24/05/2018

Assumer sa responsabilité

Moria Shlomat est actuellement avocate pour Ayelet Brachfeld, jeune israélienne qui refuse le service militaire, ou refusnik, comme les jeunes qui refusent le service militaire s’appellent en Israël. Ayelet a déclaré que la « tuerie insensée » le long de la frontière entre Israël et la bande de Gaza, a renforcé sa détermination de refuser de servir dans l’armée. Déjà en 2002, l’organisation des refusniks Yesh Gvul (en hébreu : « Il y a une limite ») a publié des annonces dans le journal israélien Haaretz intitulée « L’occupation : une malédiction des deux peuples.» Les évènements récents le long de la frontière entre Israël et la bande de Gaza met la position de la jeune Ayelet Brachfeld dans une perspective tout particulière. Je traduis ici les propos de son avocate, Moria Shlomot, publiés cette semaine dans le journal Haaretz.

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Ayelet Brachfeld a déjà passé plus de 70 jours incarcérée dans une prison militaire pour son refus de servir dans l’armée. (photo: https://www.wri-irg.org/)


« Comme c’est facile de suivre des ordres, comme c’est difficile de les refuser

C’est inconcevable que les objecteurs de conscience doivent justifier leur choix tandis que ceux qui ont tiré sur 60 manifestants palestiniens, les tuant, n’ont aucun besoin de s’expliquer.

par Moria Shlomot, 22 mai 2018, Haaretz

En tant qu’avocat, j’ai récemment rendu visite à Ayelet Brachfeld, objecteur de conscience incarcérée depuis plus de 70 jours pour son refus de faire son service militaire dans l’armée des forces israéliennes de défense [IDF ndlt]. Au moment que je suis arrivée, Ayelet était en train de rédiger les arguments qu’elle voulait soumettre au Comité militaire de conscience responsable pour son cas. Ce comité décidera si elle « mérite » ou non d’être excusée du service pour des raisons de conscience. …

Ayelet m’a montré les arguments qu’elle avait préparés. Avec du doigté et de la sincérité, elle exposait sa jeune philosophie, sage et pure : elle est végétalienne, elle aime les animaux et notre planète –tout cela est incompatible avec la politique d’une armée qui nuit, mine et nie la liberté à des millions de personnes.

Lundi dernier, Ayelet s’est de nouveau présentée au centre d’incorporation où elle a été entendue et condamnée une nouvelle fois à une peine de 30 jours supplémentaires, ce qui ramenait la durée de son incarcération à plus de 100 jours. Réagissant à cette nouvelle condamnation, Ayelet a écrit : « Pendant que moi, j’attendais la décision du juge, 42 civils ont été tués. J’espère que mon refus et celui d’autres aideront à mettre fin à cette tuerie insensée. Je suis plus que jamais convaincue que c’est mieux pour moi d’être en prison que de participer à ce système de bain de sang. »

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Les deux côtés se confrontent, 6 avril 2018, (Oren Ziv / ActiveStills)

Comme tout autre objecteur de conscience, Ayelet est obligée à formuler et conceptualiser l’action qu’elle a entreprise. Tout en lisant des livres, elle réfléchit à comment présenter au grand publique et au Comité de conscience sa vision du monde, ce qui l’a amené à refuser le service. En rédigeant, elle se pose déjà des questions importantes par rapport à la solidarité, aux limites de l’obéissance et aux options ouvertes pour contribuer à son pays et à sa société. Elle pèse les deux côtés des opinions critiques et essaye de les adresser complètement malgré leur complexité.

Contrairement à Ayelet, la plupart des jeunes « appelés sous le drapeau » ne doivent pas se demander pourquoi ils suivent leurs démarches et surtout, ils n’ont pas de comptes à rendre. Si on exigeait de chaque jeune de 18 ans d’écrire dans quelques paragraphes pourquoi ils ont choisi d’agir comme ils ont agi, il me semble que nous rencontrerons une réalité bien différente. Si chacun parmi eux était obligé d’assumer pleinement la responsabilité de leurs actions, je crois qu’il y aurait beaucoup moins d’effusion de sang.

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Mohammad Ibrahim Ayoub, 14 ans, tué par une balle dans la tête le 20 avril 2018 (photo : Defense Children International Palestine)

Que c’est facile de suivre des ordres, de se laisser porter par le courant, de céder à l’opinion publique sans se poser de questions essentielles quant à notre rôle en créant la réalité. La tuerie de 60 civils non-armés le long de la frontière avec Gaza et le contrôle sans relâche d’un autre peuple sont des problèmes qui devraient susciter une prise de position active de la part de tous. Il est inconcevable que des personnes qui vont à contre-courant doivent s’expliquer tandis que des personnes dont la mode de vie n’inclut pas de se poser des questions peuvent éviter de se demander pourquoi ils ont choisi – je dis bien, choisi – de se faire incorporés dans l’armée, d’obéir, de tirer, de tuer et de souffrir toute leur vie des tourments réprimés.

L’occupation, la tuerie aveugle et le déni des droits humains ne sont pas un ordre divin. Chacun de nous vit dans un domaine où, de par nos actions ou par nos manques d’action, nous tolérons de tels actes. Ayelet ne devrait pas être la seule d’être obligée à donner des explications. Ayelet n’est pas la seule qui devrait agir selon ce que sa conscience lui dicte … Au contraire, que ceux qui ont tiré sur les 60 manifestants nous disent, à nous leur public, dans leurs propres mots et les images qu’ils trouvent, à l’aide des penseurs qu’ils choisissent à citer, pourquoi ils ont agi comme ils ont agi. Pour l’amour de Dieu, que ceux qui se conforment soient embarrassés, qu’ils expliquent leur raisonnement et assument leurs responsabilités. »

Moria Shlomot, avocate, est l’ancienne directrice de Peace Now.

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