20/05/2015

Déroulez le tapis !

Les droits humains étaient le sujet du festival inédit de films en plein air dans les décombres du quartier de Shujahiya la semaine passée. Le dernier jour du festival, jour de l’Ascension, journaliste Avi Blecherman a parlé en hébreu avec Saud Aburamadan, le journaliste gazaoui à l’origine de cet évènement inédit. Son entretien fut publié d’abord en hébreu sur Local Call et ensuite en anglais sur + 972 mag. Je livre une traduction partielle ici. A noter que « karama » veut dire « dignité » en arabe. 

festival, films, droits humains, hébreu, Gaza, tapis rouge, guerre, conflit, siège, cinéma,Israël, Hamas, Fatah, vie, pai, maisons, bande de Gaza, conflits internes, infrastructure, journaliste israélien, médias israéliens, Tel Aviv, public israélien
Un tapis rouge se déroule entre les ruines du quartier de Shujahiya en préparation pour le Karama Gaza Film Festival, 13 mai 2015 (photo par LAMA Film)


 «Même à Gaza, il faut un tapis rouge pour un festival de films
par Avi Blecherman, + 972 Blog, 14 mai 2015

Actuellement en Israël, les journalistes écrivent des articles sur le festival de films documentaires DocAviv qui a lieu à Tel Aviv ces jours-ci. Juste à côté, un autre festival s’est terminé jeudi soir dans les décombres du quartier de Shujahiya en ville de Gaza – un festival dont le thème était les droits humains. Shujahiya était le théâtre de la destruction et des combats particulièrement mortels durant la guerre à Gaza l’été passé. Israël y a rasé énormément de terrains. Environ 100 Palestiniens et 13 Israéliens y sont morts le 20 juillet. Beaucoup des victimes étaient des femmes et des enfants. 

festival, films, droits humains, hébreu, Gaza, tapis rouge, guerre, conflit, siège, cinéma,Israël, Hamas, Fatah, vie, pai, maisons, bande de Gaza, conflits internes, infrastructure, journaliste israélien, médias israéliens, Tel Aviv, public israélien
Les gens attendent le début du cortège (photo ZUMA/REX Shutterslock)

‘Saud, raconte-moi un peu ce festival, s’il te plaît.

C’est le tout premier festival de films à Gaza. Un groupe de cinéastes et de journalistes locaux l’ont organisé. Le directeur du festival est Khalil al-Muzain, cinéaste palestinien, et notre sponsor est le Karma Film Festival de Jordanie. Les films viennent de Syrie, d’Iraq, d’Egypte, de Jordanie, de Russie, parmi d’autres. Nous en avons choisi 28 films sur 180 pour 3 jours de projections. 

Comment les gens ont-ils réagi à cette initiative ?

Ecoute, nous n’avons pas de cinéma ici depuis la première Intifada [soit 1987 ndlt]. Je connais des Gazaouis qui ont plus que 20 ans, parmi eux mes propres enfants, qui n’ont jamais mis les pieds au cinéma. Nous vivons au rythme du conflit, sous siège – la vie est dure. Les gens ne pensent qu’à survivre, à nourrir leurs familles, à dénicher du travail et à la protection de leur famille et de leurs enfants pendant des guerres. En cherchant un lieu pour projeter les films, nous sommes arrivés à Shujahiya, à l’est de la ville de Gaza, à côté d’une mosquée détruite où les maisons détruites s’étendaient dans toutes les directions. Nous avons senti que c’était l’endroit approprié pour un festival dont le thème était les droits humains. 

festival, films, droits humains, hébreu, Gaza, tapis rouge, guerre, conflit, siège, cinéma,Israël, Hamas, Fatah, vie, pai, maisons, bande de Gaza, conflits internes, infrastructure, journaliste israélien, médias israéliens, Tel Aviv, public israélien
Projection d’un film, 13 mais 2015 à Shujahiya (photo par Dan Cohen)

Avez-vous l’impression que ce festival envoie un message au monde extérieur ?

C’est sûr. Le festival rappelle au monde – au Moyen Orient et à Israël – que le peuple de Gaza vit depuis plus de huit ans sous un blocus qu’il faut lever. … Le festival dit au Hamas et au Fatah que leurs conflits internes détruisent nos vies, ici à Gaza. Mais il y a un autre message de tout aussi grande importance : Gaza n’est pas juste constitué de maisons rasées, de pauvreté et de militants qui tirent des roquettes vers Israël ou de gens qui ne vivent que pour mourir, comme les medias ont la tendance de nous montrer. Le monde doit savoir que les gens de Gaza sont des êtres humains qui aiment la vie, qui cherchent à vivre en paix, qui veulent aller au cinéma et vivre des vies normales. 

