01/06/2016

Un livre métaphorique

Pierre Krahenbühl, le seul suisse et genevois à contribuer au livre « Gaza as Metaphor » déplore « le manque de solution politique au conflit israélo-palestinien ». Son texte fait partie d’un ouvrage né au milieu des attaques israéliennes sur Gaza en été 2014. Ce livre présente des perspectives d’une diversité étonnante. En attendant sa traduction en français, je traduis ici l’article de Sara Roy, chercheuse américaine de l’Université de Harvard. Son regard touche à l’essentiel.

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Deux amies dans The Galilee School dans le Misgav, Israël, les élèves y étudient dans leurs deux langues maternelles – arabe et hébreu. (photo : Yaron Kaminsky)


« Gaza : No se puede mirar – on ne peut pas regarder : une brève réflexion

Sara Roy

‘Je vis en fonction des minutes. J’ai besoin d’encore une minute.’

D’un ami à Gaza

Eté 2014

Depuis longtemps, on m’a averti de ne pas comparer les victimes juives de l’Holocauste et les Palestiniens vivant sous occupation israélienne. Certains amis m’ont dit, ils l’ont même crié, j’affaiblirais mon discours avec de tels propos, carrément illégitimes. Surtout, disent-ils, je noircis la mémoire de six millions de victimes – dont mes grands-parents, mes tantes et mes oncles – en affichant leurs noms à côté de ceux des palestiniens.

J’ai écouté leurs raisonnements avec la plus grande attention, étant moi-même l’enfant de survivants. Je ne déshonorerais jamais l’histoire de ma famille délibérément. Ma mère et mon père ont survécu à Auschwitz entre autres horreurs. Ma vie fut définie par l’Holocauste et les pertes inimaginables infligées à notre famille (toute ma vie, j’ai entendu les histoires d’individus que j’ai appris à aimer sans les avoir jamais connus). Pourtant, ces pertes furent accompagnées de leçons serinées par mes parents, des leçons gravées en lettres de feu dans mon âme et que j’ai promis de ne jamais oublier. L’Holocauste n’est pas un bouclier qui t’empêche de regarder plus loin disaient mes parents : au contraire, c’est un miroir qui t’aide à réfléchir et examiner tes actions, un miroir qu’il faut toujours garder en soi.

Quoiqu’il n’y ait pas de comparaison possible entre l’Holocauste et l’occupation – tout comme on ne peut pas comparer l’occupant et les occupés – il y a des parallèles. Après presque cinquante ans d’occupation, vingt-et-une années de fermeture, huit ans de blocus et trois de guerres en six ans, Gaza plaide pour que ces parallèles soient reconnus comme un fait.

Là où des civils n’existent pas

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Quartier de Shujahiya pendant un cessez-le-feu le 26 juillet 2014 (AP photo/Khalil Hamra)

Aujourd’hui, Gaza se trouve dans un endroit inconnu et précaire, privé d’ordinaire et de sens. Peut-être pour la première fois depuis le début de l’occupation, les Palestiniens de Gaza ne voient aucun horizon ni aucun futur sauf le panorama de destruction à laquelle ils font face. Pendant trois décennies, j’ai suivi de près tout ce qui se passait à Gaza, j’ai été témoin de la mise hors d’état, délibérée, de ce lieu vibrant et de son peuple doux – et maintenant, c’est la destruction à grande échelle. Et je continue à me demander, pourquoi ? Parmi toutes les histoires que les gens de Gaza racontent, il y en a une qui revient toujours – un plaidoyer systématiquement ignoré – la quête pour la dignité humaine.

Cette quête constante se montre aussi féroce que les efforts d’Israël en vue de l’annihiler. Il y a une voix qui persiste à travers toutes mes années de recherches parmi les Palestiniens. Elle dit : nous aussi, nous sommes mères et pères, sœurs et frères, professeurs et avocats, pêcheurs et ouvriers d’usine. Nous, aussi, sommes des êtres humains avec nos histoires personnelles et des histoires que les vivants doivent raconter, plutôt que les enterrer avec leurs morts.

Selon Israël, Gaza est un endroit où des civils innocents n’existent pas. La présence de ces civils est suspecte selon eux puisque les Palestiniens ont élu une organisation terroriste pour les représenter. Le Major Général retraité Giora EiIand a déclaré que ‘[les habitants de Gaza] sont à blâmer pour la situation tout comme les habitants de l’Allemagne l’étaient d’avoir élu Hitler comme chef. Ils ont payé cher pour l’avoir fait et cela fut juste.’ Selon cette logique, il n’existe pas un foyer civil, école, hôpital, mosquée, église ou place de jeux à Gaza. Tous ces endroits sont des cibles légitimes des bombes israéliennes puisque chaque foyer est un non-foyer, chaque jardin d’enfants un non-jardin d’enfants et chaque hôpital un non-hôpital.

