas de poisson.’

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Mahmoud al-Hissi témoigne : on ne peut pas faire vivre une famille avec les restrictions israéliennes sur la zone de pêche (photo Ezz Zanoun)

… L’automne passé, Shukri et ces compagnons de fortune Mahmoud et son cousin Ahmad al-Hissi ont été obligés de se dénuder et de sauter à l’eau sur ordre d’un bateau israélien qui les a ensuite arrêtés. ‘Si seulement la limite était de neuf miles nautiques,’ dit-il, ‘nous serions des hommes riches !’

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Shukri, comme tant d’autres pêcheurs, a connu l’arrestation par la marine israélienne (photo Ezz Zanoun)

 

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