23/04/2018

Filmer, c’est risquer sa vie

L’armée israélienne poursuit son opération meurtrière contre les milliers de citoyens de Gaza qui manifestent paisiblement depuis trois semaines le long de la frontière avec Israël. Parmi les militaires, cent tireurs d’élites tuent et mutilent avec des balles réelles et des balles qui explosent à l’intérieur du corps, sans qu’un seul soldat souffre d’une égratignure. Les journalistes chevronnés et amateurs qui s’aventurent sur la frontière, qui osent montrer la monstruosité de la situation, eux, risquent tout. Filmer, c’est montrer les gens dans les camps de fortune le long de la frontière, qui piqueniquent, qui dansent la danse traditionnel du dabké, qui jouent au ballon, qui racontent des histoires de leurs anciennes terres et villages … La plupart des résidents de Gaza sont des réfugiés de 1948 et 1967, beaucoup peuvent voir leur lieu d’origine depuis l’intérieur de la bande de Gaza où ils sont confinés. La fermeture quasi-totale des frontières avec l’Egypte et avec Israël depuis onze années étouffe les presque deux millions de résidents dans un espace équivalent à celle du canton de Genève.

Filmer, c’est aussi montrer comment on tire sur des innocents qui ne menacent en rien la sécurité de l’Etat d’Israël, comme Yousef, sur qui un soldat a tiré pas une, mais deux fois, dans les deux jambes. Il portait une veste avec « PRESS » écrit dessus, comme neuf autres journalistes blessés le 30 mars. Son collègue Yasser Murtaja, qui a travaillé avec Ai Wei Wei pour son film Human Flow, actuellement aux salles de cinéma à Genève, est mort de ses blessures. Yousef a parlé avec Karama Fadel avant d’être évacué à Ramallah, où on espère sauver sa deuxième jambe. Je traduis ici l’article de cette dernière originalement en anglais.

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Yousef chez lui dans le camp de réfugiés d’Al Burej, au centre de la bande de Gaza, 15 avril 2018 (photo par Abeer Abu al-Naja)


« Moins une jambe, il garde l’espoir de devenir photojournaliste

Par Karama Fadel, Mondoweiss, 20 avril 2018

« Mon sport préféré, c’est le basket et j’aime jouer au foot parfois avec mes amis du quartier. Je suis coach fitness aussi. Mais je ne sais pas si je pourrais faire du sport à nouveau ! »

Yousef al-Kurnz, 20 ans, un photographe de Gaza, a perdu sa jambe gauche après avoir essuyé une balle explosive d’un tireur d’élite israélien pendant qu’il photographiait la Grande Marche. C’était le 30 mars, le 42e anniversaire de la Journée de la Terre. Les manifestants le commémoraient paisiblement tout en appelant à l’application du paragraphe 11 de la Résolution 194 adopté par l’ONU, qui confirme le droit de retour des Palestiniens à leurs terres ancestrales.

Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants et d’aînés palestiniens ont participé dans les manifestations ce jour-là ; ils venaient de tous les partis politiques et tous les secteurs de la société civile confondus. Parmi eux, il y avait Yousef et deux collègues journalistes : la frontière se situe à juste 1000 mètres de sa maison.

Yousef se rappelle : ‘La première chose j’ai fait en y arrivant était de mettre ma veste « Presse » et de glisser ma carte de journaliste dans mon sac.’ ‘Nous avons fait très attention de rester à une bonne distance de la barrière de sécurité.’

Mais cela ne l’a pas protégé. À environ 14h15, lorsque Yousef photographiait des manifestants à environ 750 mètres de la barrière, il a reçu une balle de 16 millimètres à la jambe gauche. La force du tir l’a renversé. Lorsque Yousef a essayé de se mettre debout, un tireur d’élite a tiré une deuxième balle dans sa jambe droite. Il s’est trouvé par terre, impuissant à se relever.

‘Je n’ai pas ressenti beaucoup de douleur au moment du tir à la jambe gauche. Les Israéliens utilisaient un silencieux et mes amis n’ont même pas remarqué que j’étais blessé,’ dit Yousef. ‘Mais quand le tireur a tiré dans ma jambe droite, tout mon corps s’est mis à trembler comme s’il était traversé par l’électricité. J’ai crié et j’ai laissé tomber mon appareil de photo.’

