05/05/2016

Une Mère Courage

L’endroit où nous sommes nés, l’endroit où nous vivons, détermine la qualité de notre vie. Nous ne le choisissons pas : nous en profitons ou nous le subissons. A Gaza, dix ans de blocus israélien ont réduit la vie des habitants à une existence de non-choix. Chacun agit en conséquence comme cette mère de famille suivie pendant un jour dans sa vie par deux journalistes de Gaza. Je traduis, ici, leur reportage, dont l’original est en anglais. 

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Tôt le matin, Jihad et ses deux fils partent pour ramasser ce qu’ils peuvent trouver dans la rue


« Photo-reportage : Fouiller pour vivre
Par Hamza Abu Eltarabesh et Abed Zaghout, The Electronic Intifada, Khan Younis, 11 avril 2016

L’âne maigrichon avance péniblement à travers les ruelles de Khan Younis. Deux jeunes frères, Muhammad, 12 ans, et Karim, 8 ans, l’aident à tirer un chariot plein à ras bord avec des blocs de ciment et des briques en pierre plus ou moins endommagés. Tous ces restes viennent de maintes maisons et bâtiments partiellement ou complètement détruits du quartier. Dans le chariot derrière eux, leur maman claque les rênes sur le dos décharné de l’âne, lui reprochant sa grande paresse. Comme toujours, il n’y prête aucune attention. Et, comme d’habitude, Jihad Abou Muhsen, 48 ans, et ses deux garçons continuent leur chemin qu’ils parcourent trois fois par jour jusqu’à l’atelier aux limites de la ville de Khan Younis.

Le fleuve glacé

Arrivée à l’atelier, Abou Muhsen appelle son propriétaire, Abou Shukri. Il inspecte le contenu du chariot rapidement puis lui remet 10 shekels israéliens – environ 2.50$ pour le lot. Après une petite pause, l’âne et sa petite famille reprend le chemin de la ville. ‘À dans une demi-heure,’ crie Abou Muhsen à Abou Shoukri en partant : ‘On reviendra avec un deuxième chargement.’

Ce n’est pas facile de gagner sa vie ainsi, mais on voit de plus en plus de personnes qui travaillent à fouiller dans la bande de Gaza. Abou Muhsen survit ainsi depuis la fin de l’assaut israélien sur Gaza en 2014. Ces brèves et éreintantes sorties représentent un changement bienvenu pour elle et ses fils. Ils habitent le quartier pauvre d’En-Nasser qui se trouve à côté d’une décharge dans la banlieue au nord de Khan Younis. Depuis les déluges de l’hiver 2016, on l’appelle Nahr al-Bared, c’est-à-dire, Le fleuve glacé.

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Jihad et ses enfants cherche pour des blocs de ciments sur les lieux d’une maison détruite

Ahmad, le mari de Jihad, était marchand ambulant auparavant mais il souffre d’une ostéoporose aigue et se déplace avec la plus grande peine. Jihad n’est pas dérangée par le besoin de travailler manuellement, même si ce genre de travail est traditionnellement réservé aux hommes. ‘Ce n’est pas une honte,’ dit-elle après une courte hésitation. Elle sourit : ‘Ce n’est pas une honte pour n’importe qui de faire n’importe quelle sorte de travail. Oui, c’est dur, mais cette famille maudit la mendicité.’

Des mains rudes et calleuses

Dans le contexte de la réalité désespérée de l’économie de Gaza, Abou Muhsen fait simplement son possible. Selon la Banque Mondiale, le taux de chômage à Gaza (43 %) est un record mondial. Le chômage chez les jeunes dépasse 60%. Presque 80 % des 1,8 millions habitants de Gaza sont à l’assistance sociale et pourtant environ 40% des Gazaouis vivent en-dessous du seuil de la pauvreté, toujours selon la Banque Mondiale.

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Jihad à la recherche d’un nouvel endroit à fouiller avant la tombée de la nuit

Presque 18'000 foyers furent détruits totalement ou très endommagés par l’assaut israélien en 2014 selon l’ONU. Le bombardement, qui a duré 51 jours, a dévasté plus de 350 bâtiments industriels, usines, ateliers et laiteries d’après des statistiques du Conseil économique palestinien pour le développement et la reconstruction. C’est dans ces débris qu’Abou Muhsen fouille pour gagner son pain. Sans relâche. Le soleil est haut dans le ciel et ses enfants se plaignent : ils sont fatigués. Mais leur maman persiste : elle voit une autre maison en ruines, une autre occasion pour gagner des sous. Elle hausse les épaules : ‘Nous enlevons les déchets des maisons détruites. Cela facilite le travail des autorités pour les rebâtir un jour.’

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Jihad sert du café à ses visiteurs

Cette maison-ci se révèle particulièrement rentable – ils y trouvent plus de briques et de blocs de béton que le chariot peut contenir. Mais tout ça, pour Karim, c’est de trop : il s’assied par terre et refuse de bouger. ‘J’ai faim !’, dit-il. Sa maman passe sa main sous le chariot et lui tend une miche de pain. Elle appelle Mohammad et les trois déjeunent assis sur les restes de la vie d’une autre famille. Abou Muhsen regarde ses mains, rudes et calleuses d’avoir porté tant de briques. ‘Je regrette mes anciennes mains mais que puis-je y faire ?! ’

Pas de temps pour jouer

Leur repas simple terminé, Karim a envie de jouer. Il est passionné de foot comme la plupart des garçons de Gaza. Il demande si c’est la dernière livraison et s’il peut rentrer à la maison et jouer. ‘Je suis désolée,’ dit sa mère. ‘Nous avons encore une course à faire. Après, tu pourras jouer.’ Mohammad proteste : ‘Nous sommes fatigués. Est-ce qu’il faut faire trois livraisons ?’

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Jihad se repose en famille après une longue journée de travail

Sa maman lui lance un regard à la fois réprobateur et compréhensif. Elle met le reste de pain en place et les trois retournent à leur travail en silence. Ils livreront un deuxième lot à l’atelier aux abords de la ville ce jour-là avant d’aller en chercher un troisième. Abou Muhsen dit que trois, c’est tout ce qu’ils peuvent dans une journée. Elle prend congé du journaliste afin de pouvoir finir le travail avant que l’âne et les enfants ne soient trop fatigués pour continuer. Le journaliste leur souhaite de pouvoir finir rapidement.

Texte de Hamza Abu Eltarabesh et photos d’Abed Zaghout. »

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