31/05/2018

Rien n’est plus comme avant

Douze enfants (tenant peut-être à la main des cailloux ou de petits drapeaux ou encore un cerf-volant ou qui, simplement, couraient), deux journalistes (appareil de photo entre leurs mains) et un auxiliaire de santé en train de secourait des blessés : des soldats israéliens ont choisi de mettre fin à leurs vies. Pourquoi ceux-là ? Ils font partie des 121 morts et près de 14,000 blessés de la Grande Marche de Retour. Selon quels critères les militaires visent-ils ? Et comment, mais comment, des tireurs de l’élite de l‘armée israélienne continuent-ils à vivre avec le souvenir de ce qu’ils ont fait aux vivants et aux morts ?

Le Haut-Commissaire des Droits Humains Zeid Ra’ad Al Hussein a bien posé la question : « Que deviens-tu lorsque tu tires avec l’intention de tuer sur quelqu’un sans aucune défense qui ne te pose aucune menace immédiate ? » Un acte pareil ne sert ni à défendre son pays ni à protéger la frontière. Pour les proches des victimes, il reste « l’après ». Une journaliste de Gaza nous fait rentrer dans l’intimité des familles en deuil qui ne comprennent pas. Son article récent pour l’Electronic Intifada est en anglais. Je le traduis ici en français.

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Un garçon palestinien avec un cerf-volant près de la frontière à l’est de la ville de Gaza, 18 avril 2018 (photo : Yasser Qudih / APA images)


« Le deuil remplace le rire : c’est le Ramadan à Gaza

Par Sarah Algherbawi, Electronic Intifada, 28 mai 2018

La famille Abou Hassanein essaie de vivre le Ramadan comme d’habitude. Mais cela est impossible. Personne ne pouvait persuader Shifaa Abou Hassanein de se joindre à la famille pour l’iftar – le repas à la fin d’une journée de jeûne – au début du mois saint. Trois jours auparavant, Shifaa avait perdu son fils Moussa, 36 ans. Il était un parmi 60 personnes tuées par Israël dans le massacre du 14 mai à Gaza.

Moussa était auxiliaire médical. Le gilet orange qu’il portait clairement identifiait son métier. Il portait secours à des blessés lorsqu’un tireur d’élite de l’armée l’a pris comme cible. « Ni manger, ni boire, ne me font envie, » dit Shifaa. « Je ne supporte pas d’être avec la famille pour l’iftar sans Moussa. Tout me fait penser à lui. Il aimait nos repas de Ramadan. Il me demandait toujours de faire de la soupe aux petits pois et du riz. » Après les prières du soir de Ramadan, Moussa « nous préparait du thé et venait discuter et rire avec nous, parfois pendant des heures. Il nous manquera terriblement. »

Shifaa, 61 ans, a vu son fils pour la dernière fois à environ 16h le jour où il a été tué. Elle s’était jointe à la Grande Marche de Retour à Malaka, à l’est de la ville de Gaza. Moussa a pris un selfie avec sa mère et lui a fait une bise. Puis, il est parti poursuivre son travail.

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Shifaa Abou Hassanein assise à côté de la photo que son fils a pris peu avant sa mort.

Il y avait des explosions près du cimetière à environ 2 minutes en voiture depuis Malaka. Moussa s’est dirigé vers les bruits. Tout ce qu’il avait sur lui était quelques tourniquets pour arrêter l’épanchement du sang des gens blessés par les tireurs d’élite israéliens. Arrivé sur place, Moussa s’est avancé vers de jeunes blessés près de la barrière qui sépare Israël de la bande de Gaza. Àce moment même, il a été frappé par une balle dans la poitrine. Il est tombé par terre, où il est resté pendant une demi-heure avant que d’autres travailleurs auxiliaires puissent s’approcher. Il était déjà mort.  Rafat Daher, un ami et collègue de Moussa, était parmi eux : « Avec les tirs et la fumée, on a mis du temps pour trouver Moussa, » dit-il. « Quand on l’a trouvé, c’était trop tard. »

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 Moussa Abou Hassanein, deuxième depuis la droite, et ses co-équipiers avec le médecin T. Loubani, 11 mai 2018 (photo : Tarek Loubani)

Plus tôt cette même journée, Moussa avait réussi à sauver un autre collègue, le docteur canadien-palestinien Tarek Loubani. Moussa lui avait donné les premiers soins après qu’une balle ait traversé les deux jambes du médecin. En total, quatre membres de l’équipe médicale, y compris Moussa et le Dr Loubani, ont été blessés et tués par balles le 14 mai.

Sombre

Le Ramadan est d’habitude un moment de joie plein de couleurs. Cette année, il a commencé dans une ambiance solennelle. Beaucoup de familles de Gaza enterraient leurs morts tués dans le massacre du 14 mai. Des difficultés économiques – causées par le blocus israélien et le refus de l’Autorité palestinienne de payer les salaires des fonctionnaires – pèsent lourdement sur les esprits.

« Chaque année, la période du Ramadan nous amène beaucoup de clients, » dit Zuhair Abou Selmia, 50 ans, qui vend des ustensiles de cuisine au marché al-Zawya au milieu de la ville de Gaza. « Mais cette année, c’est différent. Les gens n’ont pas d’argent pour acheter de la nourriture ou autre chose pour le Ramadan. Je suis ouvert de 9h à 18h et souvent je vois moins de 10 clients par jour. »

Israël a tiré sur des manifestants non-armés de manière répétitive depuis le début de la Grande Marche de Retour à la fin du mois de mars, en tuant plus de 100 palestiniens. Thaer Rabaa, 29 ans, du camp de réfugiés de Jabaliya, fut tué durant les manifestations du 6 avril. Sa famille est trop touchée pour garder les traditions du Ramadan. « Thaer était le plus gai de nous tous, » dit sa mère Etaf. « C’est lui entamait les discussions, mettait de l’ambiance, nous faisait rire. C’était Thaer le gagne-pain de toute la famille : il travaillait dans le bâtiment et nous soutenait. Sans lui, la vie n’a pas de sens. »

Shireen, la femme de Thaer, attend un enfant. Le bébé naîtra dans peu de semaines. En donnant à manger de sa petite de 18 mois, Shireen dit : « Comment ferais-je pour parvenir aux besoins de mon bébé ? Tout ce que j’ai, c’est la perte, la douleur et la faim. Thaer voulait qu’on appelle le bébé Mariam. »

Sarah Algherbawi est écrivain free-lance et traductrice à Gaza. »

Commentaires

Les souffrances physiques et morales sont énormes. Qui sont donc ces humains qui traversent de pareilles épreuves?
Voici un très long article qui décrit la puissance psychique de ce peuple et donne l'espoir qu'il va se réaliser un jour:
https://reseauinternational.net/les-palestiniens-ne-sont-pas-les-indiens-damerique/

Écrit par : Marie-France de Meuron | 01/06/2018

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