03/07/2015

Un homme prisonnier, un peuple prisonnier

Né en 1935, Zvi Bar’el est analyste des affaires au Moyen Orient pour le journal israélien Haaretz, où il travaille à plusieurs titres depuis 1982. Il détient un doctorat en histoire du Moyen Orient et enseigne à Sapir Academic College à Sderot, tout près de Gaza. Il vient de publier un article étonnant par son ton ironique et plein de colère, en comparant la situation actuelle des gens de Gaza à celle d’un prisonnier sans moyen de défense. J’essaie ici de transmettre en français le ton de l’article dont l’original est en anglais.

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« La dignité d’abord » par LATUFF 2012, accompagne un article du Chicago Tribune par rapport au soutien du CICR et l’ONU pour les grévistes de la faim palestiniens


«Détention sans procès en bonne et due forme ? A Gaza, tout le monde en souffre.
Par Zvi Bar’el, Opinion, Ha’aretz. 30 juin 2015

Le prisonnier Khader Adnan met fin à sa grève de faim. En revanche, accorder la libre circulation aux Gazaouis ou les autoriser à exporter leurs cultures ? Tu peux l’oublier. 

‘La terreur a gagné. Khader Adnan sera relâché’ – c’est sous ce titre que certains sites web annoncent ‘l’accord’ entre le service de sécurité du Shin Bet et le prisonnier qui faisait la grève de la faim depuis 55 jours. 

Mais le titre est trompeur : c‘est la terreur qui a perdu – la terreur légale autorisant un officier de l’armée d’écrouer quelqu’un sans procès – sous ‘détention administrative’ – sans preuves, sans procès en bonne et due forme, sans limite dans le temps : un processus capable d’inculquer la terreur à tout Palestinien ou Israélien. 

Il y a trois ans, Adnan, un militant du Jihad islamique de la ville d’Arrabeh près de Jenin, a déjà vaincu cette terreur légale par une grève de la fin qui a duré 66 jours. Cette fois-là, aussi, c’était une question de faim qui a pesé dans la balance pour la justice. La détention administrative n’est pas proscrite par les conventions internationales mais elle est censée être appliquée seulement dans des cas très exceptionnels. 

En Israël, les cas ‘exceptionnels’ sont la norme ; il faut une protestation mondiale or la nécessité de conclure un accord avec le Hamas, le Hezbollah or le Fatah pour qu’Israël découvre tout à coup que même des terroristes condamnés après un procès, pas uniquement des prisonniers administratifs, peuvent être libérés.  

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Manifestation pour Khader Adnan, ville de Gaza, 24.05.2015 (photo par Ashraf Amra / APA image)

Le problème avec la détention administrative est qu’elle oblige le public de croire au ‘système’ et non pas aux tribunaux – et c’est cela, sa raison d’être. Mais en Israël, cela ne pose aucun problème puisqu’il y a une foi aveugle dans le Shin Bet. En fait, on aimerait que le Shin Bet procède à encore plus de ce genre d’arrestations. [Selon Addameer – l’Association de soutien aux prisonniers et des droits humains, basée à Ramallah – il y a 426 Palestiniens dans des prisons israéliens en ce moment sous détention administrative ndlt ] En autres mots, tout Palestinien est un ennemi et s’il ne sait pas pourquoi il a été arrêté, il le saura au final. 

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Khader Adnan au travail dans sa boulangerie, 21 juin 2013 (photo par Ahmad Al-Buzz / ActiveStills)

Le Shin Bet sait ce qu’il fait, ainsi que le Service des prisons sait ce qu’il fait quand il attache un prisonnier mourant à son lit avec des menottes. Les médecins qui sont d’accord de nourrir de force ou qui gardent le silence quant à cette pratique - eux aussi, ils savent ce qu’ils font.

C’est difficile à comprendre pourquoi les gens font absolument confiance à la détention administrative dans un pays où la plupart des agences du gouvernement ne fonctionnent pas bien, où l’armée lèche encore ses blessures de la guerre de Gaza et où il y a tellement de pourriture à la police. Tout le monde continue à soutenir la détention administrative à l’exception de quelques groups de droits humains comme Médecins sans frontières et d’autre traîtres subventionnés par les ennemis d’Israël.

C’est ce consensus qui permet la détention administrative de Gaza toute entière. Il n’y a pas de problème pour harceler le premier ministre par rapport à sa politique concernant le gaz naturel, ni pour dénigrer Miri Regev simplement parce qu’elle est qui elle est ou encore pour les conflits autour de la crise du logement. Mais, lorsqu’il s’agit de Gaza, le gouvernement sait indubitablement ce qu’il fait.

A l’avis des Israéliens, ce qui est approprié pour Adnan, un prisonnier administratif seul, est approprié pour Gaza, une prisonnière administrative collective. Oh oui : tout le monde est d’accord qu’Israël envoie de la nourriture, des médicaments et du matériel pour la construction à Gaza au compte-gouttes. Mais l’idée de les libérer, de lever les sanctions, mettre fin au blocus maritime – ah, non, mon Dieu : pas de port – ou de permission aux Gazaouis de se déplacer en Cisjordanie or d’exporter leurs cultures sans entrave – rien de cela.

Depuis huit ans, 1,8 millions de personnes sont prises au piège de la détention administrative collective et, comme avec Adnan, il faut juste les garder en vie. Rien de plus. 

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« Nous sommes tous Khader Adnan » peut-on lire sur les banderoles dans une manifestation à Gaza, 7 juin 2015, Voice of Israel (titre de l’article : « Pourquoi ne pas laisser le terroriste mourir de faim ? ») (photo : Ayed Tayeh/Flash 90)

Ce n’est pas une grande histoire, si vous y réfléchissez. Adnan sera libéré en juillet après seulement quelques jours supplémentaires de souffrance ; la flottille pour Gaza a poliment tiré sa révérence devant les soldats de la marine et le consensus est vivant et fleurissant. Quel soulagement. Allah est clairement de notre côté.

Et, exactement comme nous l’entendons lorsqu’un missile rate sa cible : ‘par miracle, un désastre fut écarté.’ Parce que Adnan aurait pu mourir juste avant que l’accord soit signé et la flottille aurait pu avoir été beaucoup plus violente. Le gouvernement aurait pu être mis au pilori sans ces miracles. Qu’est-ce que nous avons de la chance d’avoir un gouvernement qui sait exactement quand il faut s’arrêter. »

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