26/05/2017

Pour les jeunes sans avenir, Israël reste la terre promise

A la fin des années quatre-vingts, déjà, les Gazaouis ont commencé à avoir des difficultés pour obtenir une autorisation de travail en Israël. Pourtant, une grande partie de la population en dépendait pour sa survie. Petit à petit, ce qui était normal devenait exceptionnel : depuis 10 ans, ce n’était plus possible de partir tôt – très tôt ! – le matin et revenir le soir après une journée de travail comme cela peut encore se faire entre la Cisjordanie et Israël. Le blocus économique et politique imposé par l’état d’Israël dure depuis 10 ans, cette situation kafkaesque touche de plein fouet la jeune génération. Un article récent en français de l’Electronic Intifada explique cette situation. Je le traduis ici de l’anglais.

frontière mai 2017 .jpg

A Gaza, où le chômage atteint un taux presque sans égal, des jeunes risquent leurs vies pour trouver du travail, de l’autre côté de la frontière, en Israël. (photo Abed Rahim Khatib / APA images)


« La frontière périlleuse entre Gaza et Israël - échappatoire à haute risque

Par Hamza Abu Eltarabish, The Electronic Intifada, 19 mai 2017

La frontière entre Israël et Gaza, sous l’occupation, présente plein de dangers. En mars de cette année, Yousif Abou Athra, 15 ans, fut tué par des tirs de l’armée israélienne, près de la frontière sud. Le même mois, deux jeunes de 19 ans se sont perdus en chemin et ont essuyé des tirs près de la même frontière.

Mais, malgré ces risques – la politique de l’armée israélienne qui consiste à tirer pour tuer semble être établie autour des frontières avec la bande de Gaza – certains jeunes persistent. Parmi eux, Muhammad Ukasha, 24 ans, veut à tout prix passer la frontière pour trouver un travail et il est loin d’être le seul. Cinq décennies d’occupation militaire israélienne, dix ans de blocus et plusieurs assauts militaires influencent leurs décisions : le chômage s’élève à 42% et 58% parmi les jeunes. Presque 80% de la population a besoin d’une aide humanitaire. Gaza n’a ni aéroport ni port maritime et sa frontière sud avec l’Egypte n’ouvre que rarement depuis octobre 2014. Les jeunes du territoire ont peu d’alternatives à leur morne situation.

Il y a eu une augmentation de 25% dans le nombre de Palestiniens arrêtés pour avoir essayé de traverser la frontière pendant les quatre mois après les attaques de 2014, soit 170 personnes selon des sources israéliennes. … Une source anonyme à Gaza confirme que ce chiffre n’a pas diminuée. Dans les trois derniers mois de 2016, les autorités gazaouies ont compté 280 tentatives. Les forces palestiniennes ont pu appréhender 70% de ces individus avant qu’ils ne parviennent de l’autre côté. La plupart des hommes ont moins de 30 ans.

Pour Ukasha, le calcul est vite fait : il n’y a pas d’hésitation possible pour aller jusqu’à risquer sa vie. Sa maison dans le camp de réfugiés de Jabalia a 2 chambres où vivent 9 membres de sa famille. Son père diabétique est incapable de travailler et la famille vit dans le plus grand dénuement. Ils survivent grâce à la charité des voisins et des paquets occasionnels de l’aide humanitaire.

La mort lente à Gaza

Ukasha est confiant qu’il trouvera un moyen de passer en Israël ; il l’a déjà fait, il y a 3 ans. On l’a arrêté et emprisonné pendant neuf mois. Mais pour lui, c’était réussi : il a pu avoir un travail – faire de la peinture – à l’intérieur de la prison et a pu mettre un peu d’argent de côté. ‘Je suis à bout et je ne vois aucun espoir réel à Gaza. Ici, il n’y a que guerre et siège. Je veux juste améliorer ma situation économique afin d’aider ma famille. Ils meurent à petit feu. Puis personne ne s’en soucie. Alors, je vais persister à chercher un passage vers Israël, même si cela me coûte la vie.’

Il réfléchit déjà à la route. C’est dangereux. Il énumère les obstacles à haute voix : barrière électrique, chemin en terre battue où on contrôle régulièrement les empreintes des pieds, barrière impressionnante de barbelé et, souvent, des postes militaires cachés. S’il trouve un travail en prison ou ailleurs, cela lui est égal … ‘Et si je suis tué ?’ Il sourit. ‘Mourir ainsi vaut mieux que la mort lente de la vie à Gaza.’ 

