26/07/2015

La mort au fond de soi

Le quotidien des gens de Gaza consiste à continuer leur vie au milieu des traces qui rappellent l’horreur. Après un an, la reconstruction vient de commencer. Journaliste, Amira Hass a capturé l’essentiel de la situation à l’aide de différents témoignages. Israélienne, elle a vécu à Gaza dans les années 90 et y était en visite chez des amis de la ville de Gaza lors de mon premier séjour en 2001. Je traduis ici son article de l’édition anglaise du Haaretz. 

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Cet homme, travailleur de l’aide humanitaire, a tout vu pendant les 52 jours de bombardement en été 2015. Psychothérapeute hollandais, Jan Andreae est allé à Gaza travailler avec des gens traumatisés comme lui. Photo du film
« Shivering in Gaza » (photo Kesteren)


« Un an plus tard, il ne reste plus de larmes
Par Amira Hass, 25 juillet 2015, Haaretz

Nawaf est un des Gazaouis chanceux qui travaille pour une organisation internationale. La semaine passée, il a reçu une autorisation pour aller à Jérusalem-Est pendant quelques jours. Nous nous sommes rencontrés par hasard et j’ai immédiatement été frappée par ses yeux. Ils ressemblaient aux yeux des autres Gazaouis que j’ai rencontrés cette dernière année : éteints. 

Hassan Ziadah, psychologue du Programme pour la santé mentale de la communauté de Gaza, connaît bien ce regard. La douleur et la peur sont si énormes que les gens ne peuvent plus pleurer, dit-il : les larmes sont taries. 

Peu de gens peuvent quitter Gaza et peu sont autorisés à y accéder. Seulement des étrangers – des employés d’organisations non-gouvernementales, des diplomates et des journalistes – peuvent voir de leurs propres yeux comment les habitants de Gaza se débrouillent avec le fardeau des pertes et des destructions conséquentes à la guerre de l’été passé. … Grâce à Al Jazeera en anglais, nous sommes renseignés sur une initiative locale destinée à apporter un peu de gaité aux cœurs des gens dans le quartier d’Al-Zaytoun. …  Ziadah dit du bien de ce projet, mais il représente un petit pas au milieu d’une détresse beaucoup plus grande. 

Un journaliste palestinien d’un pays occidental qui a été autorisé à entrer dans la bande de Gaza [Amira Hass n’y est pas autorisée ndlt] fut choqué en découvrant combien la mort fait partie des statistiques ‘normales’ de tous les jours. Dans une école, les classes ont dû être regroupées suite à la mort de 12 élèves d’une même classe l’été passé. La mort était une donnée constante ; la variable : la nécessité de redistribuer les élèves. Selon Ziadah, il y a eu un nombre croissant de gens qui jouent avec l’idée de suicide pour échapper à ce qui leur est intolérable. 

Un autre journaliste d’un pays de l’Occident a décrit les enfants pleins d’enthousiasme pour les membres armés du Hamas défilant dans un cortège pour marquer l’anniversaire du début de la guerre il y a un an. Il était frappé par la similitude entre l’armée du Hamas et les Forces de défense israélienne. … Selon des parents, beaucoup d’enfants font pipi au lit et souffrent de cauchemars dans lesquels une bête sauvage les attaque. ‘Les enfants sont fâchés ; ils veulent se venger, alors le pouvoir du cortège militaire les attire,’ dit Ziadah. 

Nawaf, 45 ans, profite de sa visite pour se rendre chez un psychologue. Il ne croit pas qu’un psychologue à Gaza pourrait l’aider : ‘Ils souffrent des mêmes traumatismes que nous,’ dit-il. 

Ziadah le comprend. Il a lui-même perdu sa mère, trois frères, une belle-sœur et un neveu lorsque sa maison, dans le camp des réfugiés d’Al-Burej, fut ciblée. Pendant la guerre, l’armée israélienne a bombardé des douzaines de maisons où se trouvaient des habitants. B’Tselem a documenté 70 cas de ce type de frappe, qui ont eu comme conséquence la mort de 606 personnes, un quart de toutes les fatalités. Parmi les morts, 93 enfants de moins de 5 ans ; 129 enfants entre 5 et 14 ans ; 42 adolescents de 14 et 18 ans ; 135 femmes et 37 personnes âgées de plus de 60 ans. 

