12/08/2015

Pour la nouvelle génération

Lorsqu’on travaille en tant que chercheuse au milieu de la guerre, des rencontres marquantes sont inévitables. La journaliste Adeem Abu-Middain écrit depuis le Canada sur une personne qui lui a laissé un souvenir ineffaçable de son été 2014 à Gaza. Je résume et traduis l’article en anglais qu’elle a rédigé pour l’Electronic Intifada. 

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La journaliste a rencontré une femme en fin de grossesse qui a pu fuir le bombardement de cette école (24 juillet 2014, l’école des Nations Unies à Beit Hanoun, photo Mohammed Salem/Reuters)


« Comment le siège israélien a privé un bébé de l’amour de sa mère
par Adeem Abu-Middain, The Electronic Intifada, 8 août 2015” 

Mme Abu-Middain a rencontré Rasha au début du mois d’août dans une école de l’ONU. Elle et sa famille de 30 personnes y avaient trouvé refuge après avoir survécu à l’attaque israélienne sur une autre école de l’UNRWA à Beit Hanoun, le 24 juillet. 

« Les trois générations de la famille habitaient une seule salle de classe. Les pupitres étaient devenu des tables pour manger, un miroir était accroché dans un coin, des draps sur des cordes de linge servaient à créer une illusion d’espace intime. Le patriarche de la famille, Abu Nidal ou Jamal Abu Odeh, m’a décrit les horreurs par lesquels la famille avait passé depuis le début de la guerre. Ils ont dû se sauver de leur maison de quatre étages juste avant qu’elle ne soit bombardée et détruite. Cherchant secours, ils ont couru jusqu’à l’école de Beit Hanoun sous une pluie de bombes et d’obus. Par la suite, ils ont subi le bombardement de l’école : sa femme était blessée et un cousin tué. 

Au milieu de notre conversation, Abu Nidal m’a présenté sa belle-fille Rasha. Rasha était enceinte, la date prévue pour la naissance était déjà dépassée. J’étais frappée par la grande pâleur de son visage - elle était beaucoup trop mince – je lui ai demandé comment elle se sentait. Elle m’a assuré avec un sourire éteint qu’elle allait bien. Ce qui l’avait terrifié, c’était la peur de faire une fausse couche lorsqu’elle s’est sauvée en courant de l’école de Beit Hanoun. Elle n’a plus voulu parler de cette nuit de terreur. 

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Rasha entre sa mère et son beau-père (début août 2014) 

Rasha voulait me parler de la belle maison neuve que son mari avait construite pour leur famille de cinq enfants. ‘Nous y avons déménagé il y seulement neuf mois – c’était si beau et propre,’ dit-elle. ‘Les chambres des filles étaient décorées avec des images de Dora l’Exploratrice. Les garçons avaient affiché des voitures de course aux murs de leurs chambres. Chacun avait son lit – regardez comme nous sommes maintenant, ce n’est presque pas humain, nous sommes tout serrés. J’avais tout préparé pour le bébé : de vêtements neufs, un nouveau lit et de nouveau rideaux avec comme décoration Winnie l’Ourson. Après le premier cessez-le-feu, j’y suis retournée pour voir, mais tout était parti. Il ne restait rien. Absolument rien. J’ai essayé de sauver des affaires du bébé. Impossible.’ 

‘Je me demande juste ce que nous avons fait pour mériter cette misère. Pourquoi mon bébé doit naître dans un abri pour refugiés ? Mes enfants n’ont pas eu le temps de profiter de leur nouvelle maison … c’est si injuste.’ Les rêves de Rasha pour ses enfants se centraient autour de leur éducation, qu’elle souhaitait de toute qualité. J’ai dû la laisser pour trouver abri avant que les bombardements recommencent. 

Le 24 août – deux jours avant la fin de l’offensive israélienne contre Gaza – j’ai téléphoné Abu Nidal. Il m’a dit que Rasha était en route à l’hôpital – le bébé avait presque 3 semaines de retard. Plus tard, il m’a appris que Rasha avait eu une césarienne – c’était un garçon. Rasha avait des complications : elle avait beaucoup de saignements internes, elle était aux soins intensifs dans le coma. Le bébé se portait bien. J’ai été triste au-delà de tout : j’ai maudit le siège imposé par Israël sur Gaza et le dernier assaut pour ce qui arrivait à la pauvre Rasha. Le blocus de sept ans avait créé une pénurie en médicaments et en matériel dans les hôpitaux et empêché les médecins de Gaza de suivre des formations à l’étranger dont ils avaient besoin. Rasha souffrait déjà de l’anémie et de la sous-alimentation, elle était victime d’un système de santé en défaillance. 

Le 25 août, le bébé était déjà sorti de l’hôpital, avec sa famille, toujours logée à l’école, lorsque j’ai reçu un téléphone d’Abu Nidal. Le cœur de Rasha avait cessé de battre. La dernière chose qu’elle avait dite avant de tomber dans le coma était d’appeler son fils après mon fils à moi, qui s’appelle Rakan. … 

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L’auteur avec bébé Rakan 

Je vis maintenant au Canada, mais mon cœur est avec Rakan à Gaza. Né un refugié et orphelin à un moment de grand souffrance et de désespoir, Rakan ne connaîtra jamais l’amour entourant et tendre de sa maman. Je prie et j’espère que lui et mon Rakan feront partie de la première génération palestinienne de ce centenaire qui vivra enfin une vie paisible et normale. 

Les photos sont d’Adeem Abu-Middain. 

Adeem Abu-Maddain est une journaliste free-lance qui vit au Canada. Elle a travaillé sur le terrain avec Human Rights Watch pendant l’attaque israélienne sur Gaza de 2014. »

 

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