Une ambulance a emmené Yousef à l’hôpital le plus proche à toute vitesse. Il a été admis aux soins intensifs. Malgré le manque d’équipement adéquate pour le soigner à Gaza, un permis israélien pour passer par le passage d’Erez a été refusé à Yousef. Le passage de Rafah pour l’Egypte était fermé.

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Yousef garde le sourire (photo Yousef al-Kurnz)

Après trois jours, les médecins se trouvaient obligés d’amputer sa jambe gauche. Deux groupes palestiniens des droits humains ont soumis un appel à la Haute Cour israélienne pour demander un permis de toute urgence. Quatre jours après, Yousif a finalement été autorisé à voyager à Ramallah dans l’espoir de sauver sa jambe droite. (Les deux organisations des droits humains Adalah et Al-Mezan ont aussi soumis un appel pour Mohammad al-Ajouri, 17 ans. Il avait reçu une balle dans une jambe. Sa jambe était déjà amputée avant la date fixée pour la Cour de statuer, alors son permis était refusé.) La Cour a été très clair quant au fait que le cas de Yousef était exceptionnel, à cause du besoin urgent de soins et que cela ne ferait pas précédent pour de futurs transferts hors de Gaza en Cisjordanie.

‘Je n’ai pas de regrets d’avoir fait partie de cette manifestation,’ dit Yousef. En ce moment, il étudie le montage et le design en première année de l’université. ‘Je suis très fier de mon travail. Je vais réussir et je vais accomplir mon rêve de devenir un photographe célèbre. J’ai encore deux mains pour tenir mon appareil de photo.’

Au moment de la publication de cet article, 33 Palestiniens ont été tués par des tireurs d’élite israélienne pendant la Grande Marche de Retour, y compris trois mineurs. Ashraf al-Qedra, porte-parole pour le Ministère de la Santé, a aussi donné le chiffre de 4'279 blessés (y compris 642 mineurs et 243 femmes). Parmi ces blessés, 1'539 ont essuyé des tirs de balles réelles, 14 ont perdu des jambes et 4 avaient eu des bras amputés. Yousef figurait parmi neuf journalistes qui ont reçu des tirs. Un d’eux – Yasser Murtaja – a succombé à ses blessures. »

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Yasser Murtaja, tué à 350 mètres de la barrière, appareil de photo dans ses mains (samanews.ps)

 

Karama Fadel est une écrivaine basée à Gaza pour WeAreNotNumbers.org

Cet article est paru originellement sur le site de We Are Not Numbers le 19 avril.

Commentaires

Comment peut-on, en 2018, sortir une propagande aussi simpliste ? Pensez-vous qu'il serait raisonnable de la part des Israéliens de laisser ces manifestants défoncer la frontière et pénétrer en Israël? Qu'arriverait-il dans ce cas, selon vous ?

Écrit par : Géo | 23/04/2018

En ce moment, le bilan est de 41 morts et plus de 1600 blessés - dont beaucoup estropies et mutilés pour la vie. Où en est la "propagande" ? Il y a cent ans, le brigadier-general Dyer a commandité le massacre d'Amritsar avec le même raisonnement que le brigadier-general Fogel. En 2018, dans un pays qui s'est libéré de l'occupant britannique, on pourrait s'attendre à mieux.

Écrit par : Carol Scheller | 24/04/2018

En relisant mes sources, je me corrige : 34, pas 41 morts. Puisse ce vendredi ne voit pas un changement de statistiques.

Écrit par : Carol Scheller | 25/04/2018

D'après les dernières informations du journal Haaretz, le nombre de morts s'élève à 39 : encore six du vendredi dernier ; puis, aujourd'hui, un deuxième journaliste de 25 ans, grièvement blessé le même jour, est mort. (Voir la déclaration d'une journaliste du Haaretz ici :

https://www.youtube.com/watch?v=Z9b8bLgzgu8&feature=youtu.be )

Écrit par : Carol Scheller | 25/04/2018

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