11/05/2018

« J’aime la mer … mon âme y est attachée »

Pêcher en Méditerranée est pour certains une activité de loisir - pour d’autres, toute une vie. Récemment, un reportage photographique sur Gaza raconte les entraves périlleuses subies par les pêcheurs gazaouis. La force de cet article en anglais d’Electronic Intifada réside dans les portraits visuels et écrits des individus. Mercredi passé, les pêcheurs de Gaza ont essuyé des tirs de la marine israélienne qui les ont empêchés de continuer leur travail. Comment vivre ce métier la peur au ventre à chaque sortie ? Selon B’Tselem, groupe israélien pour les droits humains, 95% des pêcheurs de Gaza vivent en-dessous du seuil de la pauvreté.

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Des pêcheurs près du port de Gaza


« Survivre la guerre israélienne contre les pêcheurs de Gaza

Par Mohammad Asad et Hind Koudary, The Electronic Intifada 4 mai 2018

Israël a transformé la mer de Gaza dans un champ de bataille. L’armée tire régulièrement sur les bateaux, blessant, tuant et arrêtant les membres des équipes palestiniens. ‘Par le passé, la mer était ouverte. Nous pouvions pêcher tout ce que nous voulions, à n’importe lequel moment que nous en avions envie,’ dit Rashad al-Hissi, pêcheur de 74 ans.

Selon les Accords d’Oslo de 1993, la zone de pêche de Gaza était censée s’étendre à 20 miles nautiques depuis la côte. Mais Israël ne les a jamais respectés. La distance maximale permise était de 12 miles et cela date de plus d’une décennie. Depuis que le Hamas a gagné les élections et a pris le contrôle des affaires à Gaza en 2007, les limites ont été réduites à 6 miles, puis encore à 3 et puis revenues encore à 6, la limite actuelle.

Les attaques sur les pêcheurs gazaouis sont aussi arbitraires que ces restrictions. Il arrive que des bateaux subissent des tirs même lorsqu’ils se retrouvent à l’intérieur de la limite autorisée. Ces attaques ont rendu la pêche à Gaza dangereux et aléatoire. Depuis l’an 2000, Israël a tué huit pêcheurs et en a blessé 134, selon le groupe de droits humains Al Mezan.

Malgré ces épreuves, la mer à une place spéciale dans le cœur des pêcheurs de Gaza. Plus de 35'000 Palestiniens dépendent de la pêche pour leur gagne-pain. En voici quelques-unes de leurs histoires.

Rashad

Le 4 janvier 2017, Rashad al-Hissi a prêté son bateau à son cousin Muhammad al-Hissi pour pêcher au large de la plage de Sudaniya, au nord de la bande de Gaza. Vers 9h30 ce soir-là, Rashad a entendu des bruits à l’extérieur de la maison. Il a demandé à sa femme de monter au toit pour voir ce qui n’allait pas. ‘Après 15 minutes, elle est revenue, la tête baissée,’ raconte Rashad. Un bateau de la marine israélienne était rentré dans le bateau de Rashad. Le bateau avait coulé, Muhammad avait disparu. Un autre cousin, Jamal a-Hissi, se trouvait à quelques centaines de mètres plus loin. Il a vu la marine tirer sur le bateau avec des balles réelles, puis le naufrage du bateau et la disparition de Muhammad.

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En quelques minutes, Rashad a perdu son cousin et sa source principale de revenu. ‘Mon rêve, c’est que mon bateau me soit rendu,’ dit Rashad. ‘Depuis que mon bateau est mort, à chaque instant, je veux, moi, mourir.’

Le corps de Muhammad n’a jamais été retrouvé. Sa famille le croit mort. Sans son bateau, Rashad lutte sans cesse pour subvenir aux besoins les plus essentiels de sa famille. ‘J’ai de la peine à nourrir mes enfants,’ dit-il. ‘J’ai dépensé tout ce que j’avais épargné et j’ai vendu tout l’or de ma femme pour qu’on puisse vivre de manière décente. Nous gagnons 6$ par jour.’

Zakaria

Zakaria Baker, 44 ans, était pêcheur la plupart de sa vie mais maintenant, il travaille pour l’Union des Comités des Travailleurs Agricoles (UAWC) dans la bande de Gaza, où il essaye d’aider les autres. Son vécu personnel avec la marine israélienne l'a marqué.

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Zakaria a mis fin à ses jours comme pêcheur lorsqu’Israël a augmenté les restrictions sur les pêcheurs de Gaza en 2002, pendant la deuxième Intifada.

‘Je suis sorti avec sept autres bateaux,’ dit Zakaria en se rappelant d’un incident en janvier 1994. ‘Pendant la sortie, des bateaux de guerre israéliens ont avancé sur nous et nous ont entourés complètement. Les soldats ont attaqué, ont battu et ont mis les pêcheurs en état d’arrestation. Malgré le froid, dit Zakaria, on les a dépouillés de leurs vêtements et les ont attachés nus en les laissant dans les chaines pendant cinq heures jusqu’à leur arrivée à port. ‘Ce jour-là, nous étions détenus et nos bateaux étaient confisqués pendant toute une année,’ dit Zakaria.

