23/09/2016

La Vie Continue

Des histoires personnelles mettent en lumière les enjeux des situations du monde qui demandent à être remédiées. Un article de Sarah Algherbawi publié sur le site d'Electronic Intifada en est exemple. Je traduis ses propos ici.

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L’école de Beit Hanoun après la frappe israélienne du 24 juillet 2014 (photo associated press, www.huffingtonpost.co.uk)


« Israël m’a laissé la moitié de mon corps

Par Sarah Algherbawi, The Electronic Intifada, 20 septembre 2016

Manar al-Shenabari se rappelle vaguement ce qui s’est passé le 24 juillet 2014. Elle se trouvait à l’abri dans l’école primaire de Beit Hanoun, école de l’UNRWA dans la bande de Gaza. L’armée israélienne l’a attaquée avec des obus. La mère, la sœur et deux frères de Manar font partie des onze personnes tuées.

‘Il y avait des corps par terre, des gens hurlaient,’ dit-elle. ‘Et beaucoup de sang sur mon corps. Ce sont les seules choses dont je peux me rappeler de ce jour. C’était comme un cauchemar. J’ai perdu conscience puis me suis réveillée à l’hôpital.’

Manar a 17 ans aujourd’hui. Elle a perdu les deux jambes dans l’attaque et subi un traitement d’urgence. On l’a transféré en Jordanie pour être opérée. Lorsqu’elle est rentrée à Gaza, sa vie de tous les jours était devenue extrêmement difficile.

‘Me sortir du lit le matin, prendre une douche, aller à l’école – tout ceci n’était que de la souffrance,’ dit-elle. Manar a fréquenté le Centre des prothèses et polio de Gaza pendant trois mois après son retour. Elle a reçu des jambes artificielles et appris à marcher à l’aide de béquilles. Elle s’est forcée à effectuer des tâches simples à nouveau pour ne pas être totalement dépendante des membres survivants de sa famille. ‘Non, ce n’est pas du tout facile,’ dit-elle. ‘Mais au moins je n’ai pas besoin de l’aide de ma sœur pour tout.’ 

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Le Centre des prothèses fut fondé en 1976. Depuis les trois assauts israéliens depuis 2008, son travail a grandement augmenté. (photo Emad Shaat)

Manar voudrait étudier le journalisme après ses études à l’école secondaire.

‘Chaque nuit avant de dormir, j’enlève mes prothèses, regarde ma moitié de corps et puis ferme mes yeux,’ dit-elle. ‘Je m’imagine le premier journaliste à Gaza avec seulement une moitié du corps. Je veux combattre Israël en racontant ce qui se passe. C’est de cette manière que j’envisage de me venger pour ce que les israéliens ont fait à mon corps et ma famille.’

Manar ne se sent pas encore confortable dans maintes situations. « Les gens me fixent beaucoup du regard, » dit-elle. ‘‘Ils ont pitié de moi. Cela ne me fait pas du bien, alors je préfère de ne pas sortir beaucoup.’

Elle a cependant accompli un long chemin ces deux dernières années.

‘Au début, j’ai refusé de parler au médecin et les autres membres du personnel du centre,’ dit-elle. ‘Je ne pensais qu’à ce qui s’était passé pour moi et ma famille. C’était une période très dure. Mais pas à pas, je me suis mise à accepter la réalité nouvelle et je me suis décidée d’y faire face.’

Le Centre des prothèses a appareillé beaucoup des victimes des trois frappes israéliennes depuis 2008. Après les attaques de 2014, il y avait environ 950 amputés en traitement au centre. L’UNRWA, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens et d’autres organisations comme Islamic Relief Worldwide et Handicap International soutiennent le centre financièrement. Les prothèses faites sur mesure sont fabriqués avec du matériel venant d’Allemagne importé par le Comité internationale de la Croix Rouge. Le centre manque d’argent et beaucoup de matériaux dont il a besoin.

Le Centre fournit également un soutien psychologique en plus des prothèses aux individus qui ont perdu une partie de leur corps. Khaled Shtewi, psychologue au centre, explique que l’acception est un processus qui prend du temps. ‘Ce qui fait le plus mal aux patients est la longue attente pour l’appareillage. Ils ont l’impression qu’ils ne valent rien.’

Muhammad Zeidan, du camp de réfugiés de Jabaliya au nord de la ville de Gaza, est menuisier. Suite à l’Opération Plomb Durci en 2008-09, il a dû avoir une jambe amputée. Après l’assaut, il souffrait de dépression mais il s’en est remis. Au début, il avait besoin d’une chaise roulante mais par la suite, il a appris à marcher avec une prothèse. Avant la perte de sa jambe, Muhammad gagnait sa vie en coupant des planches de bois pour fabriquer des divans et des placards. Depuis son accident, il a suivi une formation dans le domaine du bois. Une partie de sa formation fut financé par l’Université Islamique de Gaza. Il s’est aussi formé lui-même en regardant des vidéos de différentes techniques sur YouTube.

‘Je devais travailler,’ dit Zeidan. Il est père de cinq enfants et soutien de son père et sa mère. Il travaille depuis chez lui, aidé par des cousins et sa fratrie. Lorsqu’il n’est pas au travail, il utilise sa jambe artificielle mais l’enlève dans l’atelier, ce qui veut dire qu’il doit sauter sur un pied. ‘Je l’enlève lorsque je suis au travail et quand je dors,’ dit-il. ‘Elle m’empêche de travailler, c’est pour cela que je l’enlève en ce moment-là.’

Amany al-Haddad, responsable de physiothérapie au Centre, décrit Zeidan comme ‘plein de vie’ malgré son épreuve. ‘Il s’est adapté rapidement et positivement à sa prothèse,’ dit al-Haddad. ‘Nous n’étions pas surpris d’apprendre le succès de son atelier de menuiserie.’ 

Sarah Algherbawi est écrivain free-lance et traductrice de la bande de Gaza. »

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