Gaza, chômage, jeunes, armée israélienne, frontière, Israël, Sinaï, travail
Famille et amis aux funérailles de Yousif Shaaban Abou Athra, abattu par l’armée israélienne à l’âge de 15 ans, le 21 mars 2017. (photo Ashraf Amra / APA images)

Ces derniers mois, selon notre source à Gaza, bon nombre de jeunes ont manifesté l’envie de passer la frontière au risque de leur vie. Les deux dernières semaines du mois de mars, les forces palestiniennes ont arrêté 41 jeunes hommes. Le nombre va en augmentant selon la porte-parole du groupe des droits humains Al Mezan, Samir Zaqout. Al Mezan a enregistré des dizaines de cas d’enfants de moins de 18 ans qui ont risqué le passage. Pour expliquer l’augmentation, il cite ‘le blocus, la pauvreté, le chômage et, quelque fois, des raisons personnelles.’                                                                                            

Par la mer

Ahmad Moussa, 22 ans, a essayé de passer la frontière par la mer. Des soldats l’ont repéré, près d’une base navale israélienne, à 800 mètres de la frontière. Ils lui ont tiré dans ses deux jambes. On l’a emmené à un hôpital israélien où il a subi une interrogation intense : ‘D’où venez-vous ? Pourquoi êtes-vous venu ? Avec qui travaillez-vous ? A quel parti politique appartenez-vous ? Où sont vos armes ? Quelle est votre mission ?’ Pour finir, on a compris que sa seule motivation était la recherche d’un travail. Il a été emprisonné pendant deux mois puis renvoyé à Gaza.

Moussa connaît des dizaines d’autres jeunes qui ont fait comme lui. La plupart ont été attrapés sur le fait et renvoyés. Certains ont été arrêtés 20 à 25 kilomètres de Gaza dans des villes et des villages où ils recherchaient un job ou même où ils avaient réussi à trouver un travail.

Ghassan Abed, 32 ans, s’est caché pour passer la frontière juste après les attaques de 2008-09. Il a évité d’être repéré pendant longtemps en travaillant dans le bâtiment à Tel Aviv et ensuite à Jaffa, pour une famille de pêcheurs palestiniens, pendant 15 mois. C’est sur dénonciation qu’il a dû mettre fin à son séjour. Après un temps en prison, il est retourné à Gaza à la fin de l’année 2013, sans aucun regret. Avec l’argent qu’il a pu mettre de côté, il a pu refaire sa vie. Il est maintenant marié avec deux enfants : ‘Sans l’avoir fait, peut-être n’aurais-je jamais pu avoir une famille.’

Des soucis pour les autorités

Les autorités à Gaza sont au courant du phénomène et s’organisent en conséquence afin de protéger les jeunes des tirs ou de l’arrestation ou d’être enrôlé comme espions. Selon la porte-parole du Ministre de l’intérieur Eyad al-Buzom, il y a augmentation dans le nombre de tentatives de passer la frontière ; ‘La plupart ont entre 17 et 28 ans.’ … Le ministère a formé un groupe de sécurité pour prévenir le passage de la frontière : ‘Israël utilise ces personnes pour collectionner des informations sur tout qui se passe à Gaza … Le gouvernement doit aider des personne à trouver du travail et une vie avec un standing acceptable.’ 

Gaza, chômage, jeunes, armée israélienne, frontière, Israël, Sinaï, travail
La frontière entre Gaza et l’Egypte (Photo : Idobi/Creative Commons/Wikimedia)

La route au Sinaï

La route du Sinaï est la plus périlleuse de toutes. Ce chemin est le choix habituel des personnes qui connaissent le désert, ils ont entre 30 et 40 ans, selon un passeur qui demande de rester anonyme. Le voyage commence dans les tunnels commerciaux dont quelques-uns existent encore sous la frontière entre l’Egypte et la bande de Gaza, il continue à travers le désert du Sinaï. Ceux qui sont assez désespérés pour tenter ce trajet jusqu’à Israël se dirigent à Al-Dhahrieh, une petite ville dans le désert du Naqab [Negev en hébreu ndlt]. … C’est rare que les gens entreprennent toute cette route. »

Hamza Abou Eltarabesh est journaliste et écrivain, il est basé à Gaza.

00:25 | Tags : gaza, chômage, jeunes, armée israélienne, frontière, israël, sinaï, travail | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Dans mon enfance, j'ai été frappée d'horreur, plusieurs fois, par les infos de kamikazes palestiniens qui se faisaient exploser dans des bus bondés, avec des clous et des boulons.

Est-il par conséquent étonnant, surprenant ou discriminatoire que l'Etat d'Israël ait décidé de filtrer l'arrivée sur son territoire de personnes susceptibles de commettre des massacres?

Ils ont environ 40 ans d'avance sur nous. On va bientôt commencer à ériger des barrières chez nous aussi (quoique... on semble plutôt se résigner à sacrifier les populations innocentes). Une cause entraîne des conséquences, c'est aussi simple que ça.

Écrit par : Arnica | 26/05/2017

Les commentaires sont fermés.