Video_Red_Carpet.JPGhttps://www.youtube.com/watch?t=92&v=c43d5CB3rt8

Comment avez-vous pu arranger un évènement pareil dans un quartier en ruines, sans infrastructure aucune ? 

C’est grâce aux résidents mêmes du quartier. Nous leur avons demandé s’ils voulaient aider notre équipe, et tout le monde est venu – des enfants, des femmes, des hommes, les vieux et les jeunes. Tout le monde voulait aider enlever les décombres et préparer un espace. Une personne s’est responsabiliser pour l’eau, une pour le café – ils ont aidé à construire la scène, à pendre des affiches, à installer l’écran géant de la taille d’un vrai écran de cinéma que nous avons posé sur le mur d’une maison bombardée. 

festival, films, droits humains, hébreu, Gaza, tapis rouge, guerre, conflit, siège, cinéma,Israël, Hamas, Fatah, vie, pai, maisons, bande de Gaza, conflits internes, infrastructure, journaliste israélien, médias israéliens, Tel Aviv, public israélien
L’écran géant (photo par Xinhua/REX Shutterslock)

L’image d’un tapis rouge avec des maisons de chaque côté est très fort. Qui a marché dessous ?

Eh bien, il n’y a pas de festival de film sans un tapis rouge. Nous nous le sommes approprié pour parler de notre réalité. Pour nous à Gaza, le rouge est tout d’abord la couleur de tant de sang versé ici l’été passé, le sang de femmes, d’hommes et d’enfants, comme les 11 membres de la famille Al-Hilou, tués ici à Shujahiya. D’habitude, ceux qui peuvent fouler le tapis rouge à un festival de film sont des VIPs. Ici, notre tapis de 70 mètres était placé sur une des routes principales à l’endroit où les films étaient projetés – une route à travers des maisons dévastées. Nous avons invités tous les résidents à marcher sur le tapis jusqu’à leurs sièges pour la première. C’était une manière de dire que chacun d’eux compte.  

festival, films, droits humains, hébreu, Gaza, tapis rouge, guerre, conflit, siège, cinéma,Israël, Hamas, Fatah, vie, pai, maisons, bande de Gaza, conflits internes, infrastructure, journaliste israélien, médias israéliens, Tel Aviv, public israélien
Les gens regardaient un film au Karama Gaza film Festival à Shujahiya, 13 mai 2015 (photo par Dan Cohen)

Comment l’audience a-t-il réagi au festival ?

Le soir de l’ouverture, il y avait des centaines de résidents du quartier et aussi certains provenant d’autres parties de la bande de Gaza. C’était une soirée heureuse et festive avec des discours, des performances musicales et des chants par d’enfants. Il y avait deux films – un par un cinéaste de Gaza et l’autre par un cinéaste de la Cisjordanie.

C’était 9h30 du soir et l’endroit était plein de lumière ! Il faut comprendre : Shujahiya a vécu dans le noir ces derniers huit mois. L’infrastructure a été détruite. Les gens vivent dans le noir avec des bougies comme lumière. Pour un moment, le festival a tout rendu normal. Il a créé la lumière du jour. Des gens sont venus vers moi en disant, « Suad, c’est peut-être la première fois que nous avons l’impression de ne pas vivre à Gaza. Nous allons au cinéma ! C’est génial ! » A mon avis, quelque chose comme ceci peut être plus important que d’avoir à manger et certainement bien plus important que la politique.

Saud, avez-vous quelque chose à dire à nos lecteurs en Israël ?

Vous savez, je suis journaliste depuis 28 ans, j’écris pour des médias internationaux. La presse israélienne m’a interviewé et j’ai beaucoup d’amis journalistes. C’est trop dommage que les médias israéliens ignorent des évènements comme ceci et n’informent pas le public israélien à ce sujet. Je sais que vous avez un festival de films à Tel Aviv cette semaine. Nous en avons un à Gaza et ils ne pourraient pas être plus distants.

J’aimerais qu’un jour bientôt, il y aura la paix et nous allons pouvoir venir et participer à votre festival et que vous, vous pourriez venir à Gaza comme avant et participer à notre festival. Nous sommes tous des êtres humains. C’est trop dommage que les années et les jours soient remplis de douleur et de tristesse. Comme un habitant de Gaza, je regrette toute cette violence et cette guerre. Nous sommes tous des êtres humains et nous avons besoin de profiter de la vie, pas de tuer et d’être tués.

Avi Blecherman est activiste et journaliste israélien. Son blog se trouve sur Local Call en hébreu.»

 

Les commentaires sont fermés.