02/04/2018

Repousser les limites !

Il y a deux ans, une jeune femme gazaouie a fini ses études d’ingénieur en se disant qu’elle voulait faire quelque chose de ses connaissances. Depuis, on parle de Majd Mashharawi dans les média en anglais, japonais, arabe, allemand, hébreu et italien. A l’âge de 24 ans, elle a déjà développé une brique écologique sans ciment et une boîte solaire qui fournit l’électricité – des inventions qui s’attaquent à deux problèmes primordiaux à Gaza : le manque de matériaux pour la reconstruction de maisons détruites dans les derniers bombardements israéliens en 2014 et la pénurie extrème en électricité. Majd se réjouit d’offrir ces accomplissements comme exemple à toutes les jeunes femmes de Gaza, souvent découragées par la société conservatrice de se lancer dans une vie professionnelle. Son histoire est remarquable. Je vous livre une traduction de l’anglais en français d’un article récent, qui ne serait certainement pas le dernier, sur une jeune femme qui surmonte des obstacles avec une vision et une détermination rarissime.

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Majd à 22 ans avec ses briques « Green Cake », à base de cendres de bois ou de charbon - plus résistantes que des briques ordinaires, mais qui pèsent la moitié en poids et en prix ! (Photo : permission Green Cake)


« Une seule femme face aux deux plus grands défis de Gaza

par Karama Fadel, We Are Not Numbers, 23 février 2018

Deux défis des plus aigus de la bande de Gaza sont des pénuries en électricité et en matériaux de construction, le résultat du blocus. Et dans cette société patriarcale, c’est un jeune ingénieur femme qui s’attaque aux deux problèmes.

Majd al-Mashharawi, 24 ans, a récemment fini ses études en génie civil. Elle a d’abord découvert comment transformer des cendres et des gravats – qui ne manquent pas à Gaza – dans un matériel qu’elle a baptisé ‘Green Cake’, un remplacement du ciment.

En ce moment, elle travaille sur les techniques de l’énergie renouvelable, à commencer par un kit solaire qu’elle appelle SunBox [Boîte au soleil ndlt]. Actuellement dans sa phase expérimentale, SunBox est le premier capteur solaire qui fonctionne indépendamment des réseaux de l‘électricité à Gaza.

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Citoyen de Gaza avec un SunBox (Photo Mashhawari)

Mashhawari explique : ‘Gaza souffre d’une grande pénurie en électricité – entre juste trois et six heures par jour. Mais tout le Moyen Orient manque d’électricité. Ceci a une incidence sur la qualité de vie et les possibilités de croissance économique. Pourtant, la région jouit d’une ressource que l’on peut exploiter – 320 jours de soleil en moyenne par an, ce qui fait que l’énergie solaire est la source idéale pour produire l’électricité.’

Après des recherches en Afrique et en Inde, où des pannes de courant sont également endémiques, Mashhawari a trouvé la meilleure solution en Chine. Après son importation, elle modifie le SunBox pour qu’il soit compatible avec les prises et le voltage locaux. Il coûte 450$, un prix abordable pour beaucoup de foyers à Gaza  et sa population d’environ deux millions de personnes, surtout que Mashhawari a obtenu de la Banque de Palestine et de l’Organisation Faten la possibilité de payer par versements échelonnés.

Le kit génère 1000 watts de l’électricité, assez de puissance pour quatre lampes, deux laptops, deux téléphones, un routeur interne, une télévision, un ventilateur et un frigo pendant 24 heures. Pour recharger, il faut soit du soleil, soit de l’électricité, quand elle est disponible.

Si tout va bien pour le lancement du SunBox, Mashhawari rêve déjà d’agrandir son marché à des camps de réfugiés en Cisjordanie, à des Syriens en Jordanie et à des communautés bédouines hors circuit partout au Moyen Orient – ces derniers ont peut-être la plus grande population – quelques 3’2 millions de personnes. 

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Dans le bureau de Majd, Le SunBox alimente une lampe et un laptop.

Mashhawari attribue son esprit entrepreneur à son prof des maths de la onzième année : ‘Il nous obligeait à chercher une solution aux problèmes mathématiques par nous-mêmes au lieu de simplement mémoriser des formules. C’était le premier et le plus difficile défi de ma vie,’ dit-elle. Ainsi, elle a passé les trois mois de vacances d’été à trouver les explications derrières les réponses justes, ce qu’elle a compilé dans une petite brochure pour ses camarades de classe. Maintenant, elle considère que cette brochure a été sa première start-up. Elle rit : ‘Je ne savais pas la transformer dans une entreprise – j’étais jeune et sans aucune idée de comment une entreprise marchait !’

