02/06/2018

La parole aux jeunes

We Are Not Numbers ou WANN (« Nous ne sommes pas des numéros » en français) est un site qui donne la parole en anglais aux jeunes palestiniens. Sur la plateforme de WANN, « de jeunes palestiniens racontent les histoires sous-jacentes aux statistiques dans les médias. » Au milieu du Ramadan actuel – le Noël du monde arabe – une jeune femme écrit un article qui évoque le temps perdu de son enfance. À 22 ans, elle vit depuis 12 années sous le blocus de la bande de Gaza. Je livre la traduction de son article ici.

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Al-Orjwan Shurrab écrit pour We Are Not Numbers


Ramadan est différent cette année

Par Al-Orjwan Shurrab, mentor Mimi Kirk

J’avais presque 11 ans la première fois que ma mère m’a amenée avec elle au marché Al-Zawiya acheter de la nourriture pour le Ramadan. Ce marché, un des plus vieux et plus grands de la bande de Gaza, se trouve au milieu de la ville de Gaza. Je me rappelle ma fascination en voyant les veilles immeubles et les couleurs vives des montagnes de fruits et de légumes. L’odeur des épices parfumait l’air, quelques rayons de soleil mettaient encore plus en valeur tout le spectacle. Ma mère riait en me voyant toucher à tout ce que je pouvais. Elle expliquait à chaque vendeur que c’était ma première fois au marché.

Ma mère aime mon nom et prononce encore aujourd'hui mon nom d'une voix forte et claire pour qu’on lui demande ce que cela veut dire. Orjwan n’est pas un nom qu’on entend beaucoup à Gaza – à vrai dire, je n’ai jamais rencontré quelqu’un avec ce nom. C’est le mot pour le pourpre de mer, la teinture que les Phéniciens extrairaient des murex, les huitres de la Méditerranée, pour colorier leurs vêtements - un mélange de rouge, orange et violet. Ce jour-là, ma mère m’a appelé à maintes reprises. Je crois vraiment que si j’allais au marché de nouveau et si le vieux monsieur qui vendait des herbes était encore à sa place habituelle, il se rappellerait de moi si je lui disais mon nom.

Cette visite initiale au marché était en 2007, l’année à laquelle le Hamas a pris le pouvoir dans la bande de Gaza. La vie des gens était plus confortable que maintenant puisque certaines personnes avaient encore des sources de revenu indépendantes. Le blocus israélien imposé pour punir le Hamas, en réalité une punition pour tous les 2 millions de résidents, était dans sa première année et le secteur public était encore fort.

Mais maintenant, après onze ans de blocus, la vie pour les Gazaouis est devenue insoutenable. Même les employés à qui l’Autorité palestinienne a garanti leurs salaires pendant longtemps, ne reçoivent plus tout leur salaire. (Ma mère, qui est l'unique source de revenue de la famille, est employée par l’Autorité palestinienne. Elle n’a pas eu de salaire en avril et ce mois-ci, elle en a reçu la moitié. Nous n’avons aucune idée à quoi nous attendre pour le mois de juin.) La moitié des adultes sont au chômage et plus de la moitié des jeunes sont sans travail. Personne n’a la capacité de faire face à une nouvelle difficulté, quelle qu'elle soit.

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Les couleurs au marché Al-Zawiya

En conséquence, cette année le Ramadan se présente de manière totalement différente en comparaison avec les souvenirs heureux de mon enfance. Etant donné la crise énorme d’électricité, ma mère ne pouvait pas acheter les viandes et fromages typiques pour la fête un mois en avance, comme elle en avait l’habitude à cause du fait que la nourriture ne reste pas fraîche dans notre frigo: trois heures par jour de refroidissement ne suffisent pas, surtout les jours de grosse chaleur d’été. Il nous faut donc faire les courses tous les jours. Le marché est trop loin et le voyage trop cher pour y aller même une fois par semaine. (Au contraire des gens des pays d'Occident, la plupart des Gazaouis n’ont pas de voiture. Une seule course en taxi, y compris le pourboire pour le conducteur qui nous aide à charger nos sacs, revient à 12 shekels ou 3$. Cela ne vous semble peut-être pas énorme ; pour nous ici, c’est beaucoup.) Alors, nous achetons ce qu’il nous faut tous les jours aux magasins les plus proches.

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Le marché Al-Zawiya, Ramadan 2018

Un journal local a récemment publié des photos d’Al-Zawiya avec le titre : « Les marchés de Gaza préparent l’arrivée du Ramadan. » Quelqu’un qui n’est pas d’ici ne verrait pas comment les choses sont différentes que par le passé, mais moi, je le vois. Les fruits et les légumes sont toujours arrangés de la même manière que quand j’avais 11 ans, mais ce que j’ai vu m'a fendu le cœur. J’ai vu un nombre très restreint de personnes sur le marché et les marchands avaient tout le temps de s’asseoir et poser pour des photos. Je me suis rappelée de la foule au marché autrefois et combien il nous fallait crier pour que les vendeurs nous entendent, au-dessus du clameur de la foule !

Comme si tout ça n’était pas assez pénible, 120 familles ont perdu des êtres chers en ce Ramadan, et plus de 13'000 familles sont au chevet de parents blessés par des tireurs d’élite israéliens pendant la Grande Marche de Retour qui continue. A chaque Ramadan, les familles de Gaza pleurent les êtres aimés, morts dans les attaques israéliennes passées, mais cette année le nombre de familles en deuil croît, même en cette période de Ramadan.

Après l’iftar, le repas où les musulmans rompent leur jeûne, les enfants allaient toujours dans la rue pour jouer. Peu de minutes après la prière d’adhan qui annonce l’heure de la fin du jeûne, les enfants avaient fini de manger, sortaient et leurs voix résonnaient contre les murs en béton jusqu’à minuit. Or, cette année, je ne les entend pas. Ils doivent être trop préoccupés à pleurer les pertes dans leurs familles.

L’enthousiasme avec lequel j'accueillais la venue de Ramadan chaque année a disparu. Ma joie à anticiper le repas de l’iftar de ma mère s’est évanouie. Au lieu de ça, un sentiment de néant et de dépression me submerge. Je souffre chaque fois que je regarde les nouvelles où j'apprends qu’une nouvelle victime est morte de ses blessures, une autre blessée ou encore abattue.

Ces tragédies, couplées avec l'augmentation de la pauvreté, les taux de chômage et d’autres statistiques dramatiques de la situation dans ce petit bout de terrain, ont tué le goût pour la vie à Gaza.

 

Orjwan, 22 ans, chômeuse diplômée de l’université en littérature anglaise, est une bénévole active : elle a organisé des activités et traduit des rapports pour la Société de réhabilitation communautaire Wedad. Elle a aussi participé à un projet de l’American Friends Service Committee dans lequel des enfants ont interviewé leurs grands-parents concernant leurs expériences de déplacement pour en faire un livre. « Je crois que l’écriture est l’outil qui entraînera un changement social et politique dans le monde, » dit-elle. »

Commentaires

Voici un long article qui décrit un vaste panorama de la situation générale et dont le titre en dit long :
https://reseauinternational.net/le-courage-des-palestiniens-finira-t-il-par-provoquer-une-intervention-internationale/

Écrit par : Marie-France de Meuron | 08/06/2018

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