09/03/2018

Jeunes de Gaza confrontés aux témoignages des soldats

En visite la semaine passée à Genève, l’avocat israélien Michel Sfard a enjoint son public à la Maison de la Paix de lire Haaretz et + 972 mag pour comprendre les évènements et les développements en Israël-Palestine. Récemment, un article publié en anglais sur «+ 972 mag » a décrit les réactions de jeunes gazaouis à une pièce de théâtre créée par un membre du Jewish Voice for Peace (Voix juive pour la paix) aux Etats-Unis. J’en livre la traduction ici.

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Arrestation de Fawzi al-Juneidi, 16 ans, 7 décembre 2017, Hébron (Wisam Hashlamoun / APA images

 


 « Pour la jeunesse à Gaza, les témoignages des soldats israéliens sonnent plutôt comme des confessions

De jeunes Palestiniens réagissent à une pièce de théâtre basée sur des témoignages de soldats israéliens. Elle montre la brutalité de l’occupation du point de vue des occupants.

Par Pam Bailey

Cette vidéo est celle d’une pièce de théâtre intitulée « C’est ça qu’on fait : une pièce de théâtre concernant l’occupation. » C’est un travail dramatique, mais les réflexions des soldats acteurs sont des témoignages réels des soldats de Breaking the Silence...

La pièce fut créée à l’intention des Américains d’origine juive mais plusieurs Palestiniens de Gaza ont eu l’opportunité de la voir. Ce sont des écrivains du groupe We Are Not Numbers [Nous ne sommes pas des statistiques ndlt]. Ils étaient curieux de voir jusqu’où les soldats étaient d’accord de s’aventurer dans leurs confessions. Plusieurs d’entre eux ont trouvé difficile de regarder la pièce … mais tous étaient d’accord que toute personne juive devrait la voir.

Directrice et productrice Pamela Nice, membre du Jewish Voice for Peace, admet qu’elle n’aurait imaginé ‘dans ses rêves les plus fous’ que de jeunes Palestiniens regardent la pièce. ‘Si ces jeunes de Gaza, qui ont une expérience personnelle de l’occupation, veulent écouter et essayer de comprendre comment des militaires israéliens vivent leurs rôles d’occupants, ne devrions-nous pas tous écouter ces soldats ? Et s’ouvrir à d’autres points de vue ? …

Ahmed Almaouq

Pendant que je visionnais [la vidéo], beaucoup de questions me sont venus à l’esprit : Est-ce que cela rend noble des soldats israéliens d’admettre qu’ils ont commis des crimes contre des Palestiniens ? Ou est-ce qu’avoir connaissance du remord tardif de ces femmes et de ces hommes rend l’expérience moins douloureuse pour les Palestiniens ?

En tant que Palestinien vivant à Gaza, qui a perdu mon frère et quatre de mes meilleurs amis dans les dernières attaques, je dois dire que cela ne m’a pas fait du bien de voir cette pièce. Je me sentais malade – malade que c’est ça qu’il faut pour montrer que nos souffrances sont réelles au monde dehors.

La pièce montre de façon très réaliste la vie sous l’occupation pour les Palestiniens de Gaza, de la Cisjordanie et à Jérusalem. Les acteurs et les soldats avec qui ils partagent leurs témoignages parlent avec courage et honnêtement des actes de cruauté – intentionnels et aussi sans intention particulière – que nous subissons tous les jours en Palestine. Qu’il s’agisse de la destruction d’anciens oliviers et des descentes à minuit dans des maisons en Cisjordanie ou des incursions de tanks et du survol des drones dans la bande de Gaza.

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 Des manifestants chantent en tirant un chariot d’âne rempli de pneus pendant des escarmouches avec des militaires israéliens sur la frontière entre Israël et la bande de Gaza, 22 décembre 2018 (Wissam Nasar/Flash90)

J’ai apprécié que les soldats aient admis qu’ils ont commis des crimes contre les Palestiniens ; je suis conscient que ceci demandait du courage et leur amenait probablement des problèmes. Je suis d’avis que leurs confessions soient un pas vers la paix. Mais, en même temps, ils sont si peu nombreux et ils ont regretté seulement d’avoir fait ce qu’ils ont fait. Combien de temps encore, combien devrions nous souffrir encore, avant que de jeunes israéliens comme eux refusent en grand nombre de nous tuer et nous humilier ? Combien de maisons doivent encore subir une démolition, combien d’êtres chers est-ce que nous devrions perdre, jusqu’à ce qu’ils réfléchissent avant de commettre ces crimes ?