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Ali Al-Awour, 10 ans, ici avec sa plus petite sœur, était tué le 16 juin 2014 (photo Defence Children International-Palestine) 

Le 20 juillet, 2014, le jour de la frappe sur la maison Ziadah, l’armée a bombardé six autres maisons, tuant 76 personnes, y compris 41 enfants et 23 femmes. Mais la famille de Ziadah était en point de mire puisque Henk Zanoli, le grand-oncle de sa belle-sœur, a rendu la médaille du Juste parmi les Nations qu’il avait reçu pour avoir sauvé un enfant juif pendant l’Holocauste. 

Ziadah, un psychologue expérimenté, fait parfois appel à ses collègues à la clinique de santé mentale pour dépasser sa propre douleur et continuer à travailler avec un nombre conséquent de patients. Mais il est d’avis que son deuil personnel l’aide à mieux comprendre ses clients et les autres. Il y en a qui dirigent leur peur et leur colère vers l’intérieur, ce qui provoque des dépressions, des douleurs chroniques et une dépendance aux médicaments. R., un chercheur pour une organisation des droits humains, note que même des femmes deviennent dépendantes d’antidépresseurs, ce qui est nouveau.  D’autres dirigent leur colère vers l’extérieur. Ceux qui n’ont pas perdu des parents ou leurs maisons se considèrent chanceux et trouvent que leur peurs et leurs dépressions est ‘un luxe’. Ils ne peuvent pas cautionner l’idée de chercher du soutien psychologique pour eux-mêmes. Mais la guerre continue à s’immiscer dans leur présent. 

‘En général,’ dit un médecin de l’UNRWA, ‘les gens essayent d’oublier. Mais pour ceux qui ont perdu quelqu’un ou leur maison, tout leur rappelle leur perte. Les frères d’une amie ont été tués et pendant le jour de fête à la fin du Ramadan, elle n’a pas quitté sa chambre. C’est le jour où, traditionnellement, les hommes de la famille rendent visite aux femmes pour leur souhaiter le meilleur.’ 

L’année passée, le Ramadan a coïncidé avec la guerre. Comme résultat, selon R., la période du Ramadan cette année a ramené des souvenirs ; il y avait même des craintes qu’une autre guerre soit imminente. 

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Une famille de Beit Hanoun romp le jeûne du Ramadan sur le site de leur maison détruite, 19 juin 2015 (photo Nidal Alwaheidi / APA images)
 

‘Partout où vous allez, vous voyez des ruines – des bâtiments déformés de manière étrange qui n’ont pas encore été évacué. Vos yeux n’ont pas de répit. L’oubli est impossible.’ Ziadah l’exprime ainsi : les gens ne peuvent pas éviter de se rappeler. De surcroit, on entend chaque jour des tirs et le bruit des drones. Ces bruits, les restes des bombardements et le sentiment d’incertitude quant au lendemain fait que les gens ressentent ‘une réelle menace pour leur vie,’ selon Zaidah. ‘Dans l’état actuel rempli de soucis et de peurs, vous avez besoin d’un mécanisme pour supporter vos souffrances incessantes. La croyance de notre religion dans le destin nous dit que ceci « était écrit pour nous ». On peut prier Dieu pour qu’il nous sauver et rend notre vie plus supportable.’ 

Un journaliste étranger dit que dans les mosquées, les membres du Hamas exhortent les gens de ne pas être tristes au sujet de leurs morts. Le médecin pense que la solidarité de la société et de la famille peuvent aider à la guérison. Mais R. estime que ‘75% des gens veulent quitter la bande de Gaza, n’y voyant aucun avenir. Moi-même, je travaille du matin au soir pour oublier et ne pas penser à la situation. Mais quid de ceux qui n’ont pas de travail ? Les familles d’adultes au chômage vont à la plage et y restent toute la journée sans rien à faire.’ 

En dépit de ça, R. est convaincu comme Zaidah que les gens continuent à vivre et même font l’effort de s’adapter à la situation. Simplement, il n’y a pas d’autre choix. » 

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