‘Ce que l’on doit faire, ‘ dit le Major de Réserve Amiram Levin pendant l’assaut de L’Opération Plomb Durci contre Gaza en 2009-10, ‘’c’est agir systématiquement dans le but de punir tous les groupes qui tirent des roquettes et des obus avec les civils qui les aident à se cacher et à tirer.’ La porte-parole de l’armée israélienne (IDF), la Major Avital Leibowitz, déclare, elle, que ‘tout ce qui a des liens avec le Hamas est une cible légitime.’ Il n’est pas surprenant que le Rapport Goldstone commandé par l’ONU pour investiguer toutes les violations du droit international et du droit humanitaire, pendant l’assaut, a conclu que les objectifs de la politique israélienne furent carrément ‘une attaque délibérée disproportionnée dans le but de punir, humilier et terroriser une population civile.’ Le rapport précise que l’opération militaire visait à ‘ … diminuer radicalement la capacité locale de travailler et se maintenir de manière autonome ainsi que d’imposer un sentiment grandissant de dépendance et de vulnérabilité.’

Le fait que l’on a bombardé un espace urbain où vivait plus de 20'000 êtres humains par kilomètre carré ne pèse pas lourd sur la majorité du peuple juif. Que mes amis et leurs enfants ont figuré parmi ceux qu’on bombardait, des gens qui m’ont toujours accueillie en tant que Juive dans leurs foyers à Gaza, n’a aucune importance. Pour le Général Eiland et les Majors Levin et Leibowitz et trop d’autres, il n’y a pas de parents à Gaza, ni d’enfants ni de morts à pleurer. À Gaza, les mots sont mimés, les cris sont sans voix. Même les guerres contre Gaza sont silencieuses : des tanks sans bruit, des drones sans bruits, des bombes qui ne font aucun bruit. Au contraire : Gaza, c’est là où l’herbe pousse de manière sauvage – il faut la faucher de temps à autre.

‘Pour pouvoir offrir, on doit posséder’

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Khuza’a après les attaques, 15 août 2014 (GettyImages/Dan Kitwood)

Le village de Khuza’a, presque totalement détruit en 2014, illustre de manière puissante la désolation infligée sur Gaza. Autrefois, on appelait Khuza’a le village des vergers. Je cite un collègue qui travaille pour l’ONU :

‘Khuza’a, c’était très dur. Il y a de grandes étendues où chaque demeure est écrasée et des terrains entre les maisons sont intacts. Les gens habitent dans des chambres entre deux ou trois murs. Il n’y a presque aucun signe de vie économique du quartier sauf en pénétrant en son cœur – mais il n’y a pas de moyens de transport pour se rendre vers les commerces. On a vu un seul petit chariot alors qu’on en voit d’habitude beaucoup et partout. On a l’impression qu’il n’y a plus de communauté, je ne peux imaginer ce que cela fait de regarder toute cette destruction jour après jour. … Il y a une fragilité ici que je trouve effrayante.’

La dévastation de Khuza’a (et de Beit Hanoun, Shejahiya et Beit Lahia) cache un vol encore plus grand imposé aux Palestiniens, surtout à Gaza : la profanation de la vie de tous les jours. La professeur Nadera Shalhouba- Kevorkian écrit que les Palestiniens vivent dans ‘une zone de non-existence’ où ‘de nouveaux espaces d’obscénité caractérisent la vie quotidienne. La réalité déformée de ces espaces obscènes envahit les actes normaux de la vie et du travail – construire une maison, se rendre à l’école, rendre visite à la parenté, jouer dans un parc ou s’assoir à la plage – on considère tous ces actes comme suspects, punissables jusqu’à la mort.

Auparavant, j’ai déjà posé cette question : ‘Est-ce possible d’être normal lorsque nous (en tant que peuple) cherchons du refuge dans notre différence et le remède dans la dépossession et la destruction d’un autre peuple ? Comment pouvons-nous créer, lorsque nous acquiesçons si facilement la démolition des maisons, la construction des barrières, le refus de moyens de vivre et la ruine des innocents] ? Comment montrer de la miséricorde quand nous ‘cherchons dans l’omnipotence la réponse à la douleur historique’ (pour citer [Jacqueline] Rose) ? Nous célébrons le meurtre d’enfants palestiniens en restant ceux qui sont abusés, en ‘créant des situations où notre victimisation est garantie et notre innocence affirmée.’ Comme dit le Général Eiland : ‘Puisque nous tenons à montrer de la compassion envers ces gens cruels [à Gaza], nous nous engageons à agir cruellement envers les gens qui sont véritablement capables de compassion – les résidents de l’Etat d’Israël.’ De cette manière, Gaza interpelle notre condition en tant que Juifs avec notre propre spécificité. Car avec Gaza, nous cherchons une résolution et un soulagement à travers l’agonie d’un autre peuple.