Marwan

Marwan al-Saidi, 53 ans, a pêché dans les mers de Gaza pendant plus de quatre décennies. En mars 2017, son fils Khader al-Saidi est parti à la pêche après l’aube avec son collègue Rajab Abu Riyala. Ils se trouvaient à entre trois à cinq miles nautiques de la côte lorsque la marine israélienne a tiré sur le bateau. ‘Il essayait de gagner sa vie pour sa famille lors de son arrestation et la confiscation du bateau,’ raconte Marwan. ‘Ils l’ont attaqué au milieu de la mer.’

Khader et Abu Riyala étaient détenus tous les deux. Après dix jours, on a relâché Abu Riyala qui souffrait d’une blessure de fusil. Khader était passé en jugement pour avoir transgressé la limite permise pour les activités de pêche.

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Le deuxième bateau de Marwan fut détruit par les forces israéliennes pendant l’assaut sur Gaza en été 2014. ‘Le bateau était dans le port au bord de la mer puisque nous n’allions pas à la pêche pendant la guerre. C’était interdit et nous subissions une pressure terrible,’ dit Marwan. Encore maintenant, il essaye de réparer son bateau en colmatant les trous des balles.

Pendant une année, Marwan a attendu des nouvelles de son fils et de son bateau. Interviewé pendant cette période, il a dit : ‘Je ne sais pas s’il est mort ou vivant.’ Puis, le 24 avril, Khader a été relâché après presque un an en prison. ‘J’essaye de me remettre sur mes pieds,’ dit-il. ‘Être pêcheur, est-ce un crime ?’

Suhail

Suhail Fadel, 52 ans, pêchait à trois miles de la côte avec son fils quand, en 2011, les forces israéliennes ont tiré sur eux sans aucune avertissement. ‘Nous avons sauté du bateau et avons nagé jusqu’au port. Je me rappelle encore du bruit des tirs ce jour-là,’ dit Suhail. Son bateau fut confisqué et on ne l’a pas rendu.

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L’UAWC a indemnisé Suhail avec un petit bateau, un moteur et des filets en 2013. Mais, exactement comme Marwan, Suhail a perdu son bateau pendant l’assaut sur Gaza en 2014. ‘Je priais pour que rien n’arrive au bateau ni à l’équipement,’ dit-il. ’Mais malheureusement, mon bateau a été détruit comme c’était le cas pour bien d’autres pêcheurs.’ Suhail fut obligé à emprunter de l’argent pour réparer son bateau. Comme beaucoup d’autres pêcheurs de Gaza qui dépendent de la pêche pour leur gagne-pain, il a perdu sa principale ressource de revenu.

‘Ils ont détruit ma vie,’ dit Suhail. ‘J’ai huit enfants et j’ai de la peine à leur fournir avec même les choses les plus essentiels. Je ne sais pas quoi faire, comment organiser ma vie, comment élever mes enfants ni comment pouvoir les enregistrer à l’école.’

Muhammad

La carrière de pêcheur pour Muhammad a commencé lorsqu’il était élève de troisième primaire : ‘Je me rappelle que je gagnais beaucoup d’argent avec la pêche, c’est pour cela que j’ai quitté l’école.’ La vie offrait un peu plus de promesse à cette époque. ‘Ma mère me réveillait tous les matins à 6h. J’allais au port pour préparer mon moteur et mon équipement et je partais pour une journée de pêche.’

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Muhammad aidait son père après l’école. Il a fini pour quitter l’école pendant sa dixième année pour être pêcheur à plein temps.

Avant le début du siège sur Gaza a commencé en 2005, Muhammad et son père prenait entre 70 à 90 kilos de poisson dans une journée, un revenu d’entre 28$ et 84$, selon le jeune, qui a 25 ans. Actuellement, Muhammad prend entre 9 à 15 kilos tous les jours. Il explique : ‘Mais tout dépend. Chaque jour est différent. Maintenant, dès 8$ que je gagne, je dois débourser pour la benzine pour le bateau, mon paquet de cigarettes et de la nourriture pour mes frères et sœurs.’

Muhammad dit que, s’il avait su que les choses allaient s’empirer à ce point, il aurait fini sa scolarité. ‘Mais j’aime la mer et mon âme y est attachée,’ conclut-il.

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Des pêcheurs rentrent de leur travail de nuit.

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 Des pêcheurs transportent les poissons du bateau après une longue nuit à la mer. Pendant la haute saison, il arrive qu’Israël donne le feu vert à une limite de neuf miles nautiques.

 

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La pêche de la journée étalée pour l’inspection des commerçants. Les zones réduites par Israël sont désastreuses pour les pêcheurs, empêchés de mener leur travail dans les eaux riches de poissons. 

 

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Exposition de plus petits poissons à l’intention des commerçants.

 

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Bateaux de Gaza détruits ou fort endommagés dans des attaques israéliennes. Depuis 2000, l’armée israélienne a détruit plus de 111 bateaux et leur équipement, selon le groupe de droits humains Al Mezan.

 

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Beaucoup de bateaux de Gaza sont criblés d’impact de balles.

 

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Des pêcheurs gazaouis essaient de réparer leurs filets déchirés.

 

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Une photo prise en 2014 montre les dommages essuyés par ce bateau pendant les bombardements israéliens de Gaza en 2014. Il y en avait beaucoup d’autres qui ont brûlé au port comme celui-ci.

 

Toutes les images par Mohammed Asad, photojournaliste basé à la bande de Gaza. Reportage par Hind Khoudary, journaliste free-lance, basée à la bande de Gaza."

 

 

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