02/06/2015

Gazon humain

Yehuda Shaul, un des fondateurs de l’organisation israélienne Breaking the Silence (Briser le Silence), témoigne régulièrement à Genève. Le 7 mai, on a pu lire un entretien avec lui dans Le Temps. Tout récemment, il a donné un entretien au New Statesman dans lequel il place les attaques sur Gaza dans le contexte de la répression systématique du peuple palestinien. Ses vues sur la stratégie de l’occupation méritent la traduction française que voici. 

Shaul. Breaking the SIlence, Gaza, répression, soldats, Opération "Barrière Protectrice", stratégie, "Couper l'herbe", "Tondre le gazon", sécurité, Israël, Hamas, civils palestiniens,   guerre, contrôle, Cisjordanie, peur, liberté, Israéliens, Palestiniens
Garçon cueillant des fleurs sur les ruines de l’aéroport de Gaza, 7 septembre 2014 (photo AFP par Thomas Coex) pour
l’éditorial de The National « Israel’s Blockade of Gaza Chokes a Possible State »


« Le conflit à Gaza : une partie intégrale du système indirect israélien pour contrôler les Palestiniens
Par Yehuda Shaul New Statesman, 26 mai 2015 

Il y a onze ans, j’ai été libéré du service militaire dans la Brigade Nahel des forces israéliennes de défense (IDF) [armée israélienne ndlt]. Avec plusieurs amis, j’ai ensuite fondé l’organisation Breaking the Silence. Depuis, j’ai écouté des centaines de soldats décrire leur service militaire dans les territoires. Je peux dire que le flou total des règles de conduite décrites par les dizaines de soldats et des officiers qui ont participé dans l’Opération « Barrière Protectrice » en 2014 n’a pas d’égal. Leurs témoignages montrent comment l’IDF s’est comporté et expliquent de façon assez complète pourquoi il y avait tant de conséquences fatales. 

Mais ces témoignages font partie d’une histoire plus longue. Ils ne disent pas que l’opération de l’été passé n’était que la plus récente dans une série programmée par l’IDF durant ces dernières années (« Hiver Chaud » en 2008, « Plomb Durci » au début de 2009, « Pilier de Défense » en 2012 et « Barrière Protectrice » en 2014). Ils négligent aussi d’expliquer pourquoi cela saute aux yeux que ce n’est qu’une question de temps avant la prochaine opération. 

« Couper l’herbe » : c’est ainsi que des officiers haut placés dans l’armée ont baptisé la suite d’opérations à Gaza. Selon eux, cette stratégie est nécessaire face aux menaces terroristes auxquels Israël est confrontée. « Tondre le gazon » est présenté en tant qu’outil défensif avec le but de limiter le potentiel des groupes terroristes supposés atteindre la sécurité d’Israël. « Couper » régulièrement la capacité des organisations terroristes pour prévenir des menaces permanentes sur Israël est donc inéluctable. Cette logique froide et calculée envisage une opération tous les deux ou trois ans. 

Shaul. Breaking the SIlence, Gaza, répression, soldats, Opération "Barrière Protectrice", stratégie, "Couper l'herbe", "Tondre le gazon", sécurité, Israël, Hamas, civils palestiniens,   guerre, contrôle, Cisjordanie, peur, liberté, Israéliens, PalestiniensBombardement du quartier Tuffah, ville de Gaza, 29 juillet 2014 (photo par EPA)

Mais la toute dernière opération n’a pas infligé seulement des dommages à l’infrastructure du Hamas et les autres groupes armés, comme les opérations précédentes : cette fois-ci, la majorité des victimes de la politique de « tondre le gazon » étaient des civils palestiniens. La guerre est en train de dépecer la population. Il faut juste réfléchir à ce que cela fait à une société quand, dans l’espace de deux mois, des centaines d’enfants sont tués et 18’000 maisons, détruites. C’est impossible de ne pas conclure que, ce que l’IDF « coupe » tous les deux ans, ce n’est pas des capacités terroristes mais la capacité de toute une société de se développer et de vivre.

« Couper l’herbe » est en fait juste un de plusieurs éléments du système israélienne de répression de la population palestinienne à Gaza et en Cisjordanie. Pour conserver son contrôle, Israël fait tout ce qu’elle peut, sans relâchement, pour garder les Palestiniens faibles et vulnérables. Comme soldat, j’ai participé à maintes opérations pour humilier et soumettre les civils palestiniens en Cisjordanie. Beaucoup d’autres militaires doivent faire pareil et continuent à le faire. Des patrouilles défilent à toute heure de la journée et de la nuit dans les rues des villes palestiniennes. Il y a des raids sur des maisons palestiniens choisies au hasard. On installe des checkpoints au cœur des régions palestiniennes densément peuplées. L’intention de toutes ces activités ? Montrer à la population palestinienne que le militaire israélien est toujours là partout et de créer un sentiment de persécution. D’autres types d’opérations visent à instaurer la peur de la population et ainsi renforcer le contrôle – par exemple, imposer des couvre-feux sur un village entière ou arrêter tous les hommes du village.

La différence entre la mission des soldats en Cisjordanie et à Gaza vient de la différence dans la nature de la répression qu’Israël exerce sur ces deux territoires. La Cisjordanie a vécu les dernières 28 années sous contrôle militaire complet, direct et quotidien et un contrôle civil partiel. Ä Gaza, Israël n’a pas exercé un contrôle direct depuis 2005. Cependant, à ce jour, elle continue à garder un contrôle sur tous les aspects de chaque jour dans la vie à Gaza. Nous contrôlons l’espace aérien et marine aussi bien que le registre de la population et la circulation des marchandises et de personnes. Les conflits périodiques avec Gaza s’ajoutent aux outils de main mise indirect sur la population. Elles sont un moyen de plus pour démembrer la société palestinienne. 

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Des écolières trouvent les portes de leur école fermées, juillet 2014 (photo kufarooq99.fileswordpress.co)

Nous devrions nous rendre compte que, lorsque nous coupons la liberté des Palestiniens de choisir et vivre leurs vies, quand nous tondons leur droit de vivre en sécurité sous leurs toits, nous coupons et tondons notre propre gazon. Nous rasons nos valeurs et notre humanité, notre sécurité aussi, ainsi que notre espoir de vivre sans appréhender la prochaine tournée de guerre.

Sans arrêter cette tonte éternelle de l’herbe par Israël en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, la mort et la destruction nous guettent des deux côtés. Il faut une lutte résolue pour mettre fin à la répression israélienne, empêcher une autre guerre et amener la paix et la sécurité aux peuples de cette région. La liberté des Palestiniens est la seule garantie pour la liberté et la sécurité des Israéliens.

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