Gaza, Israël et la fin de la conscience de l’Holocauste

‘ Shivitti : Une Vision ‘ par Yehiel De-Nur est une des œuvres les plus puissantes issues de l’Holocauste que je connaisse. Il a signé ce livre et les autres qu’il a écrit avec le numéro qu’on lui a attribué à Auschwitz : Ka-Tzetnik 135633 (K.Z. sont les initiaux du mot pour ‘camp de concentration’ en allemand, prononcé ‘ka-tzet’). Il l’a fait à la mémoire de chaque interné qui avait un nombre K.Z., le chiffre marqué à rouge dans la chair du bras gauche, comme mon père.

Dans un passage inoubliable du livre, De-Nur décrit comment il s’était caché dans un container de charbon à l’intérieur d’un camion utilisé pour transporter les victimes au crématoire. Le camion était garé et fermé à clé à l’intérieur d’un garage. Il raconte le moment où il s’est échappé du camion, couvert de cendres. Se trouvant face à face avec un responsable officier SS abasourdi, il lui cria : ‘Je suis un être humain. Pas un mauvais esprit ! Pas un diable ! Je suis humain et je veux vivre ! Je suis un être humain ! Humain !’ – exactement les mêmes mots que j’ai entendu crier à Gaza, des mots qui affirmaient l’existence et la valeur de soi.

Pendant l’assaut israélien le plus récent de l’été 2014, connu sur le nom de L’Opération Bordure Protectrice, Raji Sourani, avocat des droits humains bien connu m’a écrit : ‘Aucun endroit à Gaza n’est sûr. Jour et nuit, c’est la même chose : Choc et terreur … Des avions omniprésents dans le ciel de Gaza jettent la mort sur des femmes et des enfants. J’ai rendu visite à l’unité des soins intensifs de l’Hôpital Shifa – tu ne peux pas imaginer ce que j’ai vu : la plupart vont bientôt mourir. Il n’y a pas de médicaments … l’hôpital est plein de femmes et d’enfants dont beaucoup ont perdu des membres de leur corps … les gens ici n’ont rien à perdre sauf la misère et l’humiliation … nous voulons vivre une vie normale dans la dignité.’

Un autre ami, Sami Abdel Shafi, un analyste politique et autrefois représentant de Gaza au Centre Carter à Atlanta, m’a envoyé ce message pendant les pires jours de bombardement : ‘On massacre Gaza. On tue des innocents qui sont pour la paix … Mon Dieu, Mon Dieu, le dieu de tous les gens de bonne volonté.’ Dans un autre mail plein de détresse, Sami me dit : ‘Je ne dors presque pas, submergé par la peur et le souci, un sentiment nouveau que je n’avais pas depuis 2008-09. Les histoires de civils ciblés dans les rues et chez eux sont terrifiantes. Incroyables. Je passe le plus clair de mon temps à courir chez moi d’un endroit à l’autre en anticipant avec angoisse ce qui va venir. J’ai confondu le bruit de l’eau qui bouillait sur la cuisinière avec quelque chose qui nous arrivait du ciel … tu ne sais pas quand cela va commencer, ni où, ni pourquoi, ni pendant combien de temps … c’est la paranoïa totale.’

L’image de Sami qui courait d’une chambre à l’autre à la recherche d’un abri sûr m’a immédiatement rappelé une histoire de ma famille du temps de l’Holocauste, une histoire que je repousse à cause de la douleur qu’elle comporte. Les Nazis sont venus dans le shtel où mes grands-parents vivaient. Les neuf enfants – ma mère, mes oncles et mes tantes – étaient de l’âge adulte, personne ne vivait chez les grands-parents sauf ma tante Frania (qui m’a raconté cette histoire) et ma tante Sophie qui n’avait que 12 ans. Avant de vider le village des habitants, les Nazis avaient décidé d’amener en priorité les enfants. Le jour qu’ils sont venus chercher Sophie, mon grand-père et ma grand-mère ont couru en grande panique à travers les chambres de la maison à la recherche d’un endroit – une armoire, un bahut, un placard – pour cacher Sophie bien qu’ils n’ont pas pu changer son destin. Mes grands-parents ont réussi à la sauver cette fois-là, mais elle fut finalement découverte et emmenée à sa mort. On les a tous supprimés. On ne les a jamais revus.

Comment ne pas penser à ces innocents tués à Gaza l’été passé – parmi eux plus de 500 enfants – en même temps que mon grand-père, ma grand-mère et Sophie ? Refuser de les associer, comme j’ai appris que je dois le faire, serait la fin de la vision de l’Holocauste et de l’histoire des valeurs juives. Refuser ce rapprochement de victimes innocentes reviendrait à briser le miroir que mes parents m’ont confié, miroir dont j’ai promis de me servir pour toujours. »

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