Son indépendance et son désir de voyager ont motivé Mashharawi à bâtir un futur, ce qui est loin d’être facile dans une société conservatrice, qui met des limites à la liberté des femmes et qui est sous l’oppression d’un blocus. Elle dit : ‘Je sais très bien que le monde autour de nous avance, tandis que nos vies à Gaza sont gelées. Mais au lieu de gaspiller du temps à nous plaindre de notre mauvaise situation, je préfère chercher des solutions aux problèmes.’  

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Production des briques Green Cake (permission Green Cake)

Un problème s’est présenté à sa famille lors du mariage de son frère. Son père avait envie de rajouter un étage à leur maison pour le nouveau couple mais il n’arrivait pas à obtenir du ciment.

Aujourd’hui, presque quatre ans après les dernières attaques israéliennes, on estime à 4'500 le nombre de familles sans une maison à eux. La crise de logement est aggravée par la croissance démographique et les restrictions imposées par Israël sur l’importation des matériaux de construction. Selon les Fonds des Nations Unies pour la population, la population de la bande de Gaza, où il y a une des plus grandes densités de population au monde, sera plus que double, soit 4,8 millions, en 2050. Entretemps, seulement 30% du ciment dont on a besoin a pu être importé à Gaza depuis 2014.

Alors – Green Cake ! C’est un matériel composé principalement de cendres du bois ou de charbon que l’on passe par le vapeur, conçu par Mashharawi et une camarade étudiante. Green Cake est écologique, résiste au feu, pèse la moitié d’une brique faite du ciment et coûte 50% moins cher à fabriquer. Malgré cela, Mashharawi et son associée ont lutté pour obtenir du soutien et son partenaire a abandonné le projet en cours de route. …

La première fabrication des briques fut financée en partie par l’Université Islamique de Gaza en septembre 2016. Maintenant, il y a trois employés dans un local que Mashharawi loue. L’entreprise a fourni presque tout le matériel nécessaire pour trois nouvelles maisons.

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Des murs de Green Cake (permission Green Cake)

‘Au début,’ dit Mashharawi, ‘il n’y avait pas de soutien’. Elle a emprunté de l’argent pour développer le projet en faisant fi de l’attitude négative des gens qui considéraient qu’en tant que femme, elle n’était pas à sa place. Ensuite, elle a présenté son projet au concours Japan-Gaza Innovation Challenge … Green Cake était un des deux gagnants. Mashharawi fut invitée à faire un tour au Japon et les portes ont commencé à s’ouvrir.

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Gagnants honorés par l’UNRWA en août 2016

‘Voyager avait toujours était un grand rêve pour moi mais avant, je n’ai pas pu le réaliser,’explique Mashharawi. Elle avait gagné une bourse pour une année d’études à Berlin mais l’autorisation de voyager par le passage d’Erez a été refusé par le gouvernement israélien, et le passage à Rafah, côté Egypte, est resté fermé. ‘J’ai perdu la bourse,’ dit-elle tristement. Un visa pour se présenter au concours Hult Prize, une compétition internationale pour des start-ups sociales, à Dubai, lui a été de nouveau refusé.

Il y a un an en mars, Mashharawi a enfin pu quitter Gaza pour passer deux semaines au Japon. ‘J’étais exactement comme un oiseau dans une cage qu’on lâche pour voler librement dans le ciel,’ dit-elle. On peut le lire dans le Fast Company aux Etats-Unis et le journal anglais The Independent.

En juin, Mashharawi est repartie, cette fois-ci pour les Etats-Unis, où elle a étudié l’entrepreneuriat et la gestion d’entreprise pendant trois mois avant de revenir à Gaza. ‘J’aurais pu rester aux Etats-Unis,’ dit Mashharawi, mais pour dire la vérité, j’avais envie de revenir ici. À Gaza, chaque jour il y a un nouveau défi, ce qui est vraiment intéressant. À l’extérieur de Gaza, tu ne vis que pour toi-même. À Gaza, j’ai le sentiment que j’ai une mission plus grande qui peut amener des bénéfices aux gens.’  

 

Karama Fadel est un écrivain basé à Gaza avec We Are Not Numbers. 

Mentor : Pam Bailey

Cet article est apparu dans The New Arab et aussi en hébreu dans Local Call. »

Commentaires

Un très chaleureux merci, Carol, de nous faire connaître cette femme remarquable!
Autant pour sa force intellectuelle que pour ses forces morales et créatives.
Elle m'incite aussi à penser qu'il y a certainement d'autres génies dans ce Gaza aux allures si sombres et misérables. Le vent tourne maintenant et ils vont apparaître de plus en plus...

Écrit par : Marie-France de Meuron | 02/04/2018

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