… Je regrette, mais confesser des crimes après les avoir commis n’est pas assez. Cela ne redonne pas leurs terres ni leurs fermes aux villageois. Cela ne peut pas restaurer l’innocence des enfants qui ont vécu l’invasion de leurs foyers au milieu de la nuit. Et cela ne pourrait redonner la vie à mon frère – il aurait eu 27 ans ce mois-ci.

Je pense que ceux qui voient cette pièce ont pitié des Palestiniens, mais nous n’avons pas envie que l’on s’apitoie sur nous. Nous voulons vivre comme eux. Nous voulons être libres ! Je veux savoir ce que les spectateurs (et les soldats qui maintenant regrettent leurs actions) sont en train de faire pour rendre cela possible.

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Des amis regardent où le jeune Ismail Abu Riyala, pêcheur de 18 ans, est mort dans son bateau d’un tir par la marine israélienne, 26 février 2018 (Ashraf Amra / APA images)

Rana Shubair

Je me sentais dévastée et broyée à la fin de la pièce. Des larmes coulaient sur mon visage parce que c’est si terriblement réel. Mes compatriotes palestiniens sont humiliés dans chaque aspect de leurs vies et pourquoi ? Parce que nous sommes Palestiniens. Mais pour les militaires israéliens et les colons, nous sommes les plus misérables des ‘minables’.

Le devoir des soi-disant forces de ‘défense’ [‘Israeli « Defense » Forces’] est le harcèlement quotidien et l’humiliation quotidienne des Palestiniens, et il y a encore les gangsters colons. Et personne n’est tenu responsable. Ils sont libres de faire ce qu’ils veulent et, quand les Palestiniens réagissent avec n’importe acte de violence, on nous appelle des ‘terroristes’.

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Des colons israéliens et des manifestants palestiniens se jettent des pierres près de la colonie d’Ofra en Cisjordanie, 3 mai 2013. (photo : Oren Ziv/Activestills.org)

Mais je crois que le fait de montrer les actions des soldats par de moyens créatifs comme cette pièce va construire un élan qui aboutira à un changement. Cela semble un petit pas face à toute l’impunité qui règne. Mais j’espère qu’une fois le silence rompu, ce ne serait plus possible de retourner en arrière.

Tarneem Hammad

Regarder cette pièce m’était pénible puisqu’elle réflète ma vie. Mais je remercie Pam Nice du fond du cœur d’avoir exposé la vérité à travers l’art du théâtre. En voyant cette pièce, vous allez apprendre que l’argument de sécurité qui justifie la construction du mur ne tient pas debout. Vous apprendrez que tous les checkpoints qui séparent les Palestiniens de leurs terres et les uns des autres sont simplement pour intimider, contrôler, pacifier et empêcher les Palestiniens de gagner leur vie dans leur propre pays.

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Demolition d’une maison dans le village d’Al-Issawiya, 27 juillet 2017, Israeli Committee Against House Demolitions (ICAHD), Image Credit : PNN.

Vous allez comprendre qu’un obstacle majeur à la paix est la politique qui permet aux soldats israéliens d’harceler les Palestiniens sans aucune contrainte – soit en saccageant ou démolissant leurs maisons soit en tirant sur eux à bout portant. Mais vous allez aussi voir que cette oppression est destructrice pour tout le monde : c’est clair que les civils palestiniens souffrent tous les jours et que les militaires israéliens - à qui on dit ‘votre mission est de déranger des vies’ – sont obligés d’arrêter de réfléchir. Il leur faut suivre leurs ordres, même s’ils doivent agir de façon inhumaine. Ceci s’appelle ‘l’occupation des esprits’ et je me réjouis que certains soldats aient réussi à libérer leur esprit et à briser le silence.  … »

Pam est un écrivain freelance et activiste pour la justice sociale basée à Washington, D.C. Elle a vécu et travaillé dans la bande de Gaza immédiatement après les attaques israéliennes de 2008/9. …

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