15/06/2018

Dans les coulisses

Mohammed Arafat ne se laisse rattraper facilement sur le site We Are Not Numbers (WANN) – on peut choisir entre trois différents articles rédigés en une semaine !  La maîtrise de l’anglais de ce diplômé de l’Université Islamique de Gaza est vaste et sensible. En cliquant sur son blog https://moharafat.wordpress.com/, on découvre une quantité dense d’articles et de poèmes écrits depuis mai 2016. Arafat publie sur bien d’autres sites. Son choix de publier sur WANN est important : il a 25 ans, son écriture est un exemple parmi d’autres articles par ses collègues. Ces jeunes Palestiniens offrent un aperçu frais sur la situation dans la bande de Gaza ce jour d’Eid 2018. Je traduis un des derniers écrits d’Arafat. Il nous dévoile l’essentiel de la pauvreté grimpante dans la bande de Gaza à travers des rencontres personnelles. C’est le contexte dans lequel la Grande Marche de Retour continue envers et contre tout.

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Un garçon sur les lieux de la Grande Marche ramasse des déchets de recyclage à revendre (photo de Mohammed Arafat)


« Des affaires dangereuses le long de la frontière de Gaza

Par Mohammed Arafat, le 6 juin 2018, We Are Not Numbers, mentor Pam Bailey

La Grande Marche de Retour est dans sa onzième semaine. Cette protestation massive le long de la frontière avec Israël est devenue une source de revenus dont des gens d’origines très divers ont grandement besoin, à l’instar des centaines de journalistes qui se sont déversés sur la bande de Gaza. La plupart de ces journalistes ont besoin des « fixers », ou guides, qui prennent des vidéos ou des photos ou qui éditent leurs reportages. C’est comme cela que je suis devenu fixer pendant une journée – un nouveau défi pour moi.

Un ami m’a appelé pour seconder un journaliste turc. Mon père m’a imploré de ne pas le faire à cause des dangers inhérents à la manifestation : plus de 120 morts déjà et plus de 13'000 blessés. Mais j’ai décidé de le faire.

Le vendredi suivant, j’ai accompagné le journaliste turc à la manifestation. Lorsque nous nous y approchons, j’ai vu les milliers des manifestants, obscurcis par d’énormes nuages de fumée noire des pneus que l’on brûle pour se protéger contre les tireurs d’élite israélienne.

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Une femme se sentant en sécurité derrière la fumée tire une pierre d’une fronde à l’est de Khan Younis, au sud de la bande de Gaza, le 6 avril 2018 (photo Yasser Qudih / APA images)

Ce qui m’a arrêté l’attention était une scène inattendue : j’ai vu beaucoup de vendeurs ambulants en train de vendre tout dont les manifestants pouvaient avoir besoin : des jouets, des cigarettes, des chocolats, des glaces et même des sandales et des pantoufles bon marché.

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Un vendeur répond aux besoins des manifestants (photo de Mohammad Arafat)

Depuis que l’Autorité palestinienne a décidé de couper de moitié les salaires de ses 40'000 employés à Gaza, le nombre de vendeurs ambulants à la recherche de revenu dans les rues, et maintenant à la manifestation, a énormément grandi. À cause de ces coupures, le taux de chômage à Gaza a sauté à 80%, alors tout le monde vend ce qu’il peut, n’importe où. On les trouve sur les plages de Gaza, dans les marchés principaux pendant des occasions comme le Ramadan et maintenant sur la frontière avec Israël pendant les protestations.

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Un garçon vend de la menthe à un marché de la ville de Gaza, le 20 mai 2018 (photo Mohammad Zaanoun / ActiveStills)

Pendant que le journaliste turc parlait ave un manifestant en anglais, j’ai engagé la conversation avec quelques-uns de ces vendeurs.

Mohammed Ettwan, 29 ans, poussait son petit chariot en bois chargé avec un petit congélateur plein de créations de glaces coloriées. Il avait trois enfants clients en attente et transpirait abondamment sous la chaleur intense malgré son chapeau. « Je viens tous les jours avec ce petit chariot pour vendre ce que je peux à tous les enfants que je trouve ici, » me dit Mohammed lorsque les enfants se sont sauvés. « J’ai un diplôme universitaire en histoire depuis 2011 mais j’ai cherché un travail en vain. J’ai fait des demandes auprès de beaucoup de personnes sans recevoir un seul offre, alors j’ai fabriqué ce chariot et je suis allé avec aux mariages, aux fêtes, aux écoles et, maintenant, le long de la frontière. »

Il est trop conscient du danger. Le 26, Hussain Abou Oweida, 41, est mort d’une balle des tireurs d’élite israéliens lorsqu’il vendait des glaces des centaines de mètres de la frontière. Il était touché à l’épine dorsale et a succombé à sa blessure quelques jours plus tard. Mohammed me confie : « Chaque jour que je viens ici, je ne sais pas si je rentrerai sain et sauf chez moi puisque je vois des gens à côté de moi et autour de moi tomber blessés par des tirs. »

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Hussein Abou Oweida, pas très près de la frontière (The Gaza Post)

Un autre vendeur, Hamdan, ne voulait pas que je publie son nom de famille mais voulait bien me raconter comment il essayait de vendre des paquets de cigarettes. Son front fortement bronzé dégoulinait de transpiration à cause de la chaleur du soleil et des pneus en flammes. Il m’a dit qu’il arrive à la frontière avant l’iftar, le repas qui rompe le jeûne journalier du Ramadan (vers 20 heures du soir), et y reste jusqu’à minuit pour vendre ses cigarettes [Le jeûne du Ramadan inclut l’abstention de fumer. ndlt] « J’ai 34 ans et je n’ai rien réussi dans ma vie jusqu’à maintenant ! Je ne pouvais pas payer des études à l’université, je ne trouve pas de travail et je n’ai pas de quoi pour me marier. Pour changer ma situation, j’ai commencé à vendre des cigarettes dans les rues de Gaza et sur la frontière, » dit-il en s’essuyant le front. Hamdan gagne seulement 15 shekels par jour (environ 4$) et doit aider ses huit frères et sœurs. Son seul autre revenu est un petit paiement d’aide sociale tous les trois mois.

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Un vendeur de glaces avec son chariot (photo de Mohammed Arafat)

Au moins 53 pourcent des familles à Gaza vivent sous le seuil de la pauvreté selon le Bureau central palestinien de statistiques. Le salaire moyen se situe à 1’680 shekels (416$) par mois pour un travail à plein temps. Ceci est insuffisant pour subvenir aux besoins journaliers de la plupart des familles, qui comptent en moyenne entre cinq à six membres.

Shaker, un autre vendeur qui était en pause, avait des choses à raconter : « Je venais ici avant le Ramadan avec des jouets et des sandales. Mais ça n’a pas duré longtemps, » dit-il. « Il y a une semaine, je les vendais plus près de la frontière et les soldats israéliens ont jeté des canettes de gaz lacrymogène contre moi et les manifestants autour de moi. J’ai été blessé et maintenant, je ne peux pas rester debout très longtemps. »

Si la violence israélienne continue, Shaker, Hamdan, Mohammed et les autres vendeurs seront obligés à renoncer à cette nouvelle source de revenu. Et alors quoi ? »

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